II.» 1 1. 1 > Il (lU
\ oici, ceric, un miracle, aussi miraculeux,
Pour le moins, que relui de l'ile aux cliarUons JjJeus.
l'.irloul où m'a conduit ma course, dans les terres
Les plus mornes à voir et les plus solitaires,
^ous les plus pauvres cieux, sur les rocs les plus nus,
Toujours j'ai rencontré des visages connus.
Kt chacun me disait : « Je t'aime, toi qui m'aimes. »
Et ces visages chers éUùent partout les mêmes.
Par les flots hasardeux qui m'avaient ballotté
^ lus doute qu'ils avaient fait route à mon coté,
Invisibles, muets, mais prêts à la rescousse
Si j'en avais besoin dans quelque âpre secousse.
Ce sont mes vieux amis, peu nombreux, mais constants.
Car j'en ai qui le sont depuis tantôt trente ans.
'2\>i MES rAR.vnis
A lalilc, les amis, à table ! Pas bien grande,
La table ! Et simple, oh ! oui, simple ! Et pour qu'on s'y rende
Pas de larbins, ouvreurs de cinq ou six salons
Où Ton défile, un couple ayant l'autre aux talons.
Et ces larbins en frac ne difTérant des botes
(^ue par la croix absente et leurs mines plus hautes !
On n*a qu'à traverser ici le corridor.
Et l'homme qui me sert, avec des anneaux d'or
Aux oreilles, servait déjà mes père et mère,
El je vais caressant parfois cette chimère
<^>uil serve aussi mes fils comme leurs grands-parents.
C'est le bon serviteur tel que je le comprends,
Drave, de la famille, ainsi qu'au temps antique,
Et notre ami plutôt que notre domestique.
LK8 ILKS U'oH SKi
Itoiic, rnttfndu *. Petite et «Inipk Inblt* ; niaia **n M* FBlIrapr kur Jet mcU.
' • '"' 1 mode anliquc.
<|uc l'un iaa»tii|U('.
I^ rùti n'ett paît mi» tlan« un four, au charbon ne lerre ; oo uil c« qu'il lui faut pour élre bon ; Uev.iiit un ' ' ' I la braue en fournaÏM» l*aii« une : -• dure » M)n ai^e.
Ijf pol au-feu bouilloite à tout petit* frissons. Le* ragoûts mijotéi», fils des lentes cuissons,
ix, roux et parfuméii d'herbes.
1.1. i - >.iur et la couleur, superbes, I)i>titt .t 1 .ij.jiciit des mots encoura^'eants. Nos légumes élus sont ceux des pauvres gens, l'ommes de terre, pois cassés, lentilles, fèves, "iiuiix. h;iri<ot- (If t. 'Us lestons. ! Ilari<-ut> nni^'«'>, j.j.iuls, nains. !• . , . ^ .iion», Ik>nt un triste estomac peut craindre ie« chansons. Mais dont le nôtre rit et point ne se ballonne. t.l-:!.- 1 ! I -yj.te dont les temples à pylône I uiviiiml tic \ous de* dieux " •■• ■- :npa^'iioM»
fs autres luimurtels. les su «,•
Ml • ce n'est pas chez nous, tichtre '. qu'on les méprise ' ^i toi non plus, bel ail dont la nacre s'irise '
'H ne t'éji . ' , i.
' jaiiiil .lU \ i
Ce n'est pas de Bercy qu'il me vient, ni de Cette.
Celui qui le fabrique a la bonne recette.
A Gevrey-Chamberlin, sans nul autre élément,
11 le fait avec du raisin, tout bêtement.
Son père fournissait le mien. Je continue
A priser mieux ce vin que ceux faits en cornue.
Il fleure le terroir, la grappe et le soleil.
Pour l'huile je me sers d'un procédé pareil.
Je connais, non loin d'Aix, un homme qui salive
Quand on lui dit du bien de son huile d'olive.
En février, je lui commande un estagnon.
Et de mon Provençal et de mon Bourguignon
Mes enfants après moi sauront user, j'espère.
Comme ont fait sagement leur père et leur grand-père,
A table, encore un coup, à table, les amis !
Tout ce qui devant vous sur elle sera mis
Doit être, autant que vous, bon, loyal et sincère.
