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LES DANSEUSES JAVANAISES

panorama de Tout-Paris, puis devant une maison d’école qui doit être très intéressante à visiter, mais aux arrangements intérieurs de laquelle on travaille encore. En attendant qu’elle soit prête, je pénètre, ô contraste, dans les Indes néerlandaises, au milieu des produits des célèbres îles de Sumatra, de Bornéo, de Java, des Moluques et de la Nouvelle-Guinée. J’étais en pleine France, avec les associations ouvrières, et me voilà brusquement transporté en Asie, dans un village de l’ancienne Djezrest-el-Maha-Radjah, ce qui veut dire l’île du Grand Roi.

L’île de Java, si pittoresquement représentée dans notre grande Exposition, fut jadis très civilisée, comme le témoignent les temples, les ruines, les gigantesques statues dont son sol est couvert, et qui se comptent par centaines et même par milliers. Quel peuple a construit ces monuments dont la taille égale ou surpasse ceux des Égyptiens, des Grecs ou des Romains? Sur ce point, les ethnographes sont indécis, mais tous sont d’accord pour en faire honneur à un peuple qui a précédé les Hindous.

Les Javanais, on peut le vérifier en visitant leur village, sont de taille moyenne. Ils ont le nez camard, la peau basanée et portent les cheveux longs. C’est une race probe, indolente, patiente dans l’adversité, intelligente. Ils sont très attachés à leurs enfants, nous dit M. Meyners d’Estrev dans une étude récente, et leur respect pour leurs parents est absolu. Ils dédaignent les richesses et préfèrent une vie tranquille à l’agitation qu’il faut se donner pour en acquérir. Ils sont en général cultivateurs; cependant plusieurs sont industrieux, ainsi qu’on peut le constater en parcourant leur village, mais ce sont des exceptions. Les femmes javanaises, comme il arrive chez tous les peuples primitifs, je veux dire ceux dont l’industrie est encore élémentaire, fabriquent les étoffes qui servent à vêtir la famille. Toutefois les vêtements sont si sommaires, que quelques mètres de tissu sont suffisants pour habiller une famille dans des contrées où, le climat tenant lieu de chemise, un simple jupon bariolé devient une mise décente et même de gala.

La sobriété des Javanais est extrême; une poignée de riz, quelques gnames et quelques piments, voilà leur ordinaire. Quant aux habitations, chacun se construit la sienne à l’aide de tiges de bambous, et sur un plan uniforme. Une pièce pour toutes les opérations du ménage et une chambre à coucher, dans un coin de laquelle repose un coffre qui sert d’armoire, de coffre-fort, de commode et même de bureau, il n’en faut pas plus pour vivre heureux, à Java.

Les Javanais, autrefois bouddhistes, sont mahométans depuis le onzième siècle. Les habitants des montagnes ont deux croyances distinctes : les uns se disent fils de Yichnou, et les autres prétendent descendre d’une espèce de singe nommé wouwou. Est-ce à ces derniers que ceux de nos savants qui veulent que nous ayons pour ancêtres des gorilles ont puisé leurs renseignements? Je n’en serais pas surpris.

Les Javanais aiment beaucoup la danse ; elle est, avec les combats de coqs, un de leurs principaux divertissements. Celle qu’exécutent les petites danseuses de l’Exposition porte le nom de bandak ; ce sont plus des torsions et des contorsions de mains qu’autre chose, mais d’une grâce incontestable. Ces danseuses appartiennent réellement au sultan de Sourakarta, prince indépendant qui gouverne une province sous la protection du gouvernement hollandais.

De l’Asie, antique berceau du monde, je passe en Amérique avec l’exposition des fruits coloniaux, avec les pavillons de la Guadeloupe et de la Martinique. Je suis ici en France, et les indigènes que je vois n’ont rien de commun avec la race des premiers habitants des Antilles, ces aimables Caraïbes qui étaient anthropophages, et dont il reste quelques débris dans les îles de Sainte-Lucie et de la Dominique. Les Petites Antilles, comme les Grandes, me montrent des cannes à sucre, des coques de coton, des feuilles de tabac, du café, du cacao, du rocou, du rhum et du tafia. La couleur rouge du rocou, ne l’oublions pas, servait aux Caraïbes à se peindre le corps, et leur tenait lieu de redingote.

Me voilà de nouveau en Asie, avec la pagode ou temple d’Angkor et son allée de sphinx, et je crois inutile de décrire ce curieux monument dont l’étrange et riche architecture arrête, captive et retient. Je tourne autour de cette belle construction, et des cris discordants, des rugissements me font tressaillir. La ménagerie de Bidel fait-elle, par hasard, partie de l’Exposition? Non, il s’agit du théâtre annamite, et ces rugissements sont poussés par des acteurs au visage couvert de masques, représentant des tigres, des monstres, voire la mort, tandis qu’une musique sans nom retentit. Je n’engage personne à visiter ce théâtre où tout se passe en grimaces, en contorsions et en cris sauvages, et que nous voilà loin, avec cet art, de celui du Théâtre-Français !

Chine, Cochinchine, Annam et Tonkin. — Jade et travaux de marqueterie. — Civilisa tions antiques. — Embarras de choix. — Le pavillon de la Guyane et Cayenne. — Le Gabon et le pavillon des colonies françaises. — La demeure d'un ogre canaque. — Les derniers sauvages. — Bazar tunisien. — Le monde oriental. — Une fantasia. — Construction d’une estrade. — Catastrophe. — Nouvelle construction. — Les cavaliers arabes et leurs chevaux. — Nouvelle catastrophe. — Conseils de prudence. — Le pavillon algérien. — Mets et boissons exotiques. — Fruits des tropiques. — En route pour le Champ-de-Mars.

