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I.A IRBlTITia

PubUo par LoTÙs Jancô

MA PrÉSENIATION CHEZ LA REINE. 245

grands jeux, mais avec cette gracieuse expression qui lui était familière, qu'en effet elle avait désiré que je me présentasse devant son auguste marraine, en véritable chevalier français. « Ce nœud » d'épée, » lui répondis-je, « étant » blanc de lis £t bleu céleste, la reine >) s'apercevra sans peine que je porte » vos couleurs. » Elle sentit parfaitement cette allusion à son teint d'une éclatante blancheur, et à ses grands yeux bleus les plus beaux du monde.

Armé par elle d'un nouveau sourire, je donnai le bras à son digne père, et nous montâmes en voiture.

Nous fûmes introduits , vers midi et demi , dans les petits appartemens de la reine. Elle venait d'entendre la messe à la chapelle; et se débarrassant, en entrant dans son salon de musique, d'un pouf de velours noir qu'elle avaif sur sa tête (c'était son diadème favori) , quittant aussitôt une ample mantille

de dentelle noire , qui couvrait la taille la plus majestueuse et le cou le plus ravissant , elle nous fait approcher.

Grétry n'avait pas achevé ma présentation , que Marie-Antoinette , cherchant à s'expliquer la surprise que lui causait ma figure , s'écrie vivement : « Je ne me )i trompe point , monsieur : ce n'est » pcs la première fois que vous vous » offrez à ma vue. — Votre Majesté , » répondis-je en souriant ^ a daigne se » rappeler, je le vois, ce grand jeune » étourdi , qui , sur la terrasse de l'O- » rangerie, osa s'emparer d'une place... » — Oui, oui, sur un des bancs de » marbre où j'étais assise. Je vous re-

)) connais parfaitement Grétry, h

ajouta-t-elle du ton le plus gracieux, « vous pouvez vous vanter d'avoir, ») dans votre collaborateur , un féal )> chevalier des dames. »... A ces mots, elle nous félicite sur notre succès ; et , me regardant fixement , elle daigne

m'adresser des remercîmens du dévouement que j'avais montré pour la cause du roi. « Cela me charme d'autant » plus, » me dit-elle avec un sourire un peu malin , « qu'on vous dit être , » monsieur , le fils d'un député du » tiers-état. — Si parmi les représen- )) tans de la nation , » lui répliquai-je^ » il en est, madame, qui oublient leurs

» devoirs de vrais Français parce

» que , peut-être , on les a trop mécon- » nus.... je supplie votre Majesté de » croire qu'il en est qui donneraient » pour elle et leur sang et leur vie ; » et s'ils avaient, comme moi , l'inap- )» préciable honneur d'approcher de » votre auguste personne, ils éprouve- » raient, j'ose en être le garant, que » le lien sacré qui nous unit à vous est » indestructible. — Puisse le ciel vous » entendre, monsieur! Puissent surtout » les délégués du peuple avoir votre » ame et votre noble dévouement ! »

Elle change aussitôt de conversation , et, passant d'objets graves et sérieux, à celte gaîté ravissante, à cette prédilection protectrice qu'elle avait pour les lettres et les arts , elle m'adresse plusieurs questions pleines de charme et d'intérêt sur les douces illusions d'un premier succès. Je répondis qu'il ne suffisait pas de l'obtenir, mais qu'il fallait encore savoir l'expier. Elle m'examina de nouveau avec une scrupuleuse attention ; et je Tentendis très distinctement dire à Grétry placé près de son ottomane : « Il est fort bien , votre col- » laborateur : tout-à-fait bien. »

Je ne pus me défendre , j'en fais ici l'aveu^ d'un chatouillement d'amourpropre y qui , malgré moi , me montait à la tête ; et je conçus alors toute la séduction des cours, cette folie d'ambition qui s'emparait de tant de gens , et faisait un si grand nombre d'esclaves. Je me gourmais et me redressais avec une

certaine audace dont je ne tardai pas à sentir tout le ridicule; et, me repliant aussitôt sur moi-même, je bravai l'encens dont j'étais enivré : je secouai les chaînes déjà prêtes à m'enlacer : en un mot, je répétai tout bas ces paroles salutaires , que mon digne instituteur avait si heureusement gravées dans ma mémoire : « N'oublie pas ta fauvette ! » Marie - Antoinette produisit sur tous mes sens une impression d'autant plus vive, qu'elle parla d'Antoinette Grétry avec ce tendre intérêt d'une marraine.

Oh ! qu'elles pénétraient avant dans mon cœur ^ ces paroles bienveillantes qui s'échappaient de sa bouche ! Jusqu'alors elle m'avait ébloui par sa beauté , ravi par sa grâce : combien elle me toucha par cette bonté pénétrante, par cette encourageante et majestueuse familiarité qui subjuguaient tous ceux qui pouvaient l'entendre!.... « Quel » âge a maintenant ma filleule? » de-

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maiida-t elle à son père d'un ion véritableraent maternel. « Dix-sept ans^ » répond Grétry ; a et , depuis ce temps , » elle n'est vêtue, elle n'est parée que » des dons de votre Majesté. — J'es- » père bien, » ajoute la reine , « qu'elle » n'en perdra jamais l'habitude. Elle » réunit tout ce qui doit faire un jour » une femme distinguée , accomplie :

