LA BARONNE DE STAËL
J'habitais alors un joli petit appartement rue et hôtel du Croissant^TprèsceWe du Gros-Chenet. Grétry demeurait rue Poissonnière , en face de celle Beauregard ; de façon que je n'avais à parcourir que la rue Saint-Roch pour me rendre au])rès de lui. Mon habitation, dans cet hôtel garni , tenu par une famille
mABAMœ BK gTAISlLc
jpREMlÈRE ENTR. AVEC LA liARONNE DE STAËL. 215
honorable, m'élait d'autant plus chère, qu'elle formait au centre de Paris, une paisible retraite, dont la vue s'étendait sur des jardins. Ce qui surtout donnait un grand prix à ma charmante demeure, c'est qu'elle était au-dessous de celle de Berquin , dont j'entretiendrai mes lecteurs avec tout l'intérêt qu'inspire la mémoire de VAmi des Enfans.
J'avais passé la nuit la plus agitée , mais la plus délicieuse. A peine élaisje éveillé , que le portier de Thotel vint m'instruire que les garçons du Théâtre- Italien demandaient à m'offrir le bouquet d'usage et leurs félicitations sur mon succès. Prévoyant sans doute que je paierais généreusement ma bienvenue à leur théâtre , ils avaient fait faire le bouquet le plus frais et composé des fleurs les plus rares. Il me vint à l'idée de l'offrir à celle qui , la veille, m'avait décerné la couronne dont je ne m'étais pas dessaisi sans quelque regret. Je
hàle donc ma toilette, assez recherchée à cette époque , et me disposais à me rendre rue Poissonnière, lorsqu' entre chez moi le baron de Staël. Il venait me témoigner, tant en son nom qu'en celui de la famille Necker, les remercîmens les plus flatteurs de l'allusion que le public avait saisie avec tant d'empressement. On désirait me recevoir au contrôle-général où tous les jeudis se formait une réunion de savans, de gens de lettres et d'artistes , parmi lesquels la fille du ministre commençait à se faire un grand nom. Elle avait été si vivement touchée de l'hommage public que j'avais fait rendre à son père , qu'elle voulait venir elle-même à mon hôtel garni, m'invitera ses soirées si renommées dans la capitale. En un mot, je fus comblé de remercîmens et de félicitations par l'ambassadeur de Suède , qui me parut être le meilleur des liommes : je lui promis de
me rendre à ses honorables instances.
Je m'empressai d'aller porter mes fleurs à la belle Antoinette que je trouvai dans le cabinet de son père, occupée à écrire, sous sa dictée, un fragment de ses Essais sur la musique: ouvrage attachant et qui donne une juste idée de tout ce que doit surmonter un artiste, pour atteindre à la célébrité. Je demandai à mon illustre collaborateur la permission d'acquitter une dette sacrée, mais en partie seulement. Quelque brillant que fût mon bouquet , il ne pouvait valoir les immortelles et le laurier de la veille. Grétry justement avait placé cette couronne sur sa pendule, et son aspect me fit tressaillir de nouveau. Antoinette accepta mes fleurs dont elle détacha une rose qu'elle posa dans ses cheveux blonds relevés en tresses autour de sa tête, et me remercia d'un air qui ne me laissait plus douter qu'on accueillait
SI H MLS RIÎCAPITIJLATIONS.
Jijoa hommage avec un secret plaisir.
Enfin le jeudi suivant je me rendis , accompagné de Grétry , devenu mon guide tutélaire, au contrôle général où M.Necker me reçut avec une imposante urbanité. Dès les premiers mots qu'il m'adressa , je reconnus l'homme d'état, ami du peuple, et s'occupant de soutenir ses droits. Nous reçûmes un accueil tout aussi flatteur de madame Necker , dont la digne impassibilité et le ton d'indulgence répandu sur toute sa personne, inspiraient une vénération et en môme temps une confiance entière, un dévouement sans bornes. On croyait voir une vertu clirétienne personnifiée, et descendue sur la terre pour offrir aux femmes un modèle parfait de douceur , de patience et de charité.
