‹ Mes recapitulationsChapitre 9 sur 14 · L'ASSEMBLEE NATIONALE · texte numérisé non relu

L'ASSEMBLEE NATIONALE

C'était le quatorze juillet, jour si mémorable dans nos annales. En traversant le quartier Montmartre , pour gagner les voitures de Versailles , je remarquai parmi le peuple une grande agitation. On avait annoncé que quarante mille hommes de troupes royales allaient fondre sur Paris , et mettre tout à feu et à sang. Plus de soixante mille habitans de la capitale, qui, pendant la

nuit, s'étaient procuré des armes au Garde-Meubles, aux Invalides ;, et plusieurs pièces d'artillerie, formaient une armée civique , et faisaient entendre ces cris de toutes parts : u A la Bastille! )) A la Bastille ! y> Je crus que c'était quelque secret agent de la cour qu'on avait arrêté , et dont on voulait s'assurer. Je monte en voiture vers six heures et demie j et, en approchant de la barrière des Bons-Hommes, j'aperçois un grand rassemblement du peuple des faubourgs^ qui incendiait les bâtimens des préposés aux douanes. Mes covoyageurs et moi, nous eûmes beaucoup de peine à traverser en voiture cette émeute effrayante, et ce ne fut que vers dix heures que nous arrivâmes à Versailles.

Je m'empressai d'aller annoncer à mon beau-père et à son ami le député, ce qui se passait dans Pans , et me rendis avec eux à l'assemblée nationale, où je fus admis parmi les suppléans. La

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séance fut vive et remarquable. Une députation envoyée au roi pour l'avertir du danger dont on était menacé , étant revenue instruire l'assemblée que le monarque persistait dans ses dispositions contraires au vœu du peuple , et n'écoutait que les perfides conseillers qui trompaient sa justice , abusaient de sa confiance, il fut arrêté qu'on resterait en permanence , tant que cette crise entre le peuple et le monarque ne serait pas terminée. On parlait d'un attentat proposé par les grands faiseurs de la cour, contre la personne des députés du tiers-état. Ceux-ci projetaient de leur côté de se rendre à Paris , et d'aller délibérer sous les auspices du peuple qu'ils représentaient. Les tètes s'échauffèrent : Mirabeau, le jeune Barnavederrière lequel je me trouvais placé, firent briller les plus admirables élans de patriotisme. La moitié de la journée se passa dans de vives conférences entre

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les ministres de Louis XVI et les représentans de la nation. L'attaque était aussi forte que la défense , et l'exaspération paraissait égale des deux côtés, lorsqu'on vient annoncer que la population de Paris s'est emparée de la Bastille , et qu'on promène dans les rues la tète du gouverneur de Launay, ainsi que celle du prévôt des marchands. La surprise et la terreur succèdent lout-à- €oup aux dissensions , au choc des intérêts particuliers. Les députés du tiers-état , si dédaignés par les grands privilégiés qui se partageaient les faveurs du monarque , ne songèrent plus qu'à préserver la famille royale des dangers qui la menaçaient, et résolurent de lui servir de rempart. Ils décrétèrent qu'ils passeraient la nuit suivante sans désemparer, dussent -ils tomber eux-mêmes victimes de la fureur du peuple qu'avaient excitée les prétendus défenseurs du trône. Cette seconde nuit

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fut encore plus pénible que la précédente : au moindre bruit ^ on craignait une invasion ; mais les députés , fermes sur leurs bancs , et songeant moins à leur danger personnel, qu'aux maux affreux dont la France était menacée, donnèrent en ce moment le plus admirable exemple de ce que peuvent, de ce que doivent faire les délégués d'une grande nation. Leur dévouement pour l'auguste personne du roi, toucha ce prince dont le naturel était bon, mais timide ; juste , mais facile à s'égarer. Le duc de Liancourt, l'un des principaux officiers de la couronne , l'éclaira sur la situation de la capitale, sur le mouvement qui se propagerait dans toute la France , et le détermina à révoquer les mesures désastreuses qu'on lui avait fait prendre. 11 se rendit au sein de l'assemblée , sans pompe et sans escorte j lui annonça qu'il voulait être un avec la nation ; qu'en consé- I. ii