Est-on dix, y compris la famille, on se serre !
Mais pas trop cependant et sans être à l'étroit.
11 faut qu'on ait de l'air aux coudes, et le droit
De faire en bavardant, si l'on veut, de grands gestes.
Grignotés de profil, les mets sont indigestes ;
Et l'assaisonnement le plus vif aux mangers
C'est le poivre et le sel des propos échangés.
La conversation va, vient, balle élastique.
On parle un peu de tout ; jamais de politique ;
LKS IIKS 11 UH yjT
lU' oui>ino Kouvent ; du Henu presque toujours ; Kl «lUfliiuefois ;iu>>i dv »*ck l»«iii.s tmiuvoix Jnur» 'M'j. lels i|ue des oiseaux qu'un vent dhiver nissenilile.
•nlre l'aullr ti'an/ml on luttait tous ensemble; Kt les petits, ouvrant de fjrands yeux batailleurs, A voir eoinmc on fut brave, en deviennent meilleurs. Plus arnu^s ; cbaoun d'eux se «lit : « J'aurai de mf-me • «Jueltjue ami que je veux aimer autant qu'il m'aime ; » Ht les saines leçons ainsi s'amalgamant \ la saine pitance, ils ont double aliment, Kl leur ;ime et leur chair restent ensemencées p.. l...i.i>.' iiourrilur»' •'• •!•■ l'.>i>'i''< i..-u^,'-,'<
298 MES l'ARADIS
Je n'en veux pas à qui se montre un peu trop fier.
Tels sont les jeunes gens ; et tel j'étais, hier.
L'âge qui vient vous rend d'humeur moins méprisante.
Lorsqu'une afîection quelconque se présente,
La plus humble, la plus simple, d'un cœur aimant
On l'accueille, humblement soi-même et simplement.
C'est toujours ça de pris dont on goûte les charmes.
Ah ! qu"Homère a raison, quand, les premières larmes
D'Odysseus, il les fait doucement épancher
Entre les bras tremblants de son «i divin porcher »,
Glorifiant l'amour que l'un à l'autre porte.
Et quand le grand héros, subtil, à l'âme forte,
N'a pas honte à montrer qu'il se laisse émouvoir
Par son pauvre vieux chien mourant de le revoir !
LES ILES D UK 29-i
Moiii. .v-i >j,i ..il -i i.wi .. .-.i> |.i>. près dépens, Kxpérience î Ainsi, dans des coins à serpents,
ir les i-ocs, les ajoncs, les ronciers des venelles. Aux buissons épineux on cueille des prunelles, Et l'on se met les doigts en sang, la bouche en fou, A fouiller dans ces dards et mordre le fruit bleu. ^on îipreté farouche aux saveurs agressives N ous lie à ce moment les dénis et les gencives. Mais gardez-Jes, ces fruits ; attendez que le gel Les taie ; dans du vieil alcool sucrez leur tiel ; El voilà pour l'hiver une bouteille exquise. Douce d'autant qu'on la plus durement conquise ; t c'est, goûtée alors, une fine li<iueur n parfume la bouche et remonte le cœur.
En quatre mouvements, deux temps, quelques avis !
Ne s'embêtera pas, qui les aura suivis.
Quand un sot vous arrête en chemin, passer outre ;
Préférer cependant l'imbécile au jean-foutre ;
Ne rien faire qu'un jour on doive renier ;
Croire que chaque instant qui vient est le dernier ;
Laisser de temps en temps sa cervelle en jachère ;
Trouver bon qu'un vacher soit fou de sa vachère ;
Apprendre le français chez les gens qui l'ont su ;
Le nez camard, ne pas prétendre au nez bossu ;
Vivre très près du sol pour s'en nourrir les moelles ;
Le plus souvent qu'on peut regarder les étoiles ;
Voyager ; ne pas trop respirer le même air ;
Et ne jamais rester un an sans voir la mer.
< > sajresse avisée où je suis nininlenanl !
M y tenir, et n'en pas dépasser le tournant.
Jusqu'au plein de l'hiver faire durer l'automne.
Sage, rester un fou (jue .sa saj^esse étonne.