Quant à madame de Staël, qui reçut Grétry avec cette haute déférence qu'on doit à un homme célèbre, je n'oublierai jamais la dévorante expression de ses
yeux. Elle avait beaucoup de ressemblance avec son père : aussi remarquaiton sur sa figure quelque chose de mâle et de prononcé , qui contrastait singulièrement avec son sexe. Son teint bourgeonné et ses lèvres arides annonçaient un travail opiniâtre et bien des veilles consacrées à l'étude; ses mouvemens n'étaient point sans grâce ; mais ils me semblaient impérieux, exigeans; sa voix était sonore, et sa prononciation rapide, énergique. Une secrète et continuelle préoccupation produisait quelquefois chez elle de ces distractions que réparait aussitôt un trait de flamme, une ingénieuse repartie. En un mot, le premier abord de cette femme illustre n'avait rien d'imposant ni de flatteur ; mais l'écoutait-on quelques instans, se livrait-on avec elle à des communications sociales , à des discussions politiques ou littéraires,, on était ravi , subjugué. Chaque mot qui sortait de celte
bouche expressive frappait l'imagination , charmait l'esprit : tout coup portait ; et malgré la plus franche modestie qui ajoutait encore à la séduction, on ne pouvait s'empêcher de reconnaître une supériorité qu'on avouait avec franchise, et qu'on supportait sans souffrance. Madame de Staël me produisait l'effet d'un génie créateur ayant pris la forme d'une femme sans beauté , afin de moins humilier les hommes qui oseraient entrer en lice avec elle.
Je ne fus plus étonné de cette justesse d'idées, de cette élocution remarquable , et surtout de ce tact si fin , de ces aperçus si profonds, en promenant mes regards sur tous les personnages célèbres dont cette muse nouvelle était environnée. Là , je remarquais La Harpe, dont l'œil envieux , l'attitude carrée et la morgue sardonique annonçaient l'implacable détracteur de toute nouvelle réputation. Ici Vabbé Morellet ,
qu'on surnommait le Théologien de l'Encyclopédie^ faisait abjuration de la soutane et du petit collet, pour composer des chansons gaillardes , et dire aux femmes de jolis riens. Là, Marmontel , par d'agréables récits, faisait oublier la froideur de son imagination et l'aride perfection de son style. Ici l'abbé Sieyes , au regard d'aigle, aux lèvres pincées , au large front, réceptacle des plus hautes idées libérales, rédigeait son Essai sur les principes^ ou bien sa mémorable brochure intitulée :
Qu est-ce que le Tiers'état? et cela tout en racontant l'anecdote du jour , et pressant une main de madame de Staël, son élève chérie. Plus loin Bouf fiers, à la figure commune, mais ouverte etriante, et dont chaque mot,chaque plaisanterie, parfois un peu leste , provo([uaient le rire , excitaient la gaité , semblait reprocher au chevalier de Farny son excessive timidité , son ignorance de
son propre mérite qui déjà le faisait surnommer le Tibulle français. Près d'euxiRiVaro^ et Champcenets rédigeaient dans un coin le Petit Dictionnaire des Grands Hommes, et flagellaient avec une audacieuse gaité , ceux - là même dont ils se disaient les amis : jongleurs spirituels et brillans , tenant le dé qu'on leur laissait prendre pour s'anîuser; égoïstes à la mode , véritables roués de cour , dont la morale était fidèlement dépeinte dans ces deux vers :
Quel bien est solide aujourd'hui ?
Le plus sûr est celui qu'on mange.