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quence , il faisait éloigner les troupes dont Paris était entouré, et rappelait au n]inistère M. Necker, l'idole du peuple. Une députation de l'assemblée nationale se transporte aussitôt à l'hôtelde -ville de Paris pour annoncer ces changemens inespérés; et la capitale;, qui^ depuis deux jours , se préparait à repousser le sac et le pillage, passa de la plus grande stupeur et de la plus violente exaspération à l'allégresse générale , aux cris de joie et de bénédictions pour le souverain que venait d'éclairer l'immuable vérité. Leçon précieuse et salutaire pour les rois qu'aveuglent le prestige de la puissance, l'habitude funeste de la domination , et qui , par une seule parole sortie du cœur^ par le moindre trait de justice, qu'on regarde comme un bienfait, calmeraient les plus grands orages, et ramèneraient tous les cœurs que leur avait aliénés une maladroite tyrannie. Mais cet

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empire conciliateur ne saurait s'exercer que par les princes qui n'ont pas toutà-fair perdu l'amour et la confiance de ceux qu'ils gouvernent. Sans cela, tous leurs efforts seraient vains. Cela me rappelle ce bel adage de Tacite que devraient répéter les puissans de la terre, lorsqu'ils s'exposent à perdre l'amour du peuple ^ : « Dès qu'un prince est » odieux , le bien ou le mal qu'il fait , » tourne également contre lui. ))

Si les deux nuits dont je viens de parler furent pénibles pour les députés du tiers-état, et leur causèrent de vives alarmes , elles furent pour moi bien précieuses, bien profitables, puisqu'elles me procurèrent l'avantage inappréciable de gagner l'attachement et l'estime d'un des jeunes députés populaires dont j'admirais le talent , et dont la

^ Inviso semel principe, seu benè, scu inalè facta premunt.

figure expressive el les manières gracieuses m'inspiraient le désir d'une liaison dans laquelle j'entrevoyais déjà tontes les jouissances de l'esprit et du cœur. Je veux parler de ce jeune Barnave , de cette illustre victime du patriotisme basé sur l'honneur et sur les douces inspirations deTame. J'eus l'occasion , dans cette circonstance critique , pendant laquelle je ne quittai pas mon beau-père et son digne ami , de communiquer avec cet orateur si véhément et si persuasif. Nos cœurs s'entendirent , nos goûts et nos opinions nous rapprochaient sans cesse; et, quoique je n'eusse point qualité de représentant du peuple , il vit en moi le partisan le plus sincère des nouvelles doctrines^ un jeune avocat plein d'ardeur et de courage , qui désirait faire un nouveau cours d'éloquence à la grande école de la tribune publique. Il me fit admettre dans les réunions particulières des dé-

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pûtes du tiers-état ^ où s'élaboraient tous les décrets qui devaient régénérer la France , et préparaient cette admirable constitution de 1 791 ^source féconde et régulatrice des droits sacrés du peuple et du souverain , qui , créant une monarchie appuyée sur deux pouvoirs populaires^ maintenait la dynastie française 5 prévenait de grands malheurs ; et à laquelle je m'applaudirai , jusqu'à mon dernier jour, d'avoir pu contribuer comme légiste et comme citoyen.

Dans ces réunions particulières des députés du tiers-état, je remarquais principalement Mirabeau, m'offrant le modèle de la plus admirable éloquence; Baillf, se faisant distinguer par sa douce et insinuante philosophie ; Mounier , par sa science profonde du droit des gens et sa logique serrée , entraînante ; Sieyes , par cette ardente propagation des droits imprescriptibles du ci-

toyen ; Rabaut de Saint - Etienne , par cette heureuse tolérance des différens cultes ; Camus , par son austère probité et cette indépendance de caractère qui lui firent dévoiler tant d'abus^ dont il fut l'énergique réformateur ; Le Chapelier , par sa tête bretonne et son cœur éminemment stoïque , animant ses nombreuses allocutions , et parvenant presque toujours à en faire supporter la prolixité; Dupont de Nemours, par l'intégrité la plus inaltérable et cette urbanité patriarcale qui lui firent faire tant de prosélytes à la cause de notre indépendance ; La Fayette, par cette grâce chevaleresque et cette inoculation du plus brûlant patriotisme , qu'il venait de recevoir aux plaines de Monmouht et dans les bras de Washington ; Alexandre de Lameth j digne frère d'armes du héros des deux mondes , et comme lui préférant le titre de citoven aux vaines