Je suis resté assourdi, épouvanté devant le théâtre annamite, plutôt fait pour terroriser que pour divertir, et je me hâte de m’éloigner de ces terribles acteurs, dont les poumons doivent être de fer et le larynx nickelé. Or, à ma droite, se présente un village cochinchinois, dont le calme aspect semble m’inviter au repos. Je m’arrête un instant pour mettre un peu d’ordre dans mes idées, pour tirer un peu au clair ces appellations d’Annam, de Cochinchine, de Tonkin et même de Cambodge, qui, je le remarque, déroutent un peu les vieilles gens, et même parfois les jeunes.

Le mot Cochinchine, c’est-à-dire « Chine de Cochin », est européen; il fut donné à l’Annam par les Portugais, en raison de la ressemblance d’aspect qu’ils remarquèrent entre ce dernier pays et celui nommé Cochin, situé sur la côte de Malabar. La Cochinchine, c’est, en réalité, l’Annam du Midi, comme le Tonkin est l’Annam du Nord, et ces deux royaumes, longtemps en guerre, furent autrefois dominés parla Chine, dont ils secouèrent violemment le joug. C’est en 1867 que l’Annam, qui déjà, au temps de Louis XIV, avait voulu se mettre sous le protectorat de la France, est devenu en partie français. Il l’est aujourd’hui tout entier, et, quoi qu’on en dise, c’est là une bonne et belle acquisition pour notre pays, qui, en face des Anglais qui gouvernent les grandes Indes, des Hollandais qui possèdent les Indes Néerlandaises, et des Espagnols qui régnent aux Philippines, avait besoin d’affirmer son existence et sa force dans cette partie de notre globe.

De même que l’Amérique méridionale, dont les différentes nations nous présentent, au Ghamp-de-Mars,des produits presque similaires, et dont les plus caractéristiques sont des échantillons de minerais, du coton, du tabac, du café, de la canne à sucre, des plumes ou des peaux d’animaux, les pays d’Asie ont un fonds commun de produits naturels ou industriels. Là, en effet, on retrouve partout des défenses d’éléphant, de l’écaille de tortue, de la nacre, des étoffes de soie, des cotonnades enrichies de figures, des éventails, des meubles en marqueterie, des jades supérieurement tra-

vaillés. Les meubles, bizarres de formes, d'une fantaisie très originale, sont en même temps des œuvres de patience, et plusieurs de ceux qui me sont montrés ont, pour sûr, occupé la vie entière d’un et même de plusieurs ouvriers.

La marqueterie, qu’elle se compose de l’assemblage de bois de différentes couleurs, ou qu’elle fasse usage de l’or, de l’étain, de l’argent, * de l’ivoire, de l’écaille, de la nacre ou des différents porphyres, est un art d’origine orientale importé en Europe par les Romains. Ce sont des mosaïques d’une richesse excessive et surtout d’un goût capricieux qui double encore la valeur des matériaux. Quant au jade, si doux, si onctueux à l’œil, il est assez

Pavillon de FAnnam et du Tonkin et palais des colonies.

dur pour rayer le verre, et l’on s’explique à peine comment les Orientaux, avec les instruments tout primitifs dont ils font usage, parviennent non seulement à le façonner, mais à le découper pour en faire des manches de couteau, des poignées de sabre, des coffrets peuplés de petites figures, des vases enguirlandés, des amulettes, des bijoux, etc., etc. Le jade oriental est verdâtre ou blanchâtre ; c’est le plus renommé. On en trouve aussi en Amérique, et même en Europe ; il y en a de bleus, de lilas, de laiteux, et la translucidité de ces belles pierres ajoute à leur beauté.

Encore une fois, qu’il s’agisse de l’Inde proprement dite, de la Chine, du Japon, des Indes Néerlandaises ou de l’Annam, on trouve là un fonds commun qui prouve de vieilles et très vieilles civilisations, un peu parentes. Bien que tous ces peuples ignorent les sciences naturelles, l’expérience leur a fait découvrir mille secrets, mille tours de main qui surprennent nos chi-

mistes, et nous forcent à les admirer dans leurs œuvres. Il faudrait des volumes rien que pour énumérer ces produits artistiques si distincts des nôtres, et qui sont aujourd’hui à la mode. Je remarque que le public passe avec rapidité devant ces merveilles, en face desquelles les amateurs, en revanche, dépensent des heures rien que pour étudier le dessin d’une étoffe semée de fleurs imaginaires, d’animaux fantastiques, de peintures hiéroglyphiques. C’est qu’aussi il y a trop à voir. Un seul regard à chaque objet, et l’on sortirait de ces pavillons avec des cheveux blancs. Du reste, les pavillons euxmêmes sont des curiosités, et celui de la Cochinchine, les pagodes transformées en bazars, valent la peine d’être examinés dans leurs moindres détails.

Me voilà de nouveau en Amérique avec le pavillon de la Guyane, dans lequel sont entassés les produits naturels que j’ai déjà plusieurs fois énumérés. La Guyane française est une de nos plus anciennes colonies, puisque le premier établissement que nous y avons fondé date de 1604, et qu’elle fut appelée d’abord la «France équinoxiale». C’est une contrée riche, qui a pour capitale Cayenne, un nom sinistre. Autrefois d’une insalubrité qui lui fit une très mauvaise réputation, Cayenne, devenu un lieu de déportation, est aujourd’hui synonyme de bagne. Nul n’ose y émigrer, et c’est grand dommage, car cette vaste colonie, on peut en juger par son exposition, ne le cède en rien, comme richesse et fertilité, à aucune autre contrée de l’Amérique. On y relègue pourtant assez de malfaiteurs pour la défricher, la couvrir de routes, exploiter ses immenses forêts de cèdres et d’acajous. Mais une fausse sentimentalité veut que l’on ménage la vie des condamnés, et que l’on expose celle de nos braves soldats de l’infanterie de marine! Voyons, ne serait-il pas plus rationnel, plus humain, plus profitable pour la mère patrie de . ; à quoi bon répéter, moi mil¬

lième, ce que tant d’autres ont dit avant moi, et en vain.

