MADAME
Tout le monde remarquait la fière tenue des francs-tireurs de la Haute-Saône , vêtus d*un costume marron clair.
Cette compagnie différait des autres, en ce qu^elle semblait composée d'hommes mûrs et même âgés. Ces soldats-là doivent être solides au poste. Ils se sont engagés sans coup de tête, avec discernement, avec résolution . Ils sont les grognards volontaires de Farmée.
Parmi eux, se trouvait une jeune femme portant le costume du corps , mais dont la tenue était gauche et mal assurée. Il va sans dire que tous les yeux étaient tournés vers elle, et plus d'un commentaire allait à son adresse.
Au milieu de la revue , il y eut une halte pendant laquelle les soldats rompirent les rangs. Je restai au milieu de la place , et je vis venir vers Je groupe dont je faisais partie la femme que nous avions tous remarquée. Elle marcha droit à moi, et me tendit la main en disant :
— Vous ne me reconnaissez donc pas?
— Non, madame.
— Je suis madame E. S..., de Vesoul.
— Ah! pardon : ce costume... mais comment?...
— Oh! ce n'est pas gai, me dit-elle. Le lendemain de votre départ, les Prussiens entrèrent à Vesoul. Vous savez que mon mari est franc-tireur; on
pouvait donc lui faire un mauvais parti. J'ai voulu le rejoindre. Je savais qu'il était à Lure; je résolus de m'y rendre. Le chemin de fer était coupé. Je marchai jour et nuit. QuanJ j'arrivai à Lure, mon mari n'y était plus.
Où le trouver? Sur des renseignements assez vagues, j'allai dans la direction de Besançon. Je suivais partout l'armée ennemie.
Je courais de village en village , trouvant devant moi la désolation et le désert; plus de voitures, plus de chevaux : les Prussiens avaient tout pris. Je marchais toujours, toujours à pied. Enfin, arrivée à la rivière de l'Ognon , je sus que l'ennemi descendait la vallée, je pus donc couper à travers monts, et j'arrivai à Besançon sans chaussure et presque sans vêtements. Je rencontrai beaucoup de francstireurs, mais lui, non. Je n'avais plus qu'un parti à prendre : s'il existe encore, il viendra ici. Je me suis donc engagée dans le corps que vous voyez. J'ai passé par tant d'épreuves, que je n'en dois pas subir de nouvelles. Dieu m'a pris mon enfant; il n'est pas possible qu'il ne me rende pas mon mari.
Nous restâmes un moment silencieux; puis, pour couper court à de tristes réflexions :
— Excusez-moi, lui dis-je, si je viens mêler à de si grandes choses une réminiscence bien mesquine