l'assembl£e nation ALL. 1(iT

prérogatives de la naissance ; Twnchet, Treilhard , Touret et Merlin , légistes profonds, grands compilateurs de lois , préparateurs infatigables et fondateurs de ce Code civil, éternel monument de l'égalité des droits en France, sous lequel a disparu pour jamais l'affreux dédale de la chicane ; enfin , ce jeune avocat qui , dès l'âge de vingt- deux ans, avait fait entendre au parlement de Grenoble l'énergique défense de la cause du peuple ; cet orateur du tiersétat, provoquant le serment du Jeu de Paume , non moins solennel et non moins profitable à la liberté que celui des trois célèbres Helvétiens au vallon de Riéden; ce digne représentant d'une grande nation qui fit déclarer inviolable la personne de ses députés, provoqua la suppression des droits féodaux ; mais ne voulant qu'une liberté pure , telle qu'elle était empreinte dans son ame magnanime, et s'opposant avec cou-

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rage aux désordres de l'anarchie. En un mot , cet illustre et infortuné Barnave, qui paya de sa tête l'honneur d'avoir arraché la famille royale à une mort certaine , et que Mirabeau désignait comme une Jeune plante qui monterait haut , si on la laissait croître

C'était, dis-je, dans ces réunions particulières des membres les plus célèbres de l'assemblée constituante , au milieu de ces hommes forts dépensées, de dévouement et de courage, que sous les auspices de celui qui daignait m'honorer du titre de son ami , je m'inoculai l'amour de ma patrie , la secrète ambition de la servir par mes écrits , l'immuable résolution de ne jamais compromettre ma dignité d'homme ni ma chère indépendance. Mais en même temps ce fut à cette belle école de l'éloquence oratoire et de la véritable liberté, que je m'armai contre ceux qui ne craignent pas de la défigurer pour

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alimenter leurs intérêts, satisfaire leurs passions ; et noyant dans le sang des plus honorables victimes le niveau de l'égalité dont ils décorent leur bannière , s'abandonnent sans réserve à lous les excès, font succéder à la tyrannie d'un seul celle bien plus désastreuse et bien plus révoltante , d'une populace effrénée , mettant sa jouissance à immoler ceux dont elle ne reçut que des bienfaits... monstres affamés , pour lesquels rien n'est sacré ; héros de carrefour, n'ayant à la bouche qu'une sacrilège insolence , dans les yeux que la flamme hideuse de la fureur ; et vont proscrivant au hasard , et frappant aveuglément tout ce qui, comme eux, ne porte pas des lambeaux , ou ne parle pas leur langage révoltant.

Je les ai combattus plus d'une fois au péril de ma vie , ces anarchistes etfrénés j plus d'une fois j'ai soustrait à leurs fureurs le beau ]iays qui m'a vu

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naître; et je ne cesserai jamais de les démasquer^ de les signaler à celle belle jeunesse avide de tout ce qui frappe son imaginalion , et par cela même, si facile à s'égarer... Jeunes gens , qui sortez des bancs de nos lycées , et croyez, en écoutant d'imprudens novateurs, que vous allez renouveler avec eux les héros de Sparte et de Rome , dont les hauts faits sont gravés dans votre souvenir, gardez-vous , ah ! gardez-vous de seconder, par un zèle imprudent, par une confiance coupable ^ ces agens stipendiés des ennemis de Tordre public ! Habituez-vous à sonder le cœur de l'homme, non d'après quelques paroles énergiques avec lesquelles on éblouit un instant ; mais d'après les ac\ions de ce même homme et sa position sociale! Ne confondez jamais le citoyen de bonne foi, l'honnête artisan, l'excellent chef de famille avec i'nitrigant qui se vend à tous les partis ; avec