De la Guyane je saute au Gabon, sur la côte d’Afrique, pays où nous avons une factorerie depuis un demi-siècle seulement. Je passe devant les produits de la céramique coloniale, et j’atteins le grand pavillon central des colonies françaises. Ce pavillon est gardé par des soldats indigènes de toutes les parties du monde où nous avons un pied, soldats qui font partie de notre armée et sont bel et bien nos compatriotes. Ils ont bon air sous leurs uniformes et s'étonnent très fort de se voir examiner comme s’ils étaient des étrangers, alors que bon nombre d’entre eux sont décorés de médailles militaires, et n’ont plus d’autre langue que la nôtre.

Voici une demeure de colon, dont le confortable, bien certainement, sera envié par plus d’un de nos petits cultivateurs. Puis viennent un village pahouin, un bazar agricole, et enfin une case de chef canaque, ces aimables anthropophages des îles de l’océan Pacifique auxquels — est-ce pour les ramener à de meilleurs sentiments? — nous envoyons tous nos rôdeurs de barrières, tous nos repris de justice, toute l’écume de notre civilisation.

Nous sommes, du reste, en plein monde sauvage de ce côté, et je ne veux pas m’attarder à décrire tous les villages aux cabanes de bambou, aux toits en feuilles de palmier que je rencontre sur ma route, car il faudrait sans cesse me répéter, tant les hommes primitifs se ressemblent dans leurs essais d’architecture. Me voici dans un royaume de nègres africains, la Sénégambie ; puis, un peu plus loin, dans la grande île indienne de Madagascar. En avant, la tour de Saldé ; en arrière, des Tahitiennes, des produits indiens ; enfin la pagode de Villenour, et me voilà de nouveau en Afrique, en Tunisie, dans un souk ou bazar, au milieu de petites boutiques où des ouvriers travaillent de leur métier, avec l’indolence dont le climat des pays chauds fait une loi. Je m’attarde à regarder confectionner des babouches, de mignons souliers aux broderies d’or et d’argent, à voir fabriquer des bijoux. En vérité, dans ce coin de l’Exposition, on finit par oublier que l’on est à Paris, sur le bord de la Seine, sur l’esplanade des Invalides; car, Tunisiens, Algériens, Touaregs, Turcs, Arabes, Maures, défilent autour de vous en costumes nationaux, parlant leurs langues gutturales. Derrière le bazar, d’énormes tentes en poil de chameau, bossuées comme les animaux qui en fournissent la matière, font songer au Sahara. Les dames peuvent visiter ces intérieurs où doivent pulluler les insectes ; mais l’entrée en est interdite aux messieurs. Des bambins, vifs, à la mine éveillée, gambadent les pieds nus, et cela semble drôle de voir des Arabes et des Turcs en miniature.

Il est quatre heures, un tamtam et un hautbois résonnent, des gardiens de la paix font évacuer une longue allée, et des cordes sont tendues. Bientôt je vois paraître, marchant avec gravité et même avec noblesse, des Algériens drapés dans une profusion de châles blancs. Une fantasia se prépare, et j’essaie de conquérir une place au premier rang. Ce n’est pas une mince entreprise, et, molesté par des coups de coudes, bousculé, je suis rejeté au quatrième rang, condamné à ne rien voir. Je bats en retraite, et je m’adosse contre une cloison, sorte de haie au pied de laquelle se trouve cinq pieux et autant de rondins de la grosseur du bras, qu’un monsieur empile. Il me prie de l’aider, m’affirmant que nous allons nous exhausser d’au moins 15 centimètres au-dessus du sol, estrade du haut de laquelle nous pourrons voir quelque chose. Je lui obéis, et, superposant les rondins, nous voilà en possession d’une plateforme sur laquelle chacun de nous pourra mettre un pied. Je cède l’espace qui m’appartient, mon partenaire prend position. Mais les rondins roulent les uns sur les autres, et voilà l’entrepreneur assis sur notre œuvre, se frottant le dos, tandis que je contiens mon envie de rire, craignant qu’il se soit blessé dans sa chute rapide.

— Il faut caler, me dit-il en se relevant et en se remettant à l’œuvre.

Je suis de son avis ; seulement avec quoi caler? A l’aide de l’un des pieux, que l’on posera sur l’édifice, et sur lequel un de nous montera. Nous voilà derechef au travail, et l’un des pieux s’appuie par une de ses extrémités sur

les rondins, tandis que l’autre repose sur le sol. J’abandonne la plateforme à l’inventeur, et je monte sur la cale, véritable bâton de perroquet. Cette fois, rien ne roule; nous nous félicitons juste au moment où la musique fait rage.

Oh ! les beaux cavaliers, et quel grand air leur prête leur costume aux couleurs vives et tranchées, aux plis flottants! Quant aux chevaux, ils sont merveilleux de finesse de jambes, d’encolure. Que d’ardeurs dans leurs yeux noirs, dans leurs naseaux largement ouverts, et que de grâce dans leurs mouvements contenus, dans leurs bonds. En les voyant se mouvoir d’une seule pièce, comme obéissant à une même volonté, on jurerait que l’animal et le cavalier ne font qu’un, que les centaures ne sont pas des êtres fabuleux, qu’ils existent. Décidément, Buffonabien dit: le cheval est la plus noble conquête de l’homme, car l’homme est plus majestueux, plus beau, plus fort sur le cheval qu’il a dompté, qu’il ne l’est sur ses maigres jambes, à pied.

