LIVRE TH. — A UN RESSUSCITE
Les mois passaient. Il vint un jour où l'on se dit
Qu'en proie à ce dur mal qui sans cesse grandit
Vous souffriez depuis onze mois, de bon compte,
Et qu"il vaudrait bien mieux pour vous une mort prompte
Qu'une telle agonie, et de ce moment-là
C'en fut fini de vous, la pitié s'en mêla !
Dès lors, on souhaita votre mort à voix haute,
Et l'on vous trouva lent, et ce fut votre faute
Si vous continuiez à souffrir comme ça.
On eut droit de ne plus vous plaindre. On en usa.
Puis, on laissa bailler cette fosse entr'ouverte.
Vous viviez, qu'on avait oublié votre perte !
Et c'est à ce moment que vous ressuscitez!
C'est lorsque vos amis vivent de tous côtés
Que vous les rappelez du fond du tombeau sombre
Afin de vous ouvrir! Que demande votre ombre?
Vous a-t-on mal pleuré? N'êtes-vous pas content?
Plus d'un beau mort se tait qui n'en a pas eu tant !
Donc, tu ris, croyant vivre; et moi, ta mort me navre.
Ah! leur froide amitié, voilà ton vrai cadavre!
0 malheureux guéri qui prends des airs vainqueurs,
Ressusciter les morts, ce n'est rien, mais les cœurs?
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L'air s'agrège.
C'est — viens voir Pis qu'un soir De Xorwége.
Oh! rêvé-je, Quel flot noir Va donc choir?
— Paul . il neis<^
Ce flot blanc I Du noir flanc !
La terrasse
Va changeant, Ciel , ta crasse En argent !
Le souci Du nuage Qui voyage Rit ici !
Ciel noirci, Blanche plage.
Neige! outrage!
Gloire aussi !
Quoi ! la place Change et classe Les objets
Et (que croire?) Fait le jais Et l'ivoire !
Puisqu'en ce monde affreux qu'une lèpre dévore, Fùt-on voleur, fût-on Sodome avec Gomorrhe, Il suffit, criminel ou vertueux selon Son coffre vide ou plein, qu'un homme ait un salon Pour que la plus honnête et la plus chaste femme Accoure en mendiante à sa soirée infâme; Puisqu'à peine éclot-il un beau livre tout chaud Que d'immondes journaux y collent aussitôt Leur avis ramassé dans quelque balayure Et leur stupidité, première reliure ; Que tous n'ont qu'un souci, l'argent qu'ils gagneront. Et que le ventre est plein de mépris pour le front ;
188 xMES PREMIÈRES ANNEES DE PARIS.
Qu'on insulte l'amour; que la froide coquette,
Vile louve acharnée aux passants qu'elle guette.
Dévorant tout le cœur des jeunes gens ardents.
Ne sort d'un rendez-vous qu'avec du sang aux dents ;
Que les gouvernements, vieux tailleurs poussifs, traînent
Des siècles sur l'habit qu'on leur commande, et viennent,
Etonnés si leur loi trop étroite se fend,
Essayer au jeune homme un code pour l'enfant ;
— Alors, voyant cela, la Nature sacrée.
Qui peut-être eût fini, bien longtemps implorée.
Toute seule avec nous au fond des verts vallons.
Par nous dire tout bas le mot que nous voulons
Et par nous laisser voir le bout de ses épaules.
Dédaigneuse, devant ces brutes et ces drôles,
Reboutonne sa robe à vingt rangs de soleils.
Et ne veut pas parler à des hommes pareils!
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A UiNE BRUTALE
Ils auront, qui ne les envie?
Contraint peut-être Dieu vaincu A dire le mot de leur vie, Pendant que vous aurez vécu!
Peut-être ils apprendront au juste, En brisant le baril divin
D'un coup de leur talon robuste.
Ce qu'ils pouvaient boire de vin.
Vous, vous buvez. — Votre méprise Fera bien rire les savants Qui, pour connaître où va la brise, Effeuillent leur bonheur aux vents.
Quand leur curiosité triste Rompt le collier pour voir jusqu'où La perle tentée en résiste, Vous le passez à votre cou.
XMÏ
L'esprit est vieux. L'esprit a l'àge de la terre.
L'esprit, grave, pensif, laborieux, austère,
Complète par ses gains incessamment accrus
Le legs prodigieux des siècles disparus.
Ainsi ciue l'océan dans une anse profonde.
Le passé monstrueux dans sa raison abonde.
Il est contemporain du temps, 11 a sondé
Tout le bonheur humain, qui tiendrait dans un dé!
Que de fois il a vu la réalité nue!
Comme il sait le néant de la joie obtenue !
0 furieux désir, dévoreur de chemin ,
Qui fais tenir un monde entre hier et demain ,
Comme il prend en pitié tes rudes exercices.
Et comme il craint pour toi que tu ne réussisses!
Il montre au cœur, sachant par où tout doit finir,
Sous la chair du présent le squelette avenir,
Et, lorsque le navire est près de la sirène,
De peur que la douceur des chants ne nous entraîne,
Il nous conseillera de nous faire lier,
Comme un maître prudent enseigne un écolier.
Conseils perdus !
Le cœur, qui n'a, lui, que notre âge, Croit en sa force, prend l'avis pour un outrage, Ne sait que l'avenir, dit que le passé ment; Et, pendant que l'esprit lui parle amèrement De tout ce qui rayonne un jour, amour et gloire, Des empires géants naufragés dans l'histoire, Des morts, et des vivants qui , traînant le lambeau D'un rêve détruit, sont eux-mêmes leur tombeau, Il va, vient, saute, rit, pleure, chante, délire. Voit la voûte étoilée et ne veut pas la lire, Cause avec les oiseaux, prête sa joie à Mai, Cueille une marguerite et lui dit : Suis-je aimé? El. pour qu'elle réponde ainsi qu'il veut, la baise.
L'esprit a six mille ans et le cœur en a seize.
XYIII
Chacun pour tous, mais tous pour chacun. Car la loi
C'est d'être universel et de rester un moi.
Que chacun ait toujours son chiffre dans la somme,
Et soit l'humanité sans cesser d'être un homme.
On n'accroît pas le corps en amputant les bras.
Lorsque tu veux couper l'individu tout ras,
C'est la communauté qu'ainsi tu diminues.
La mer absorbe aussi tous courants, mais les nues
Sortent de l'eau salée et le vent empressé
Rend au moindre ruisseau tout ce qu'il a versé.
19i MES PREMIÈRES ANNÉES DE PARIS.
Que rhumanité donc, emprunteuse discrète, Sache rendre à chacun ce fiue cliacun lui prête. Qu'cUe soit rcmboucluirc, oui, mais la source aussi. Afin que, donnant là, mais reprenant ici, Tous pour l'alimenter aient toujours des eaux neuves. Si tu veux l'océan, ne taris pas les fleuves.