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l'exagéré que gêne , que fatigue l'empire des lois ; et qui ne trouve d'aliment pour son imagination flétrie, que dans le bouleversement général , dans

l'assassinat, le pillage et l'incendie

Jeunes Français , espoir , ornement de ma belle patrie, vous dont une éducation soignée a développé les heureux dons que vous aviez reçus de la nature; vous dont les tendres parens font chaque jour de nouveaux sacrifices pour vous poser honorablement sur la scène du monde ; jeune France, dont j'aime tant à prononcer le nom , à laquelle j'ai consacré mes travaux les plus chers, écoutez, écoutez le vieux conteur de vos mères^ de vos sœurs, de vos jeunes amies; écoutez un ancien fondateur de notre indépendance; en un mot , un ami de ce Barnave^ que chacun de vous eût été fier de prendre pour modèle ! Permettez-moi de terminer ce chapitre politique de mes Récapitulations par le récit

succinct et fidèle de la destinée de ce même Barnave qu'ont pleuré les véritables amis d la liberté , et qui doit servir d'exemple à tous ceux que séduit et qu'entraîne la licence dont il deviennent les premières victimes !

Barnave, dont l'extérieur séduisant répondait aux nobles qualités de son ame, était doué de cette élocution pénétrante qui porte la conviction dans tous les cœurs et fait de nombreux partisans. C'était surtout parmi les jeunes députés qu'il comptait des amis dévoués et fidèles. Il improvisait à la tribune dans les questions les plus importantes \ et plus d'une fois il lutta victorieusement contre Mirabeau luimême, qui semblait se complaire à se mesurer avec lui. C'était le coryphée des jeunes orateurs : on résistait difficilement aux élans de son imagination, à cette raison puissante avec laquelle il résumait les diverses opinions, et sur-

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tout à ce son de voixqui caresse l'oreille, en même temps qu'il produit la plus entière conviction. C'était principalement dans les discussions où il fallait de Tentraînement, que ce digne représentant exerçait un grand empire sur tous ses auditeurs. Il fut ravissant, admirable , lorsqu'il justifia La Fayette d'avoir participé secrètement à la fuite de Louis XVI et de sa famille. Cette harangue, une des plus belles que j'aie entendues, lui valut un grand honneur et lui coûta la vie. Nommé avec Latour-Maubourg et Pétion pour protéger le retour du monarque fugitif ^ il se rendit avec eux à Varennes ; et là ^ au milieu des vociférations du peuple et des armes menaçantes des gardes / nationaux, il fît l'épreuve que Famé la plus forte, la plus stoïque n'est pas toujours à l'abri de cette pitié, de celte déférence irrésistible qu'inspire un auguste malheur. Un de ces évér.emens

d'où dépend la destinée , et qui soumettraient l'esprit le plus fort , le caractère le plus énergique , attacha Barnave aux augustes captifs par les liens imprévus de la reconnaissance.

Dans un moment où ce fidèle délégué de l'assemblée nationale, pénétré de toute l'importance de sa mission , haranguait le peuple à la portière de la voiture du roi , auprès duquel il était placé , et qu'avec cette énergie et cette profonde sensibilité de l'orateur , homme de bien , il invoquait le respect qu'on doit toujours à des accusés, un peloton de gardes nationaux échauffés par le vin, égarés par les imprécations dont on accablait la famille royale , mettent Barnave en joue , et vont trancher son honorable vie , lorsque toot-à-coup madame Elisabeth , sœur du roi^ pousse un cri perçant, se jette sur le député patriote et lui fait un bouclier de tout son corps. Cet

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auguste et généreux dévouement, l'aspect de cette belle femme , l'angélique douceur de ses traits , et cet irrésistible ascendant de la vertu qui ne calcule ni le rang ni l'opinion pour secourir son semblable , tout concourut à sauver Barnave du danger le plus imminent.

Mais quelle impression profonde fit sur lui ce trait de dévouement et de courage ! son trouble était si grand, que d'abord il ne put proférer aucune parole. Ce ne fut qu'après une émotion bien naturelle, qu'il put adresser à la princesse, de ces remercîmens que, malgré toute son éloquence , il ne pouvait dignement exprimer. La présence de Pétion le gênait , il retenait son amc à deux mains ; mais la sœur du monarque lui parut être un ange terrestre, qui s'était revêtu d'une enveloppe royale,, pour offrir le modèle accompli du sexe auquel Barnave portait un dévoue-