Les cavaliers trottent, galopent, s’entre-croisent, se menacent, tout en déchargeant leurs longs fusils damasquinés, dont les incrustations de nacre et d’ivoire sont des œuvres d’art. Mille détails du spectacle m’échappent, hélas ! car je ne puis voir que le haut du corps des acteurs, et une fatigue, qui se traduit par un tremblement de mes jambes, rend ma position aérienne périlleuse. C’est que le milieu seul de mes pieds s’appuie sur le pieu qui me sert de perchoir, et que je ne puis, comme les oiseaux, comme les perroquets, me cramponner en fermant mes doigts. Le spectacle me captive, mais je n’y tiens plus, et je descends pour conjurer les crampes qui commencent à me tourmenter, à devenir douloureuses. Hélas ! j’ai oublié que mon pieu s’appuie sur les rondins, que c’est mon poids qui les maintient. Moi descendu, ils roulent, et, perdant encore une fois l’équilibre, mon associé tombe assis sur les débris de son piédestal. Il a bon caractère cet inconnu, car, au lieu de se fâcher, de me reprocher, ainsi qu’il en a le droit, de ne pas l’avoir prévenu, il rit de si bon cœur qu’il a peine à se relever, même avec mon aide. Son rire me rassure, en me prouvant qu’il ne s’est fait aucun mal, ce dont je suis heureux, car ma culpabilité est évidente, et je me « confonds en excuses », comme on dit. Néanmoins, ni lui ni moi ne songeons à reconstruire notre échafaudage, et, ne voyant plus rien, je m’éloigne en me promettant de revenir voir ces scènes d’équitation, aussi pittoresques que captivantes.

Me voilà devant le grand pavillon algérien que je me contente de mentionner, car tout ce qu’il renferme, ou à peu près, m’est déjà familier. Cependant, n’exagérons rien; si nous examinons un peu en détail, nous ferons vingt découvertes intéressantes; mais il faut laisser chacun aller à ce qui l’attire, c’est-à-dire à ce qui lui plaît.

Un point que j’ai négligé et qui a pourtant son importance me force à revenir en arrière : c’est le point culinaire.

Donc, du quai d’Orsay au panorama du tout-Paris, en un mot, tout le long de la route que je viens de parcourir, on vend à boire et à manger. Je voudrais bien renseigner sur tous les mets, toutes les limonades et toutes les friandises qui défdent devant moi, mais je suis d’une sobriété ridicule, et ni la soif ni la faim ne me tourmentent jamais en dehors de mes repas. Je n’ai donc goûté ni aux plats ni aux boissons annamites, ni aux beignets ou aux nougats maures, ni à la cuisine arabe, ni aux gâteaux de Madagascar, ni au riz javanais, ni au café turc, ni aux liqueurs renommées des colonies. En somme, il faut se méfier un peu des comestibles et des liquides que l’on ne connaît pas. Ils sont souvent excellents; mais, pour les apprécier, il faut un apprentissage graduel. Ainsi, pour citer un exemple, de tous les fruits tropicaux, après l’ananas, le plus fin, le plus rafraîchissant, le plus parfumé, c’est très certainement la mangue à la chair fondante et couleur d’or. Eh bien, lorsqu’on vous présente un de ces fruits qui plaisent à l’œil et même le séduisent à ce degré que l’eau en vient à la bouche, à peine T avez-vous mordu que vous faites la grimace, que vous le jetez avec indignation, avec colère, convaincu que Ton a voulu vous faire une farce. Il vous semble que l’on vous a mis dans la bouche une gorgée d’essence de térébenthine, ni plus ni moins, et vous faites serment de ne plus vous y laisser prendre.

Faux serment ; car, si vous vivez dans un pays où ces beaux fruits peuvent mûrir, vous êtes surpris de voir les indigènes et même les Européens acclimatés s’en régaler, et vous y revenez par curiosité, pour vous convaincre que vous ne vous êtes pas trompé la première fois. D’abord, une petite bouchée; le surlendemain une autre; puis, une semaine plus tard la bouchée est déjà grosse et, au bout d’un mois, une mangue vous paraît insuffisante. Voilà votre palais séduit; peu à peu, après la pêche, la fraise et l’ananas, vous rangez la mangue, qui bientôt passe avant l’orange.

La banane est cotonneuse; mais, bien mûre, elle fait aimer sa douce saveur ; la noix de coco, s’il faut dire la vérité, n’est bonne qu’en sucrerie ou prise avant sa maturité, alors que son amande est une pulpe molle, une crème qui se mange à la cuillère. La grenade, si charmante à l’œil, est d’une fadeur presque égale à celle de la pastèque. La goyave est un peu comme la mangue, elle demande un apprentissage, et, du dernier rang, passe souvent au premier. Quant aux mets des peuples qui vivent sous les tropiques, en Asie comme en Amérique et en Afrique, ils sont toujours très fortement aromatisés, épicés ou pimentés. On aime le riz, mais lorsqu’il est teint de safran, saturé de noix muscades, de poivre blanc, de poivre rouge ou de piments, il devient moins savoureux. Jusqu’à l’heure où le palais s’est façonné à ces condiments, le safran écœure, les poivres brûlent la bouche comme s’ils contenaient du feu, et je crois bien qu’ils en contiennent.

