MES PET.ITS PAI'IERS
timaicnt que MM. les avocats, jeunes ou vieux, eu prenaient Irop à leur aise et se taillaient de trop gros morceaux dans la galette pétrie piir les soins des journalistes, et dans laquelle tant d'aj)prentis orateurs s'étaient bornés à cracher quelques méchants discours. M. Havin voulait faire « plébisciter » la politique du Siècle en prenant la place d'Ernest Picard. M. Guéroult n admettait pas qu'une liste fût bonne si son nom n'y figurait pas. Le Journal des Débals et le Courriel^ du dimanche réclamaient pour leur biillant collaborateur, M. Prevost-Paradol , la ])lace revendiquée par M. Guéroult. Emile de Girardin, rentré à la Presse avec Darimon et Jules Ferry, circonscrivait ses efforts dans la réélection des Cinq.
Toutes les convoitises, tous les appétits, toutes les rancunes se heurtaient pour la première fois sous mes yeux, et je finissais par pressentir l'influence irrésistible que l'intérêt personnel exerce sur les convictions. Je n'avais pas idée, deux ans plus tôt, de cette cuisine politique, dans laquelle j'ambitionnais si ardemment d'être admis comme marmiton. Dans ma ferveur, tous les députés m'apparaissaient sous des aspects de grands prêtres, pontifiant avec une auréole autour du crâne, et ne touchant aux victimes que pour en ofl'rir les
prémices à la déesse de la Liberté. Maintenant, j'étais bien obligé de reconnaître qu'ils s'en réservaient les côtelettes et s'en disputaient les gigots avec âpreté, laissant à l'objet de leur culte les tripes et les abats. Et, quand je les regardais, tout barbouillés de sauce, je devenais triste.
En constatant que les politiciens d'aujourd'hui sont en progrès, qu'ils absorbent tout, et les côtelettes, et les gigots, et les tripes, et les abats, et la liberté elle-même, « le thé et la théière avec », je reconnais combien j'étais injuste pour mes contemporains.
C'était, au demeurant, une génération d'appétit modeste ot ayant encore des convictions entre ses re[)as.
A parlir du mois do janvi(T 1803, les comités éodoraux se constituèrent et firent des petits. Uuieonque avait un appartement donnait à parler. Hérold, fils de Tauleur du Pré aux Clercs et auteur lui-même de la i)lirase célèbre : (s Le (Conseil municipîil de Paris, je le respc»cte, je le vénère, je Taime », réunissait dans son salon les ardents de tout ûfçe et d(; tout poil. Chez Emmanuel Durand, très jeune étudiant huche rue Saint-Andrédes-Arls, les irréguliers se donnaient rendez-vous et mandaient h leur barre de graves personnages blanchis sous le harnais, qui ne dédaignaient pas de venir solliciter les suffrages de tant de mentons imberbes. Chez Carnot, on était moins bruyant, plus digne Le mobilier, assez somptueux, im-
prcssioiinait sans doute les oraloiirs. 11 y avait des housses sur les motions faitc^s à voix posée. On cirait ses arguments. On époussetait respectueusement ses phrases.
Une seule fois les vieilles tentures eurent à rougir. Gambetta, un peu animé, avait soutenu avec une verve étonnante la nécessité de réélire les Cinq sans discussion, sans examen préalable. C'était, pour lui, un acte de foi qui s'imposait. Tel, plus tard, on le vit décrétant contre les tentatives r<^actionnaires la réélection en masie des 363 députés ayant fait acte d'adhésion à la république, tel il était chez Carnot, cherchant au fond de sa poitrine sonore des arguments irrésistibles en faveur de sa thèse. S écoutant parler, s'appliquant h le faire avec autorité, constatant d'un œil sagace l'effet que produisait sur l'auditoire sa forte parole pimentée de l'accent méridional le plus énergique, il se croyait certain du succès, quand une voix non moins méridionale que la sienne l'interrompit avec le bruit cristallin d'un erre qui se brise. Cette voix sortait de la bouche d'Adrien Hébrard, presque dissimulé derrière un large fauteuil. Gambetta s'arrêta, secoua sa crinière comme un jeune Hon surpris de se voir attaciué. Déjà Hébrard fouillait de son
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rloiiiieiice liiiool souple coiniiir IV*|)éi' d'un cadet de (iascogne les arjiumenls un peu ^ros de sou adversaire. Devinant, avec sa préeoce expérience, les pensées seeivtes de l'assemblée, il voulait ([u'on examinât avec bienveillance^ mais enfin (|u'()n examinât une à une toutes les candidatures. Peul-ôtre se trouvait-il j^armi les Cinq un nom qui pouvait être sacrifié et remplacé par un plus éclatant?
En entrevoyant une place à prendre, tous ceux qui rêvaient d'une amdidature prêtèrent au discours d'Hébrard une attention soutenue. Ganibetta dut rugir pour enlever' le vote lui faveur des Cinq, et encore n'obtint-il (juc deux voix de majorité.
A la sortie, Gambetta courut après Hébrard, lui tejidit la main et, sans préambule, fraternisant du premier coup, sautant d'un élan spontané dans l'intimité de son adversaire :
— Tu as joliment du talent, fit-il : lu dois être du Midi. Viens prendre un bœk.