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ment si respectueux et si tendre. Celui qu'il ne cessa de prouver à sa libératrice, quelque légitime qu'il fùt, devint son arrêt de mort. On attribua à un changement d'opinion , à Tinfidélité civique la plus coupable, ce qui n'était que le pur élan de la reconnaissance. Barnave ne se montra plus à la tribune, sans exciter la défiance parmi ceux-là même qui tant de fois avaient admiré son beau talent, son noble caractère. Il s'aperçut, mais trop tard, que celte liberté , dont il avait été l'un des plus ardens propagateurs , était devenue une horrible licence et qu'il n'en pouvait plus réprimer les excès. Après une détention de quinze mois , il fut traduit devant les tigres dévorans, usurpateurs éhontés du titre de juge. Retrouvant parmi eux des compagnons de ses études, des coopérateurs de ses efforts patriotiques, il crut un moment qu'il échapperait au sort dont il était

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menacé. L'énumération des services nombreux qu'il avait rendus à la cause sacrée du peuple ; la vive émotion qu'elle produisit sur l'auditoire qui l'entourait j sa jeunesse et son extérieur si ravissant j en un mot la dignité qu'il mit dans sa défense , et celte éloquence admirable devenue dans ce moment suprême, le chant du cjgne : rien ne put le faire absoudre de l'intérêt qu'il portait à madame Elisabeth ; on avait résolu sa mort. 11 entendit son arrêt avec calme et résignation , marcha à l'échafaud comme la victime sans tache qu'on immole aux faux dieux. Là seulement frappant du pied, il s'écria ^ en levant les yeux vers le ciel : « Voilà » donc le prix de tout ce que j'ai fait » pour la liberté ! ))

Ainsi périt à la fleur de l'âge ^ l'un

des plus brillans orateurs français ; un

de ces jeunes plébéiens, qui, comme

il le disait lui-même, avait trop d'acti-

i78 MES RÉCAPITULATIONS.

vite dans l'ame , trop de chaleur dans la pensée , et surtout une confiance trop aveugle dans la fidélité de ses amis et dans la reconnaissance des hommes. Sa mort me causa une vive et profonde affliction. J'avais appris de lui à m'élancer de toutes mes forces , pour la cause du peuple et la défense des opprimés :

comme lui j'espérais m'inscrire au nomhre des bienfaiteurs de mon pays — oh ' quel désenchantement vint s'emparer de mes nobles pensées ! quel funeste avenir se déroula tout-à-coup à mes yeux , pour ceux qui consacraient leur existence à sauver celle de la vertu persécutée ! Comme Barnave, je ne

tardai pas , quoique sur une scène moins vaste, à m'apercevoir qu'une secrète envie s'attache toujours à faire payer cher des succès oratoires. Comme Barnave, j'éprouvai l'injustice et l'ingratitude de ceux dont j'avais su conserver la fortune et la vie. Comme Bar-

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nave enfin, j'appris à mes dépens, au'il est un terme où l'énergie patriotique doit s'arrêter ; où l'iiomme de cœur et de probité devient dupe de sa franchise, de ses épanchemens, de ses sacrifices ; et me repliant sur moi-même, fuyant et redoutant ces esprits exaltés qui, semblables aux oiseaux de mer, précurseurs des orages, n'existent que dans le choc des partis et la tourmente révolutionnaire, je restai toujours dévoué à la gloire, à l'indépendance de mon pays ; mais je pris pour devise et pour régulateur de ma conduite, ces paroles de Térence, dont la vérité m'est démontrée à mesure que j'avance dans la vie, et que j'étudie les hommes:

« La licence nous conduit tous à la dé- » pravation K »

' Détériores omnes fimus licentiâ.

LA BEINE

La prise de la Bastille et la réunion des trois ordres , donnaient aux députés du tiers-état, une attitude imposante et le juste prix du noble courage qu'ils avaient montré dans leurs délibérations. Les grands de la cour ne les regardaient plus , soit dans les rues de

Versailles, soit dans les promenades du parc , avec cet air de mépris et de distance qu'ils avaient conservé jusqu'alors. On commençait à sentir cette égalité d'homme à homme, à reconnaître que tout Français délégué par une province entière, avait un caractère honorable qu'il lui était permis de soutenir avec dignité. Les plus grands seigneurs, les princes du sang et le souverain luimême, témoignaient pour les représentans de la nation , une déférence très remarquable. En un mot, le clergé, la noblesse et les plébéiens, s'étaient mêlés, confondus, et ne formaient pins qu'une seule et grande famille.