Ai-je dit tout ce qu’il y a à dire, signalé tout ce qui mérite d’être signalé sur l’esplanade des Invalides? Non certes, car je n’ai pas parlé du chemin

de fer hydraulique qui longe la rue de Gonstantine. Marche-t-elle, cette locomotive? Je dois le supposer en voyant les frais de son établissement; mais je suis toujours arrivé à mauvaise heure, aussi y reviendrai -je. Avant de prendre place dans un des wagons du petit chemin de fer Decauville, je rends visite à la boulangerie hollandaise, au moulin anglais, à la beurrerie suédoise, à la laiterie anglaise. Là encore on consomme; mais on peut manger et boire sans crainte. La locomotive en miniature, dite Decauville, fait retentir sa cloche et me voilà en route pour le Ghamp-de-Mars, sans avoir dit adieu aux lieux que je quitte, et vers lesquels me ramènera peutêtre quelque nouveauté, ou simplement un caprice.

Le chemin de fer Decauville. — Découverte de la tour Eiffel. — Projets d’ascension. — Acte de faiblesse. — En route. — Première étape. — Rapide coup d’œil. — Seconde étape. — Un plaidoyer. — Chiffres comparatifs. — Déceptions. — Voyage en ascenseur.

— L’avant-dernière plate-forme. — Les hommes vus de haut. — Un peu de philosophie.

— Admirations et critiques. — Projet de pétition à l'adresse de M. Eiffel. — - Retour vers la terre. — Les fontaines lumineuses et leur histoire. — Leur mécanisme et ses résultats.

Août 1889.

Rendons à César ce qui appartient à César, c’est-à-dire hommage au petit chemin de fer Decauville, qui de l’esplanade des Invalides nous transporte jusqu’au Champ-de-Mars. Il est, lui aussi, l’un des succès de l’Exposition, car ses trains ont beau se succéder sans relâche, comme s’ils n’étaient que de simples omnibus, il y a toujours plus de voyageurs qu’ils n’en peuvent emporter. Par bonheur, on n’a pas l’ennui de beaucoup attendre, et les plus impatients des impatients Français jugent inutile de se plaindre ; ils manquent le train sans perdre leur sang-froid.

Nous connaissions tous de nom cette heureuse invention qui, ses rails étant au besoin mobiles, rend en province de si importants services à nos grandes usines, en leur facilitant le transport des matières qu’elles emploient d’une part, de celles qu’elles produisent de l’autre, et surtout le charroi du charbon, qui est leur âme. Nous la connaissions, mais peu d’entre nous l’avaient vue à l’œuvre. Maintenant tous les Parisiens sont amoureux du mignon chemin de fer à voie étroite qui leur est si utile, dont la bonne organisation les émerveille et dont ils se plaisent à faire usage. La petite locomotive longe le quai d’Orsay, circule entre deux rangées d’arbres, traverse l’avenue Bosquet, celle de Labourdonnais, s’engouffre dans des tunnels et s’arrête à des stations. Tout le long de son parcours, des affiches rédigées dans toutes les langues, même en arabe et en hébreu, recommandent de ne laisser passer hors des wagons ni bras, ni têtes, ni jambes, ni cannes, ni ombrelles. Enfin, en quelques minutes, on est agréablement transporté au pied de la tour Eiffel, et des trains destinés aux paresseux vous mènent jusqu’à la galerie des Machines, ou en partent.

Nous qui sommes jeunes, nous allons mettre pied à terre devant le grand phare Eiffel. Au fait nous n’avons pas encore fait ensemble l’ascension de ce monument, ce voyage vers le pays des étoiles. Or, maintenant

que tous les ascenseurs fonctionnent, l’heure est arrivée de le tenter, de

Autour de l’ascenseur à la première plate-forme de la tour Eiffel.

l’exécuter. Quel chemin allons-nous prendre? Dans le pilier de gauche, une longue boîte peut nous conduire d’un trait à la seconde plate-forme, et

c’est dans celle-là que prennent place les gens pressés, ou ceux qui en sont à leur seconde ascension. Dans deux autres piliers, des boîtes allongées, ayant un faux air d’antiques coucous, vont jusqu’au premier étage seulement. Lequel choisir entre ces deux moyens de transport? Ni l’un ni l’autre. Gomme nous sommes des débutants, servons-nous de nos jambes jusqu’au premier étage, c’est moins couru, mais plus intéressant, plus amusant et certainement plus imprévu que le pont aux ânes. Cette opinion, nettement formulée, est celle de la jeune personne dont je suis accompagné, et qui a le secret désir, qu’elle n’avoue pas de peur de m’effrayer, de faire toute la route à pied.

Nous nous engageons, après avoir pénétré dans le réseau de charpentes en fer du pilier de droite, sur un escalier un peu étroit, mais aux marches faciles à franchir. Get escalier procède par lignes droites, donc pas le moindre étourdissement. De temps à autre se rencontrent une série de marches plus hautes que celles auxquelles on est déjà accoutumé, et le pied bute. Rientôtil sait changer d’allures; on monte sans effort, sans essoufflement, sans fatigue, et l’on s’étonne d’être si vite arrivé. En somme, ce n’est nullement un haut fait que cette première ascension, et tous ceux qui ont visité les tours Notre-Dame l’ont accomplie, puisque l’on se trouve simplement à 66 mètres au-dessus du sol, hauteur aujourd’hui considérée comme une bagatelle.

Que dire de la vue dont nous jouissons, sans en être toutefois émerveillé? Rien; car nous la connaissons de longue date par les tours du Trocadéro, par le sommet de l’arc de l’Étoile. Ma jeune compagne, qui est devenue mon guide, s’intéresse médiocrement aux brasseries-restaurants dont nous sommes entourés, attendu que ce n’est l’heure ni de son déjeuner, ni de son goûter, ni même celle de son dîner. Elle remarque à peine que la plate-forme sur laquelle nous circulons est, par ses dimensions, une vaste place dont plus d’une petite ville s’enorgueillirait. Non, rienici ne captive monguidequi n’a qu’un souci, celui d’aller plus loin, ou, mieux dit, de monter plus haut.