A cette jactance éblouissante de Rivarol, aux traits vils et mordans qu'il décochait principalement sur les députés du tiers-état, je le pris pour un de ces grands privilégiés qui redoutaient l'égalité des droits en France ; et m'adressant à un homme dont la figure noble , imposante , et le digne main-
tien prévenaient en sa faveur, je lui demandai quel était ce grand seigneur qui soutenait son parti avec autant de verve que de malice. « Lui , grand sei- »gneur! » me répondit à demi- voix l'inconnu^ ne pouvant réprimer un sourire j (< c'est Rivarol. — Ah ! je ne » suis plus surpris, » lui dis-je , « de » ce feu d'artifice pétillant sans cesse; )) on dirait qu'il tient un prisme en M main , pour éblouir tous ceux qui )) l'approchent : il me produit l'effet » d'un fou venant de faire piler un dia- )> mant dont il nous jette la poussière » aux yeux, pour nous empêcher d'y )) voir clair. — Vous êtes bon physiono- » miste, » me dit madame de Staël , en éclatant de rire , et me regardant de la tête aux pieds ; « ce portrait-là vaut » bien les malins croquis et les folles » caricatures que nous fait Rivarol. »
Je m'éloignai de ce groupe frondeur, mais brillant, pour m'approcher d'un
autre qui convenait mieux à mes goûts, à mon caractère. Il était composé de Vabbé Delille, alors dans l'apogée de sa gloire , el que j'avais déjà vu chez Grétry auprès duquel il était assis. Je demandai le nom de l'inconnu que je venais de quitter, et j'appris que c'était Condorcet , un des plus zélés partisans de la cause du peuple qu'il ne cessait d'éclairer dans la Feuille villageoise j dont il était rédacteur, et dans laquelle il faisait filtrer parmi les agriculteurs ces principes de l'égalité civique , ce système d'une grande famille, dont les membres sont égaux , et n'ont au-dessus d'eux que le chef suprême, le père commun, qui veille à leur bonheur, en maintenant d'une main ferme le pacte social et l'empire des lois.
Tout en cherchant à faire ma liste au milieu de cette nombreuse réunion, j'aperçus dans l'embrasure d'une croisée trois personnages , chacun d'un
extérieur bien différent , causant avec cette intimité de gens qui s'entendent et se conviennent : le premier était Florian , dont les traits pointus et satiriques contrastaient étrangement avec l'idée que je m'étais faite de l'auteur di Estelle et de Galatée : le second était Ducis , dont l'admirable figure , la belle stature et le ton patriarcal , se trouvaient si bien d'accord avec ce que j'avais rêvé de celui de nos auteurs tragiques , dont la lyre pénétrait le plus profondément dans mon ame. Oh ! de quel respectueux intérêt je fus touché ! Je trouvais que ses traits étaient le reflet de son ame. Combien j'enviai le sort de ses amis ! Par quel attrait invincible je me sentais attiré vers lui ! tant il est vrai cet adage de Syrus ' : « Une belle figure est une recomman- » dation tacite. « Enfin le troisième
^ Fonnosa faciès , muta coramendatio est.
personnage dont le physique chétif , les yeux baissés, et le timide maintien^ annonçaient un nouvel initié dans ce cercle imposant, était Collin-d' Harleville, dont on venait d'applaudir au Théâtre- Français V Inconstant , Y Optimiste et les Châteaux en Espagne. Il avait été amené par l'évêque de Chartres, l'un des plus aimables prélats de France, aux manières peut-être un peu mondaines , et qui causait près de la cheminée avec M. Necker et l'évêque d'Autun, ce fameux Maurice de Talleyrand annonçant déjà le grand rôle qu'il jouerait dans le monde politique et l'influence qu'il aurait sur les destinées de la France. Aussi Rivarol disait-il de lui : « C'est un maudit boiteux qui nous )» fera faire bien du chemin. »
Madame de Staël avait eu la bonté de me présenter au groupe composé de Florian , de Ducis , et de Collind'Harleville. La jeunesse et la touchante
PRILMIÈrE ENTR. avec la baronne de STAËL. 227
simplicité de ce dernier semblaient le rapprocher de moi ; et quoique je ne fisse qu'entrer dans une carrière qu'il avait déjà illustrée, il m'accueillit avec cette aimable et douce confraternité qui m'eût donné quelque amourpropre , si je n'avais su me classer parmi les débutans dont un premier succès , dû en partie à l'appui d'un grand nom, ne devait ni tromper le bon sens, ni exciter la vanité. Toutefois je ne pus me défendre d'une secrète satisfaction en recevant les encouragemens et le serrement de main de Collin-d'Harleville, dont j'eus, dès ce moment , le bonheur de gagner l'estime, et, par la suite, de mériter l'amitié.