Mais parmi tous les hauts personnages de la cour , aucun n'avait une urbanité plus séduisante, une grâce plus parfaite et plus communicative que la reine Marie - Antoinette encore dans tout l'éclat de la beauté. Elle semblait avoir fait une étude particulière de ga-

18ii MES RECAPITULATIONS.

{^ner tous les cœurs ^ et de régner sur eux encore plus par l'amour, que par les prérogatives du rang et de la puissance. C'était tout à la foisSémiramis et Didon ; ou bien Eucharis et Caljpso. Jamaison n'avait réuni plus d'attraits et de majesté : jamais on n'avait été plus digne de l'idolâtrie d'un grand peuple. Chacun éprouvait à son aspect un saisissement dont il était difficile de se rendre maître. Il fallait tout le respect qu'elle inspirait , pour baisser les regards devant elle, et les détourner du plus parfait chef-d'œuvre de la nature. Elle joignait à tous ces dons précieux un son de voix sonore et pénétrant, une repartie vive et brillante, mais sans despotisme,, sans nulle afféterie : elle savait ordonner avec un charme tout particulier : on n'était point humilié d'obéir à ses ordres. On s'attachait à sa personne pour ce qu'elle valait, et non pour ce qu'elle était: avantage bien rare pour les têtes

LA REINE MARIE-ANTOmETTE. I R3

couronnées ! Comme le dit Sénèque :

« Les rois ont peu d'amis qui s'atta- » chent à eux seuls ^ . »

Marie -Antoinette en fit elle-même l'expérience : jamais aucune souveraine, douée de tout ce qui fait chérir et respecter, ne fut entourée de plus d'intrigues attentatoires à son repos, à sa majesté. Jamais femme ne fut plus abusée dans sa confiance , plus trahie dans ses affections. La cour de Louis XVI était livrée, à cette époque fatale, aux intrigues de personnages puissans qui voulaient envahir toute l'autorité , aux machinations d'habiles et célèbres jongleurs, prétendant tout asservir aux prestiges éblouissans de leur art mensonger. Le monarque lui-même, dont la timidité était portée jusqu'à la sauvagerie, s'occupait de la chasse^ des arts mécaniques , de l'instruction préli-

' Pauci reges, non régna colunt.

184 MES RECAPITULATIOIVS.

minairedesesenfans; et laissant tous les ambitieux manœuvrer à leur aise , il oubliait toujours qu'un roi doit, tenir d'une main ferme les rênes de l'état que Dieu lui a confiées, et garder le suprême pouvoir, seul conservateur de la majesté du trône et du bonheur du peuple.

Cette insensible condescendance à tous les caprices et à la morgue insolente des gens de cour^ avait amené la révolution. Vainement les grands privilégiés voulaient alors en arrêter le torrent ; il débordait de toutes parts. La reine, qui chaque jour en faisait la pénible épreuve, s'étudiait sans cesse à calmer les esprits , à déjouer les agitateurs , en redoublant de grâce et de bonté. Depuis long-temps l'usage réunissait tous les jeudis sur la terrasse de l'Orangerie, ce que la cour et la ville avaient dans les deux sexes, de plus remarquable par l'élégance des formes, des manières.

en un mot par cette tournure française qu'à cette époque enviaient et cherchaient à imiter tçus les étrangers qui visitaient le magnifique séjour de Versailles. La plus brillante société de Paris s'y réunissait ce jour-là même. On eût dit le rendez-vous de tout ce que la nature et l'art pouvaient créer de plus ravissant. L'imposante beaulé des jardins , la magnifique collection des statues de nos grands maîtres ; des fleurs innombrables des quatre parties du monde; des gazons toujours frais, et l'odeur enivrante de cinq cents orangers dans toute leur parure, qui s'élevait jusqu'à la terrasse comme une vapeur enivrante; cette vaste étendue des bois de Satori^ ce lac immense, appelé la pièce des Suisses ; ce bruit caressant des jets d'eau, des cascades qui percail à travers les plus délicieux ombrages ; et surtout ce riche et curieux mélange de princes, de grands

seigneurs, de magistrats, de légistes, d'industriels , d'artistes composant , pour ainsi dire, l'élite de la nation : tout charmait les yeux, exaltait l'imagination; tout inspirait une secrète fierté d'appartenir au peuple tout à la fois le plus énergique, le plus instruit et le plus policé de l'univers.