Je tire vers l’ascenseur qui affecte ici la forme d’une boîte carrée, tandis que ma compagne tire vers l’escalier. Elle est la plus faible, ma petite amie, c’est donc à moi de céder à son désir, Dieu voulant ce que femme veut. Nous voilà grimpant avec mesure, c’est-à-dire avec lenteur, la hâte serait ici une inconséquence. Il y a moins de poutres de fer autour de nous que tout à l’heure, et, par de larges baies, nous voyons peu à peu — pas à pas serait mieux dit — s’élargir l’horizon que nous regardons. Il y a un instant, nous ne pouvions voir que Paris ; à présent nous voyons bien au delà. La grande capitale diminue d’importance à mesure que nous nous élevons, et voilà qu’elle ressemble, dans des proportions énormes, aux plans que Ton vend d’elle par les rues. Les bâtiments qui constituent l’Exposition se resserrent, s’écrasent, et les édifices que nous découvrons semblent accourir vers nous.

Nous perdons la juste mesure des hauteurs, des largeurs, des distances. Les maisons, les avenues, les boulevards, les squares, deviennent de simples lignes, de simples taches, et Ton pense à ces modèles en relief de villes qui sont exposés dans le palais du ministère de la guerre. Nous arrivons; et il n’est pas inutile de constater que nous sommes seulement à 115 mètres du sol, que la flèche du dôme de Saint-Pierre de Rome, si nous pouvions l’apercevoir, nous dépasserait encore de 17 mètres, c’est-à-dire de la hauteur d’une maison de six étages.

Nous faisons le tour de cette seconde plate-forme, et ma compagne ne cesse de me répéter qu’elle n’est pas fatiguée. Elle se déclare très satisfaite d’être arrivée à la hauteur où elle se trouve par le simple mécanisme de ses jambes, tout en me priant de remarquer que nombre de gens sont montés beaucoup plus haut que nous. Ces gens, ce sont d’abord les ouvriers qui ont construit Saint-Pierre de Rome, puis ceux qui ont terminé la cathédrale de Strasbourg, laquelle, chacun le sait, mesure 142 mètres. Avant eux, les Égyptiens de Sésostris, ceux qui ont édifié la grande pyramide, s’étaient élevés jusqu’à 146 mètres! Mais tous ont été dépassés par les ouvriers rouennaisqui montèrent jusqu’à 150 mètres, et furent dépassés à leur tour par leurs rivaux de la cathédrale de Cologne. Enfin, dans les temps modernes, le dernier mot sur ce sujet a été dit par les Américains qui, avec la colonne de Washington, ont dépassé de 60 mètres, c’est-à-dire de toute la hauteur des tours Notre-Dame le point que nous occupons, ce qui est humiliant.

Après toute cette érudition, ma jeune compagne déclare que, si je veux qu’elle garde un vif souvenir de cette montée vers le ciel, il faut continuer jusqu’au bout à nous servir de nos jambes. Son ton est si câlin, si persuasif, que je me laisse convaincre que, pour la dignité et la gloire de mes cheveux gris, je dois la conduire à pied jusqu’à la troisième plate-forme.

Je réponds donc en me dirigeant vers l’escalier en hélice, hélicoïde comme disent les gens de métier; beaux noms auxquels le vulgaire oppose celui de colimaçon. Une douche de glace, sous forme de pancarte, fait pâlir mon aimable guide. L’escalier est interdit, défendu par un dragon qui a pris la forme d’un simple gardien. Il nous faut rentrer dans les rangs du commun des mortels, prendre l’ascenseur, et ma compagne se soumet en soupirant.

Nous voilà, après avoir fait queue pour conquérir notre place, logés dans une cage de verre qui bientôt se meut en nous donnant une sensation étrange. Nous ne montons pas, c’est la tour qui s’enfonce, ou du moins qui paraît s’enfoncer dans le sol, avec une rapidité vertigineuse. Nous sommes au milieu d’une gigantesque toile d’araignée, aux fils largement espacés, tout surpris de voir ce réseau, qui d’en bas semble serré, avoir, vu de près, de si larges mailles. Nous arrivons un peu plus haut que le monument de Washington, et cette annonce déride un peu ma compagne : « Ah ! s’écrie-

t-elle, c’est à pied qu’il eût fallu venir ici. Voyager en ascenseur, c’est à la portée des enfants ! » Enfin nous débarquons sur la troisième plate-forme. Ma petite compagne m’annonce alors que nous sommes à 276 mètres audessus du niveau du sol, et qu’il faudrait superposer vingt maisons de six étages pour atteindre jusqu’à nous.

Nous tournons lentement autour delà plate-forme ; Paris s’est de nouveau rétréci, mais l’horizon, en tout sens, se montre agrandi. Ce que nous avons vu, chacun l’a vu, ou le verra, et je juge inutile de décrire des sensations qui varient selon les caractères et les tempéraments. Regardant à nos pieds, nous voyons des fourmis, ayant forme de chevaux, traîner de minuscules boîtes qui sont des tramways. Sur la Seine flottent des coquilles de noix qui, en réalité, sont des bateaux-mouches, et tout ce qui nous frappe a ces proportions lilliputiennes. Oh ! que l'homme paraît petit, bon Dieu ! de cette hauteur qui n’est pourtant que la trente-troisième partie de celle du mont Goarisankar. Pauvres cirons que nous sommes, voilà qui est fait pour nous rendre humbles ! Et pourtant, c’est dans la tête de ces fourmis imperceptibles, dans cette tête à peine grosse comme celle d’une épingle, qu’ont été faits les calculs qui nous ont appris que le Soleil est 1400000 fois plus gros que notre Terre, qu’il y a au ciel des étoiles dont la lumière met des milliards d’années à nous parvenir, et qui, souvent, ont cessé d’exister lorsque le rayon qu’elles ont lancé arrive jusqu’à nous !