ï.e centre de l'action électorale était chez Dréo, avocat et gendre du bon Garnier-Pagès. Ces deux silhouettes très animées, très agitées, se donnaient un mal énorme. Garnier-Pagès venait de parcourir la France, portant la bonne parole, annonçant les temps nouveaux. Dans sa longue lévite noire, sa tète de séminariste égrillard et étonné émergeant d'un faux col immense, il apparaissait comme un vieux parapluie à manche sculpté, agitant ses baleines. Ses succès oratoires dans une centaine de conférences tenues à huis clos dans différents chefs-lieux de canton l'avaient complètement grisé. Il entretenait une correspondance active avec les républicains départementaux et faisait volontiers étalage des lettres
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qui lui élai(Mit adrosséi^s de proviuct» ol môme de l'étranger. Sa marotte consistait à se croire le fondé de pouvoirsdu peuple français et des peuples voisins. « iN'est-ce pas, Dréo, que je suis autorisé à parler au nom du Vaucluse? — Assurément, cher amr », répliquait doucement le gendre respectueux'. « Dréo, montre donc à ces messieurs l'Adresse qui nous est arrivée ce matin de Carcassonne. » — Et Dréo apportait une liass<»
de papiers au milieu de laquelle il cherchait les adhésions des [habitants de (arcassonne.
Entre temps, il collait des timbres-post(? sur les réponses de son beau-père.
Le bon Garnier-Pagés, ancien membre du Gouvernement provisoire de i8i8, ex-ministre des finances, avait eu une idée. Sous 1(^ prétexte de rédiger un manuel électoral, guide du parfait citoyen, il avait su grouper autour de lui une vraie cohorte déjeunes avocats avides de renommée et convaincus que la politique est le plus court chemin de la médiocrité h la fortune. Peu occupés au Palais, tous ces petits Cicérons allaient, venaient, réconfortant les timides, contenant les exagérés et faisant, en résumé, une utile besogne.
Véritable pépinière d'administrateurs et de politiciens, le salon de la rue Saint -Roch, tout
rempli de Garnier-Pagès cl de Dréo, a vu pousser et grandir presque tous les hommes en place du temps présent. Ces baliveaux sont devenus, pour la plupart, des chênes altiers. Là, Colfavru, qui fut juge de paix, puis députe, récita ses premières brochures sur la réforme de la magistrature. Là, SpulJcr entrevit [comme dan^ un i:evele poste de sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères en causant avec Hérold, marqué parle destin pour la place de préfet de la Seine. Léon Renault, préfet de police, sous le principat de M. Thiers, et le pauvre Gustave Chaudey, fusillé par la Commune, Floquet, président actuel de la Chambre, et Clamageran, qui fut ministre des finances pendant trois jours, échangaient dans ce salon leurs idées avec le court Puthod, un instant préfet, et Ernest Hamel, condamné parle sort à n'être jamais que conseiller municipal de Paris. Hérisson, en qualité de futur ministre du commerce, supputait de Tœil la valeur des meubles de son hôte et lui demandait curieusement le prix de ses faux cols légendaires. Maillard, ancien secrétaire de Ledru-Rollin, présentement député, agaçait déjà Gambetta, bien supérieur à tous ces futurs hauts barons de la république. Jules Ferry, alors, souriait à tous et écoutait
poliment ses contradicleurs : il n'avait paseneore été président du conseil. Tous ces avocats devinrent célèbres et fonctionnaires, les uns pour avoir rédigé un méchant petit bouquin de cent pages, le Manuel électoral^ les autn^s pour avoir adhéré aux doctrines juridiques <*xposées dans cette brochure.
Jl y a des heures où la gloire est bonne fille et ne fait pas payer cher ses faveurs.
Tout s'arrange dans le monde, tout se tasse, in^nie Jes candidatures. Les différents comités avaient fini par se mettre d'accord, par subir ou imposer certaines personnalités, quand surgit, dans le débat apaisé, la personnalité de M. Thiers.
L'illustre homme d'État, h peine âgé de soixantesix ans, sollicité par ses amis et très désireux de reprendre dans les afTaires publiques la place qui lui était due, laissa dire qu'il n'était pas éloigné de se présenter devant les électeurs.
Cette nouvelle, colportée en un clin d'œil dans tous les comités, produisit l'effet d'une pierre jetée inopinément dans une grenouillère.
Dans les rangs de la démocratie formaliste, le premier mouvement fut mauvais. On s'indi-
j^iia il la jïors'e que « Tassiissiii de la rucTransnoiiaiii », l'homme qui avait iiuitilé la souvcrainlé nationale par la loi du 31 mai, osAt faire appel au suffrage universi'l. On avait tout de suite compris, d*autre part, que M. Tliiers h la Chambre, c était refTacement des Importances et des sous- Importances, et cette vue, très juste, n'était pas de naturiî h conquérir à lancien ministre de IjOuis-PhilipiK» les sympathies des candidats.
Cependant on se résigna assez vite quand il fut démontré que le gouvernement impérial eonsidérdit comme une injure personnelle Téleclion éventuelle de M. Thiers. M. Laboulaye, désigné pour représenter la démocratie libérale de la 2™® circonscription, se retira devant Thistorien national, et, les insolentes circulaires de M. le comte de Persigny et de M. Haussmann aidant, le succès de M. Thiers devint la grosse et, pour ainsi dire. Tunique préoccupation publique.
Tout le monde v mit du sien. Je vois encore les trois délégués du comité démocratique de la Butte des Moulins sortant triomphalement de rhôtel de la place Saint-Georges et racontant aux camarades leur entrevue avec M. Thiers.
Le plus ancien des trois délégués était un joyeux créole, moitié avocat, moitié journaliste.