» aussi je me charge de lui choisir un » mari- — Je crois ^ » réplique Grétry. avec ce sourire si fin dont il avait l'habitude , « que nous ferons mieux de la » laisser choisir elle-même. Elle s'est » fait de l'hymen un système de bon- » heur que je n'aurais pas le courage » de contrarier; et ce ne sera, je le » présume , que parmi les littérateurs » ou les artistes qu'elle cherchera le » compagnon de ses destinées. — J'ap- » prouve très fort ce système, » reprend Marie - Antoinette^ ce et je conçois que )) le sort de sa mère lui fasse envie. Je

)) pourrais aisément lui destiner un de )) mes officiers , un des seigneurs de la » cour: mais, où trouver pour elle, » où rencontrer un Grétry? » En achevant ces mots, elle présente sa belle main à l'illustre compositeur ; et celuici s'empresse d'y déposer le baiser le plus respectueux. Vivement ému par la haute faveur accordée au grand talent, . j'éprouve un tressaillement qui n'échappe point aux regards de la reine ; et ces mots^ proférés avec enthousiasme, m'échappent involontairement : « Ah !

» qui n'envierait pas les prérogatives » de la célébrité ? — Vous commencez » la vôtre , monsieur, sous de trop fa- )) vorables auspices, pour que je ne » m'empresse pas de l'encourager. ^ En parlant ainsi, Marie-Antoinette me présente de même sa main royale :

surpris, éperdu, je mets un genou en terre, et j'effleure de mes lèvres tremblantes cette auguste main , dont le

MES RECAPITLLATIONS.

contact produisit sur tout mon être une commotion si forte , que ma respiration fut arrêtée quelques instans , et qu'il me fut impossible de cacher le trouble extrême répandu sur mes traits épanouis : « Votre Majesté l'excusera, » dit Grétrj , me serrant le bras et me faisant signe de me remettre : « c'est la » première fois qu'il boit l'ambroi.sie. » Ce mot charmant me remit tout- à-fait, et flatta la reine au point qu'elle répliqua : M On a raison de dire que vous » parlez en musique? o

En ce moment , entrèrent madame Elisabeth et la princesse de Lamballe.

Cette dernière était d'une figure agréable , d'une taille svelte, d'un maintien plein de grâce et de noble simplicité.

Elle attira quelques instans mes regards; mais bientôt ils se portèrent sur la digne sœur de Louis XVI , sur ce modèle accompli de toutes les qualités que la nature peut rassembler dans un seul

ELISABETH ©E FMANCE»

être. Oh ! que d'expression sur ce beau visage, dans ce regard, dans ce maintien , dans tous ces mouvemens si dignes , si majestueux ! Eh ! comment n'être pas touché , ravi de ce son de voix qui pénètre le cœur, commande le respect , attire la confiance ? Que d'affligés cet accent déhcieux a dû consoler!... Mais aussi que de malheureux il a dû faire ! Le moyen de lui résister , de ne pas oublier souvent que l'objet d'un sentiment si profond, est sous une enveloppe royale qui réduit au silence?

Oh ! que le titre de princesse me contrarie dans ces femmes qu'on ne peut s'empêcher d'aimer ! En contemplant la belle et bonne Elisabeth, je maudissais le sort de l'avoir placée si haut audessus de moi ; et , malgré mon système d'indépendance et d'égalité sociale, j'éprouvais en quelque sorte le désir d'être un des grands de la terre , pour avoir le droit d'adorer cette divi-

nité terrestre, et celui de Yen instruire. On connaît l'héroïque attachement qu'elle portait à Louis XVI : elle n'avait pu, sans émotion, entendre la reine chanter elle-même au roi les couplets de Pierre- le- Grand; et, lorsque cette dernière daigna m'en désigner l'auteur, j'aperçus le visage céleste de la princesse se colorer d'une rougeur de satisfaction : elle daigna m'adresser, ainsi que Grétry, non des remercîmens d'usage et d'étiquette, mais des paroles qui étaient l'expression de l'ame et l'accent de la vérité. Madame de Lamballe y joignit à son tour ces félicitations d'une jolie femme , si propres à flatter, à carresser l'oreille d'un jeune auteur; et Marie- Antoinette , mettant le comble à sa ravissante urbanité , m'annonça que tous les jeudis , à pareille heure , j'avais dès ce moment mes grandes entrées auprès de son auguste personne , et qu'elle s'intéresserait tou-

jours vivement aux nouveaux succès que je pourrais obtenir. Elle chargea Grëtrv de remettre à sa fille Antoinette un anneau qu'elle tira d'un de ses doigts , comme un gage du dernier triomphe de son père. Madame Elisabeth et la princesse deLamballe, détachant alors quelques fleurs d'un bouquet que chacune d'elles portait à la main , les offrirent à l'auteur de tant de brillantes compositions, pour en orner sa trente - quatrième couronne. Mon aimable guide, se rappelant en ce moment les vers que j'avais adressés à sa fille peu de jours auparavant , demande aux princesses la permission de faire participer son jeune collaborateur à ces honorables offrandes , et me remet deux des fleurs qu'il venait de recevoir, en me disant : « Je ne puis être armé » chevalier par trois dames royales , » sans que vous soyez leur écuyer. »

Je presse les deux fleurs sur mon cœur

qui battait avec violence , et nous nous arrachâmes , non sans effort , de ce trio de femmes enchanteresses , qui semblaient nous donner le défi de désigner la plus séduisante... Oh! qui m'eût dit alors que ces augustes personnages qu'environnaient tant de puissance et de grandeur ; que ces trois fidèles amies réunissant tant de vertus et d'attraits ; que ces trois têtes rayonnantes de fraîcheur, de grâce et de majesté Ici je

m'arrête ; mon sang bouillonne : mon cœur se brise, et la plume s'échappe de mes mains.

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