Plusieurs dames du plus baut rang, ou d'une célébrité reconnue, augmentaient, par leur présence, le charme de ces belles réunions que je me promis de fréquenter le plus souvent que je
pourrais. Parmi ces dames , je remarquai la maréchale de Beauvau^, tante du chevalier de Boufflers, riche en anecdotes, conteuse agréable, et se disant du parti populaire , bien qu'elle fût attachée aux prérogatives du rang et aux faveurs de la cour ; la vieille madame Dubocage , surnommée le Siècle ambulant, qui, dans sa jeunesse, avait fait tourner la tête au pape Benoît XïV, et qui sous l'accoutrement ridicule et guindé du règne de Louis XV, et plus qu'octogénaire, faisait encore les délices d'un cercle nombreux, soit en récitant ses jolis vers , soit en racontant ses voyages avec une verve entraînante et la plus piquante gaîté : c'est d'elle que disait mon ancien ami Demoustier :
« On est. vieux à vingt ans , si l'on cesse de plaire : » Et qui plaît à cent ans, nieurt sans avoir vieilli. »
Auprès de ce Siècle ambulant, très
recherché dans !e monde , était une autre femme de lettres , dans la maturité de l'âge , et joignant à des restes de beauté la grâce la plus ravissante et l'esprit le plus délicat , embelli d'une teinte de véritable philosophie : c'était la comtesse Fanny de Beauharnais^ que Buffon nommait sa fille , et dont J.-J. Rousseau recherchait la conversation.
Elle avait le talent de peindre d'un seul coup de pinceau les sujets les plus graves , les plus élevés : elle prétendait que Corneille est un dieu, Racine une sirène , Voltaire un enchanteur, Shakspeare un sorcier. Parlait-elle del'amour, elle disait que les femmes aiment de tout leur cœur, et les hommes de' toutes leurs forces. C'était à chaque instant, et pour ainsi dire à chaque mot, une pensée neuve , une étincelle brillante , qui jaillissait de la bouche la plus expressive , et se gravait dans la mémoire de tous ses auditeurs.
Enfin, pour compléter ce rendezvous des célébrités modernes , madame de Genlis y faisait briller cette grande connaissance du monde, ces aperçus fins et variés des mœurs du temps , des usages, des ridicules de la cour. Adèle et Théodore , les Veillées du Château et son Théâtre d^ Education, la plaçaient dès-lors au premier rang des écrivains moralistes. Madame de Staël ne parlait d'elle qu'avec une respectueuse déférence; et plus d'une fois je l'entendis la défendre contre les mordantes plaisanteries de Boufflers et de Morellet qui l'attaquaient dans ses prétentions d'austérité , dans sa haine impuissante pour la philosophie. Je fis de cette femme célèbre une étude particulière : j'étais enthousiaste de la grâce répandue sur toute sa personne , de l'expression de sa figure encore fraîche et ravissante.
Je l'admirais passant tour-à-tour de la conversation la plus sérieuse , à tous
MADAME DE CffiNUS,
PutKé par Louis Janet-
ces jolis riens de société qui amusent, captivent. Tantôt elle exécutait sur la harpe les morceaux les plus mélodieux, les accords les plus enchanteurs ; tantôt elle dessinait une fleur, un insecte avec une rare perfection : jamais on n'avait montré plus d'adresse pour tous ces petits ouvrages de fantaisie qui remplissent les momens de vide, et conservent chez les femmes la précieuse habitude de s'occuper... Toutefois, je l'avouerai, je trouvais à madame de Genlis un esprit d'envie et de domination , une austérité poussée jusqu'à la pruderie , un ton décisif, improbateur, cadrant mal avec cette tolérance et cette charité dont elle parlait sans cesse. Je croyais apercevoir dans les caresses qu'elle faisait à madame de Staël, jeune encore, des appréhensions secrètes d'avoir bientôt en elle une rivale redoutable. Je l'ai vue souvent , de mes propres yeux vue, presser sur son cœur les bienfaisantes
mains de madame Necker qu'elle nommait tout haut Vhospitaliere des mansardes ; je l'ai vue enfin porter ses lèvres sur le front de madame de Staël... Qu'on juge de ma surprise, lorsque dans son ouvrage intitulé, De l'Influence des femmes dans la littérature, elle traita la mère et la fille. . Mais ici je m'arrête : mon respect pOur la tombe qui renferme les restes d'une femme célèbre, m'oblige de garderie silence.
