‹ Mes premières années de ParisChapitre 95 sur 136 · LIVRE IV. — PROSERPINE · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — PROSERPINE

Les hommes dont je vois les actes et les gestes Nous encom^ageraient à nous faire modestes. Je crois que je vous vaux, d'àme comme de corps, J'en conviens. Orgueilleuse? oui, je le suis! — Alors Ecoutez. 3Ion palais rayonne sur la place. Il n'est pas dans la ville un train que je n'efface. Véronèse et Titien pendent à tous mes pans. Qui pourrais-je envier au monde? Je répands, Quand j'éblouis la nuit de mes fêtes illustres, Plus de jour de mon front que de mes trente lustres ! Je suis ce que je veux. Je n'aime pas. — Eh bien, Moi qui suis tout, que j'aime, et je ne suis plus rien. Un homme est à mes pieds, je n'aurais qu'à lui dire : « Voulez-vous m'épouser? » il crèverait de rire. Que m'importe? s'il est des femmes que l'on voit Regretter leur vertu, leur chambre sous le toit, Leur serin, leurs trois pots de fleurs sur les croisées. Et le garçon tailleur qui les eût épousées, Je n'en suis pas. — Tel est l'amour qu'on a pour nous. On est noble, on est riche, on est à nos genoux; Si vous ne voulez pas, je meurs! on nous adore. Et, si nous consentons, on nous pare, on nous dore, On nous aime à grand bruit en public ; on est fier De nous montrer; la gloire est de nous payer cher; On nous expose, on nous étale, on nous promène; Nous sommes l'oripeau dont on se drape en scène Et qui fait un effet de splendeur à vingt pas... Habits du comédien que l'homme ne met pas!

2i2 MES PREMIÈRES ANNÉES DE PARIS.

C'est ainsi. — Vous voyez que mon orgueil raisonne. Cela m'est bien égal, moi, je n'aime personne. Je n'ai dès lors aucune infériorité Dans nos relations. Je donne ma beauté. Vous me rendez l'argent, les bals, la bonne chère, Les chevaux, les palais ; — matière pour matière. Mais l'amour ne veut pas d'or, de bals, ni de cour De plats complimenteurs ; l'amour veut de l'amour. Ah! si j'aimais quelqu'un ainsi qu'une autre femme; Ah! si ce n'était plus le corps, si c'était l'àme Qui se voulût donner, et qu'en me l'échangeant Un de vous me rendît mon amour en argent; Si j'étais réservée à l'horrible souffrance D'être arrachée un jour de mon indifférence, Et qu'un misérable homme eût sur moi ce pouvoir De se faire aimer!... Non! jusqu'à ce désespoir, Je suis debout, je vis, je règne, mon sort brille. Ce n'est que par l'amour que je deviendrais fille. Aimez-moi, dites-vous? Vous le dites tout haut? Prenez garde qu'un jour je ne vous prenne au mot ! Entendez-vous? l'amour, qui mettrait à toute autre Une couronne au front, nous arrache la nôtre. Duchesse avant d'aimer, et mendiante après. Oh! si j'aimais quel([u'un, tenez, je le tuerais!

SABATINO, à part.

Est-ce que?... Diantre! Vite, un bon coup de cognée Là-dedans !

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