Ktre le violon marqué d'un cliilTre ancien
Et prisé pour cela du bon musicien.
llar le bois, travaillé par le temps libre à libre.
En est au point voulu d'harmonique équilibre.
Il criait autrefois au toucher de l'archet
Comme si brusquement un ongle l'écorchait.
11 semblait en trouver la caresse méchante.
.\ujourdhui, sous l'archet, dès qu'on l'attaque, il chante.
Table, âme, chevalet, nerfs, il est tout vibrant.
El plus on a joué dessus, et plus il rend.
302 MES l'AHADIS
De la musique ! Plus de paroles !
De farandolantes banderoles Où chacun lit en lettres de feu, En lettres d'onde, en lettres de nue, Tous les noms de la fée inconnue Qu'à jamais doit poursuivre son vœu.
C'est un maître aux fortes harmonies, Bach, Beethoven, Wagner, les génies ; C'est parfois un obscur musicien ; C'est des Tsiganes diaboliques ; C'est, dans des mineurs mélancoliques, Un air populaire très ancien;
Mnia, quoi que i'c muI qui \uu.-> subjugue, llemouii enveloiipanU de la fu^uo, Symptioniu aux ]tio« verlipncux.
Drame lyrique aux yeux en orage, Quinlii qui miaule et qui «'enrage.
Refrains ayaiit tout un peuple en eux.
Qu'on soit ignare ou savant, qu'importe ! La vague qui passe vous emporte Boroë sur des mirages chaulants, L';ime à la fois vidée et remplie. Et dans une extase où l'on s'oublie A ne plus sentir couler le temps.
De la musique ! De la musique !
Soûlerie idéale et physique
Dont on ne peut dire le secret !
Car la fumée en est trop subtile
Pour qu'on la prenne aux mailles du style.
Dés qu'il y touche, elle disparait.
304 MES l'A 11 A DIS
U lumière, couleurs, formes, fêle des yeux ! Isis, honneur à les amanls aux doigls pieux <^ui purent soulever quelque coin de les voiles El qui, dans les airains, les marbres et les toiles, Ont su rendre visible un peu de ta beauté ! Que connaîtrions-nous de toi, leur œuvre ôlé? C'est à travers leur œuvre, Isis, qu'on te contemple, Et l'on y doit entrer comme on «nlre en un temple. Pour moi, que nul autel ne vit prier jamais, A des dévotions ici je me soumets ; Sur mes lèvres s'éveille une oraison fervente ; Mon cœur a des frissons de mystique épouvante ; Et lorsque ta splendeur se manifeste à nous Je ne me défends pas de ployer les genoux.
LES iLES d'or 305
Naines rvIi^ioiiK, follcn iiiythulogies, l'ré«enlcx-inui vok dieux vn Insllcit effigies. Ht leur oullc nukuitôt mu di^vieiidra sacr«^ Va do toulo mu foi jo les adorvrai. Ne vouK nitué-je pa» d'un amour i»ans mélange, > Vénus de Milo, toi, Nuit de Michel- Ange, \t>u», Saillie» N'ier^CK du suave Kaphiii-I, Il la frmmo couchée aux ohaii-s d'ambre t i ... mi. 1. 1 itieit, et, \inci, ta Hubliiue Jocuiuie 1 Et tant d'aulreii, et tant ! Car la race est féconde Doit bons artistes, sainte révélateurs du Heau, ','ui n'en laissent jamais éteindre le flambeau, jui d'Isis entrevue ont soulevé les voiles, Kt qui, dans les airains, les marbres et les toiles \ ous font vivre pour nous avec leurs doif:ts pieux. < » lumière, couleurs, fonnes, fête des yeux î
30G MES l'ARADlS
On a passé le jour en tracas, en maniruvres, Lullé, gagné son pain, avalé des couleuvres,
Mâché, remâché des crapauds ; Et pour s'en consoler voilà qu'on a l'envie D'aller dans un lliéâtrc où c'est encor la vie
Et tous ses sales oripeaux.
Et l'on vient, et dans un recoin de loge basse,
Où c'est noir, poussiéreux, où ça pue, on s'entasse.
Migraine au front, les yeux éteints.