Je ne puis résister toutefois à citer ici l'opinion qu'émirent sur elle deux littérateurs d'un grand mérite, mais d'un caractère tout différent. Le premier était le plus affable et le meilleur des hommes , Lacépède, en un mot, qui disait : « C'est bien dommage que ma- » dame de Genlis , en nous initiant dans » tous les secrets de la cour, oublie )) qu'elle y donne la main a ma jeune » fille. » Le second était ce poète acerbe et vigoureux qui peignit à grands»
traits la faiblesse et les crimes des rois : c'est nommer Joseph Chénier , censeur impitoyable de la pruderie et de la dévotion exaltée que montrait madame de Genlis dans ses derniers ouvrages où elle osait critiquer le stjle et blâmer les principes de Fénélon; où elle ne cessait d'insulter Voltaire, qui du haut rang qu'il occupe au Parnasse français , riait malicieusement des petites contorsions de la prude ; et que vengea Chénier, par ce vers qui la stigmatisa , tout en donnant une leçon salutaire aux femmes brillantes qui se font dévotes, soit par système, soit par expiation de leurs folies de jeunesse :
Et toi , sainte Genlis , Philaminte des tieux.
Je terminerai cette peinture fidèle des réunions chez M. Necker^ par une esquisse rapide de ce que les arts y of-
§5i MES récapullaïions.
fraient de hautes renommées. Autour de Grétry se groupaient Dalayrac, Dezede et Martini , dont les aimables compositions ont contribué si long-temps à la vogue de l'Opéra-Comique. Autour du vénérable Vien^ fondateur de la belle Ecole française, se pressaient Ménageot, Suvée, Vincent j la belle madame Lebrun; et plusieurs autres peintres de genre , tels que Greuze , Fragonardf Fanspandonck , mademoiselle Gérard y etc. Parmi les savans on comptait Jussieu, Delaplace , Monge^ Lacépede , D acier , Lalande... En un mot on rencontrait tous les jeudis, au contrôle-général, tout ce qui pouvait charmer l'esprit, orner la mémoire,, épurer le goût, agrandir la pensée. C'était , pour ainsi dire , le rendez-vous des célébrités françaises que venaient étudier celles de toutes les cours de l'Europe, et principalement les plus habiles diplomates intéressés, à cette
époque, à suivre le développement et la marche de notre révolution. On ne pouvait porter ses regards que sur des noms illustres, on n'entendait qu'un langage parfait, attachant, scientifique, on apprenait à jugerleshommes sur leurs qualités personnelles, et non sur le rang qu'ils occupaient; on apprenait surtout à les comparer entre eux. On se trouvait assurément bien petit dans cette imposante comparaison ; mais insensiblement on ressentait le reflet créateur du vrai talent ; on grandissait sans y songer ; on faisait une étude profitable du cœur humain ; on recevait sans cesse une leçon de modestie, une conviction de sa médiocrité ; et les efforts qu'on faisait pour en sortir, n'étaient pas toujours vains... J'en fis moi-même l'expérience ; je dus beaucoup à l'honorable avantage d'être admis dans ces réunions , que je salue encore avec un respectueux souvenir.
258 MtS RECAPITULATIONS.
Elles jetèrent sur le reste de ma vie cette douce sociabilité, cet heureux esprit des convenances, et cet inaltérable dévouement aux femmes qui , comme madame de Staël, savent embellir une célébrité méritée par l'atlrait si puissant de la bonté.
■^Stw^
♦<»a»<»0JK'»o^»<l>a'»atftj«ia»«<c»^-»»»o«*a-»*»3'»c»o»'»0>»»8»-i»».»s<»o»»»o.»9»j
|)tré0ientation chts la ^tinc.
Je récapitulais un matin toutes les jouissances que m'avait procurées le succès de Pierre-le-Grand ; et je rendais grâce à cette providence tutélaire des jeunes auteurs, lorsque j'appris qu'un plus grand honneur encore m'était réservé. Parmi les couplets chantés
à la fin de mon ouvrage , il en était un de dévouement au roi , portant invocation pour son bonheur et sa conservation au peuple dont il s'était montré le père. Ce couplet dans la bouche expressive de madame Dugazon qui l'avait lancé avec la chaleur de son ame et l'énergie de son attachement à la famille royale; ce couplet, dis-je, dans lequel Grétry avait eu l'heureuse idée de rappeler l'air si touchant d'Henri IV à Gabrielle, avait produit sur les spectateurs un mouvement électrique, un de ces nobles élans français qui réunissent tous les cœurs, toutes les opinions. On le faisait répéter à chaque représentalion de la pièce dont il animait le dénouement. Aucun assistant ne quittait sa place où debout , et s'identifîant avec l'actrice inimitable , il répétait avec elle chaque parole, chaque note de cet air antique et ravissant, qui rappelle si bien l'amour, la franchise et la valeur du
plus aimable et du meilleurde nos rois.