La chaleur trouble la pureté de l’air, qui n’est transparent que jusqu’au pied des coteaux dont Paris est entouré. Au delà, un voile blanc, cotonneux, incommode, gêne notre vue. Ma compagne déclare qu’on l’a trompée en lui affirmant qu’aucun des bruits de la grande ville ne parvient jusqu’au sommet de la tour, où régnait, lui a-t-on dit, le silence proverbial des grandes solitudes. Elle refuse d’admettre que le bruit des cornets de tramways soit celui de la trompette d’un ange passant au-dessus de nous. Il est certain que nous entendons très distinctement le sifflet des bateaux remorqueurs, et qu’une rumeur bourdonnante, produite par l’ensemble des voix des pauvres gens qui se promènent ou se traînent au-dessous de nous, nous arrive très nette. Du reste, pas la moindre brise, les sons montent donc sans obstacle jusqu’à nos oreilles, mais sourds, adoucis, lointains.

Je parle de redescendre. Ma compagne me fait aussitôt remarquer que l’on peut monter au moins 24 mètres plus haut que le point que nous occupons, et elle m’engage à m’aboucher avec M. Eiffel, ou son représentant, afin qu’il me prête la clef de son pavillon réservé, destiné à des expériences météorologiques. Je promets et, comme récompense, ma petite amie consent à faire usage des ascenseurs. Cette fois, ce n’est pas la tour qui s’enfonce, c’est nous. Le sol est atteint et, pendant quelques minutes, nous marchons silencieux. La foule qui nous coudoie nous semble bruyante, importune, et chacun de notre côté, sans nous le dire, nous regrettons d’être

FONTAINE COUTAN

redevenus des terriens. Pour ma part, je demeure plus que jamais convaincu que l’âme humaine est faite pour les hauteurs, pour les espaces aériens, que sa véritable patrie est là-haut, très haut: Excelsior !

Me voilà, peu à peu, complètement dégrisé de mon voyage vers le ciel, et, imposant silence à mon imagination, je me prépare à devenir sérieux, et même très sérieux. Voyons, que faut-il visiter, examiner d’abord? En pareille matière, un ordre par trop régulier devient monotone, tandis que l’imprévu est toujours piquant. Au fait, avant de pénétrer dans les bâtiments, occupons-nous un peu des fontaines lumineuses que voilà devant nous, ce merveilleux spectacle dont les visiteurs de l’Exposition ne peuvent se rassasier.

De quoi s’agit-il, au fond? d’un feu d’artifice liquide, et c’est la seule définition que je me permettrai à propos de cette nouveauté, attendu que vouloir décrire des jeux et des effets de lumière serait simplement amonceler des mots. Il est des spectacles qu’il faut voir ou avoir vu pour en comprendre la description, et les fontaines lumineuses doivent être rangées dans cette catégorie. Or, comme chacun les a vues à l’heure présente, c’est simplement de leur histoire, et de la façon un peu compliquée dont on s’y prend pour obtenir les résultats qui arrachent tant d’exclamations admiratives aux spectateurs, dont je vais m’occuper.

L’effet des fontaines lumineuses est basé sur un principe de physique très simple : la réflexion totale de la lumière dans une veine d’eau, principe découvert, il y a déjà plus de cinquante ans, par un savant suisse nommé Colladon. Dans une féerie fameuse, la Biche au bois , M. Delaporte, hydraulicien français, montra au public parisien de petites fontaines lumineuses. Mais les jets d'eaux colorées présentés au public dans de grandes dimensions sont l’œuvre de deux Anglais : M. le colonel Bolton d’une part, et, de l’autre, M. Galloway.

Dès qu’il fut question de notre Exposition universelle, on songea à ces fontaines lumineuses, et M. Bechmann, ingénieur en chef des eaux de la ville de Paris, fut envoyé, en compagnie de M. Formigé, le jeune, l’habile, le triomphant architecte du palais des Beaux-Arts et de celui des Arts libéraux, étudier ce qui se faisait à Londres. Ils jugèrent que c’était là un spectacle véritablement digne d’être présenté aux futurs visiteurs du Champde-Mars, mais qui demandait, vu le cadre où il devait fonctionner, à être considérablement amplifié. Ils rêvèrent un immense bassin dont les proportions fussent en rapport avec les gigantesques édifices qui allaient l’entourer, et le sculpteur Coutan se chargea de modeler le magnifique groupe qui, sous le nom de « Vaisseau de la ville de Paris », a pour cadre, digne de lui, l’arche cyclopéenne de la tour Eiffel.

Dans cette fontaine, les eaux supérieures s’échappent de cornes d’abondance et de la bouche de dauphins groupés autour de la nef parisienne. Elles tombent, ces eaux écumeuses, dans un canal qu’elles remplissent, et duquel elles s’échappent bruyantes, sous la forme d’une cascade large de

40 mètres, pour tomber dans un bassin ayant les mêmes dimensions. De là, ces eaux passent dans un réceptacle de forme octogonale. Le premier des bassins possède deux gerbes liquides ; le canal en compte six, et le bassin octogonal une seule, mais composée de dix-neuf jets d’eau. Tous ces jets, pris dans leur ensemble, laissent couler 350 litres d’eau par seconde ; cette eau est fournie par le réservoir de Villejuif qu’alimente la Seine, élevée par la vapeur, et pour cette fin, à une hauteur de 90 mètres.