Dans la salle, à l'étal flambant des clartés crues, Un grotesque troupeau de brutes et de grues.
Sur la scène, des cabotins.
Kl luul à coup, c'o»l Uaii& un j»ay« Ui* merveille, l'tiis les pleur», ilnns lo rire .liUS qu'on se rt^voille,
l^a yeux ravis, le ca-ur battant, ilurs de soi, hors d'ici, hors de la vio imiuonde. En pleins rêves, en pleine exUise, et tout le monde
Autour de vous en fait aut;int.
tl cette .salle et vous, au souffle du génie, r» 111, MH'oni unanime, ardent, on communie.
Tous, sols, malins, bons et pervers, Dan* le sanglot tragique où crie une âme humaine, Dans le comique franc qu'un mol de verve amène.
Ou dans le ciel pur des beaux vers.
i-A 1 1101111110 au uu'iiiuii bleu, Uifpnst; loul a 1 lieure. Sa femme au teint de fard, c'est elle ou lui qui pleure,
nui chante, qui souffre, qui rit, El souvent de vrais pleurs ruissellent sur leurs joues, Et parfois l'inslrumenl dont le poète joue
Vil le drame par l'autre écrit.
11 en est donl le jeu. seul, par lui-même, cK*e. I <• -. iiif à leur front mit sa flamme sacrée. El quand on entend ces élus.
:»(»« MES l'A H MHS
Le plus solide orgueil devient la fouille morte <,>u'un ouragan fougueux dans la tourniento l'iaportc l'nlliv ■•! iiiii II,. ^^■|]l|l,•lrli(Mlt plus.
I» ri)ui:c riillioiisiasuie, o ilouci'ur il cire vu jiroic. De se fondre, p.imé, dans ce jjoing (|ui vous l»roie
D'y céder sans rébellion, Kl do s'en revenir la nuit, sous les étoiles, En sentant fermcntor et monter <lans ses moelles
Comme une moelle de lion !
tel hiver peut faner vm rosiers remonUtiiU, iianU Ml nei|n> »eniit b iiei|^e de» cent an*,
' frnisavi!' rs avriU. 1 <r qui lUi ::x>utiiucri ,.-
. >l uu )Mirlerrf ni fleurs, un cliamp lourd de luoiiisons.
lu bou féerique plein de« plu* folles cliansons.
I 11 lit iij.iiijiiii • >. un univfr> '
^.tit-on quel àgt on a quand on lit de beaux ven>. ju'on étudie avec le» savante et le» Mge» *
; ■»• quaraii' ' ' -Ub ii*» iif:»*»
■ i v-e n'en t- • t*
\ sont de loo* les temps ensemble et bor* du temp*
310 MKS PARADIS
0 lecture, travail, Lettres magiciennes!
11 fait froid ; il fait nuit ; aux fentes des persiennes
Le vent aigu glapit dans son aigre hautbois ;
Les pieds chauds aux chenets flambants d'un feu de bois,
Rien ne venant troubler ma paix, ma solitude,
Hue de soirs merveilleux j'ai passés à l'étude.
Immobile comme un vieillard, dans la douceur
De vivre avec un cher poète, un grand penseur,
Sans que minuit sonné m'empêchât de poursuivre,
Sous le regard ami de ma lampe de cuivre !
Parfois, c'est un auteur aboli que je tiens.
Et je songe : « Ses vers, ainsi qu'à toi les tiens,
•1 Lui furent doux alors qu'il se sentait en veine.
« Ah! si ta gloire était, conîme est sa gloire, vaine !
€ Si ton oeuvre dans l'ombre aussi s'engloutissait !
« Il se crut immortel. On ne sait plus qui c'est. »
Et me voilà pour lui pris d'une pitié tendre.
Comme s'il était là, ravi de les entendre,
Je dis ses vers tout haut, de ma plus belle voix.
J'en fais sonner l'or tel qu'il sonnait autrefois,
Et je lui rends un peu de cette heure bénie
Où lui-même et son temps croyaient à son génie.
Il en avait, parbleu! Tous n'ont pas mérité.
Ces abolis, l'oubli de la postérité.
Que d'injustes brevets souvent elle délivre !
Dans ma bibliothèque ainsi ce pauvre livre