Cet effet populaire servait la cause de Louis XVI : il parvint jusqu'aux oreilles de la reine qui fît demander à Grétry les paroles et la musique de ce final de Pierre-le-Grandj dont on parlait sans cesse. Le moindre hommage que reçoivent les grands de la terre, dont la puissance est menacée , est accueilli par eux avec ivresse. Ils savent le distinguer de cet encens de cour dont ils sont rassasiés ; et reconnaissent alors, mais souvent trop tard, la vérité de ce précepte d'Ovide que devraient répéter chaque jour, à toute heure, ceux que le destin place au premier rang de l'ordre social : ^ « Ne vous laissez point sé- » duire par les mensonges de la flat- » terie ! »
Grétry était le directeur de la musique particulière de la reine : emploi
' Non vos decipiant blaudae raendacia linguae!
purement honorifique, et qu'on n'accordait qu'aux plus hautes célébrités de l'Europe. 11 avait, à ce titre ^ ses grandes entrées chez Marie-Antoinette, qui le chérissait, et l'honorait d'une bienveillance toute particulière. Il s'empressa donc d'aller porter à l'auguste marraine de sa fille , les couplets de notre ouvrage, qu'il lui chanta lui-même avec cette expression et cet accent de vérité qui l'avaient fait surnommer en France le Molière de la musique. Il produisit tout l'effet qu^il attendait. La reine fut émue au point que ses beaux yeux se mouillèrent de larmes : elle saisit une main du célèbre compositeur qu'elle pressa dans les siennes, et lui dit avec cette grâce ravissante qui ajoutait encore à l'éclat de la majesté : « Gré- » try, je vous reconnais bien là. Je « veux chanter ces couplets au roi : il )) ne résistera pas à vous en faire ses » remercîmens, »
Elle lui fit ensuite des questions pleines d'intérêt sur l'auteur des paroles, qu'on disait être bien jeune encore, et le fils d'un des députés du tiersétat. Grétry s'exprima sur mon compte avec cette chaleur qu'on porte à ceux qu'on protège ;, qu'on adopte ; et il reçut l'ordre de m'amener le jeudi suivant à Versailles. La reine voulait me voir^ me connaître , me remercier.
Le soir même il me rencontre au foyer du Théâtre-Italien , et s'acquitte de l'ordre dont il était chargé. Sa figure, en ce moment, exprimait une sorte de joie paternelle qui me toucha vivement.
Le jeudi suivant , devant partir pour Versailles , vers dix heures, je me disposais à me montrer dans cette honorable entrevue avec cette respectueuse déférence due à ma souveraine ; mais en même temps avec celte dignité d'homme qu'inspire et que donne l'amour de l'indépendance , lorsque le valet de 1. ^' i6
24â MES RtCAPlTULATIONS.
chambre de Grétry vint me remettre un magnifique nœud d'épée , blanc de lis et bleu de ciel , que ces dames , me dit-il, l'avaient chargé de m'offrir. Je ne sais quel instinct me persuada que cette offrande si flatteuse venait principalement de celle qui m'avait décerné le laurier et les immortelles ^ sans cesse présentes à ma mémoire. J'ornai mon épée de ce nœud de rubans ^ futilité de cette époque , bien ridicule, sans doute ; mais elle me parut ravissante , puisqu'elle m'offrait un souvenir de la céleste créature dont le charme produisait sur moi l'impression la plus profonde.
Je me rendis aussitôt chez Grétry, étalant avec orgueil, avec ivresse, le nœud d'épée dont j'étais paré, et j'en fis les remercîmens les plus expressifs à la mère et à ses filles, sans m'apercevoir que ces remercîmens s'adressaient principalement à la belle Antoinette, qui me répondit en baissant ses deux