Et la lumière? Patience, nous y arrivons.

Au-dessous de tous les jets d’eau que je viens d’énumérer, des chambres

Manœuvre des glaces des fontaines lumineuses.

souterraines ont été ménagées, et dans ces réduits, des appareils de lumière électrique ont été montés et disposés. Un homme placé dans un kiosque que nul ne remarque, dirige à son gré une lumière colorée, qu’il modifie sans cesse, sur les jets qu’un autre transforme de son côté, et alors se produisent les effets véritablement féeriques qui, chaque soir, enthousiasment et ravissent les spectateurs.

Précisons mieux encore.

Dans chaque jet une lampe, devant laquelle passe une série de verres de couleur, lance son rayon de lumière. Cette lumière n’éclaire pas, mais, en raison du principe que j’ai d’abord énoncé, elle se perd dans les gouttelettes de l’eau, s’y réfléchit comme dans autant de minuscules miroirs. Et ces gouttelettes, qui seules sont éclairées, se détachent vertes, dorées, rouges,

jaunes, argentées ou bleues, sur un fond sombre qui rehausse d’autant leur éclat. La phrase classique : « pluie de diamants » n’est donc plus une simple figure de rhétorique ; elle est une réalité.

Les jets verticaux n’ont pas demandé de travail particulier, il suffit de les éclairer. En revanche, les jets horizontaux, vu leurs dimensions, ne s’illuminaient d’abord qu’incomplètement. M. Bechmann a remédié à cette imperfection d’une manière très ingénieuse et très simple. Il a donné aux jets la forme d’un tube, ou, mieux dit, celle d’un cône elliptique dans lequel un second est interposé, laissant un espace vide où l’eau se précipite, court et s’échappe. Ainsi inondé de lumière, le jet parabolique devient lumineux, et produit un effet saisissant.

Les verres de couleur, qui, passant à tour de rôle devant les lampes, embrasent l’eau et lui prêtent leurs nuances délicates, sont mis en mouvement par une série de leviers identiques à ceux dont font usage les aiguilleurs de chemin de fer. Le mécanisme est le même, mais le but et les résultats sont bien différents.

Au résumé, les fontaines lumineuses ont eu pour point de départ la découverte faite par un Suisse, M. Colladon, d’un principe de physique dont un Français, M. Delaporte, sut le premier tirer parti pour le plaisir des yeux. Deux Anglais, M. Bolton et M. Galloway, surent amplifier, perfectionner l’application faite par M. Delaporte. Enfin, un Français encore, M. Bechmann, a dit jusqu’à aujourd’hui le dernier mot, en éclairant les jets sombres; mais l’avenir, sur ce point, comme sur tant d’autres, nous ménage sans doute plus d’une surprise.

Maintenant, lecteur, nous allons, si vous le voulez bien, nous diriger vers la grande galerie des Machines, qui, vous le savez sans doute, ne sera pas détruite, et survivra à l’événement qui lui a donné naissance.

YII

Le palais des Machines. — Notions de mécanique. — Le gaz et l’électricité. — Les machines à l’œuvre. — Un peu de statistique à propos d’éclairage. — Voyage à travers le monde et l’industrie. — Diamants et carrosserie. — Le parc de l’Exposition. — Improvisation horticole. — Retour au point de départ. — Les républiques hispano-américaines. — Le Mexique et son palais aztèque. — Les cactus géants. — Caractère des Mexicains. — Un rival de Buffalo Bill. — Costumes nationaux. — Le Mexique et l’avenir.

C’est avec une admiration qui se renouvelle réellement à chaque visite, que l’on pénètre sous l’immense voûte de fer et de cristal du palais des Machines ; sur ce point tout le monde est d’accord. Or quelle superficie couvre ce monument, les galeries de son premier étage comprises? 62671 mètres carrés, ni plus ni moins.

Que de choses à voir dans ce vaste espace! Mais en face de ce mouvement perpétuel de roues et de pistons, un mot d’explication est nécessaire. Tout paraît compliqué ici, et pourtant; au fond, tout est simple. Pour comprendre le jeu savant de tous ces engrenages,il faut se souvenir que quatre principes seulement sont en jeu, à savoir : le levier, le plan incliné, le coin et la vis. Donc, en regardant une machine, songez à ces principes, et vous aurez chance de découvrir à la fois la cause de ses mouvements et celle de sa force.

Mais il lui faut une âme, à ce corps de fer, c’est-à-dire un moteur. Le sauvage, à ce point de vue, ne connaît que ses épaules, ses bras ou ses jambes. A mesure qu’il se civilise, il utilise les chutes d’eau et le vent. De nos jours, ces deux vieux serviteurs sont même dédaignés, et la vapeur règne. Elle règne ; toutefois, son royaume est peu à peu envahi par l’électricité. Ainsi, le chariot qui roule à la hauteur du premier étage, chargé de cent personnes, est mis en mouvement par cet étrange fluide. La foudre est déjà, en partie, aux ordres de l’homme qui, non content de rendre cette force inoffensive,la fait peiner à son profit!

Je dis donc une fois de plus : quelles travailleuses que les machines, et que ne savent-elles pas faire ! Ici, délicates, minutieuses, elles fabriquent de la dentelle et, un peu plus loin, elles tordent, coupent et façonnent le fer. Elles dévident, elles brossent, elles élèvent, elles abaissent, elles liment, elles scient, pulvérisent, tamisent, clouent, rabotent, tissent, car il n’est plus d’opérations qu’elles ne puissent accomplir, de métier qu’on ne puisse leur apprendre. Elles aident l’ouvrier qui les aide, ou le remplacent dans ses tâches pénibles. Quelques-unes ne demandent qu’un surveillant qui, pai-

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