La reine ne manquait jamais de venir embellir de son auguste présence un concours aussi rare , aussi varié.

Mais elle ne s'y montrait que sous la toilette la plus simple , et dépouillée de tous les ornemens de la royauté. Soit qu'elle voulût éviter ce cérémonial d'étiquette qui la fatiguait ; soit qu'elle éprouvât quelque plaisir à se faire remarquer moins comme reine de France, que comme une des plus belles femmes de son royaume, elle descendait de ses appartemens , sous un simple vêtement blanc, sans la moindre recherche; mais dessinant les i)lus belles formes. Ses

longs cheveux blonds étaient réunis en tresses, sous un simple chapeau de paille. Elle donnait ordinairement le bras à l'une de ses dames d'honneur; et suivie seulement d'un chasseur remarquable par sa taille élevée et sa figure imposante, elle se promenait comme une simple habitante de la ville ou des environs , traversait les différens groupes qui se formaient sur son passage; et semblait dire par son regard et son maintien, à toute cette brillante jeunesse française empressée sur ses pas : « Qui de vous ne serait le » chevalier , le défenseur de sa reine ? » Souvent après avoir parcouru plusieurs fois toute l'étendue delà terrasse, elle venait s'asseoir sur un des bancs de marbre blanc qui s'y trouvent posés de distance en distance. Et là, s'épanchant avec cette gracieuse urbanité et cette gaîté de bon ton dont elle offrait le modèle le plus parfait, elle passait en re-

vue toutes les personnes défilant sous ses yeux. On eût dit qu'elle devinait la pensée de ceux qui attachaient sur elle des regards avides ^ et semblaient lui dire : « La reine de France n'a rien à » craindre au milieu de nous. » Entourée en effet de tant d'hommages qu'elle méritait à tant de litres, Marie- Antoinette s'abandonnait avec confiance à tous les prestiges dont elle était environnée... Hélas! tout est illusion pour les grands de la terre ; et comme le dit Juvénal : « La suprême puissance, » dès qu'on la flatte, se croit égale aux » dieux ^ . ;)

Je me mêlais souvent dans la foule nombreuse qui tous les jeudis, de sept à neuf heures du soir, remplissait dans les grands jours d'été, la terrasse de l'Orangerie. Tout ce que l'élégance et la mode avaient de plus ravissant, était

^ Cum laudatur, dis œqua potestas.

étalé par l'un et l'autre sexe dans ce royal séjour. Jamais on n'a vu, jamais peut-être on ne verra la grâce et la galanterie française portées à un aussi haut degré de splendeur et de perfection. Jamais surtout Tempire des femmes ne fut exercé par elles avec plus de succès. On croyait être environné des liouris, on se crovait transporté par un pouvoir magique , au paradis de Mahomet... Un soir je revenais du Petit- Trianon, séjour enchanté non moins que les jardins d'Armide. J y avais conduit une jeune dame des environs de Tours, enceinte de quelques mois, et qu'accompagnait son père, ancien militaire et chevalier de Saint- Louis.

Nous étions revenus à pied, et ma jeune compatriote excédée de fatigue ^ cherchait quelque endroit commode où elle pût se reposer. Mais toutes les places étaient prises, tous les bancs étaient occupés. La jeune dame se décide alors

à s'asseoir sur un des carrés de gazon que l'abondante rosée du soir rendait humide : la jolie promeneuse était tout en sueur; un pareil repos devenait dangereux; nous nous y opposâmes son père et moi : et tandis que nous cherchions les moyens d'y suppléer, j'aperçois à vingt pas de nous, un des bancs de marbre qu'occupaient seulement deux femmes , dont l'une me tournait le dos, et dont l'autre qui paraissait à peu près sexagénaire, causait avec la première du ton de la plus grande intimité. Je prends ma course et vais m'empartr de la partie du banc qui restait vide^ en m'asseyant un peu familièrement à côté de l'inconnue; celle-ci, surprise et blessée peut-être d'un pareil acte de possession , se retourne et lance sur moi un regard imposant... Je reconnais la reine. Surpris à mon tour et troublé à cet aspect majestueux, je recueille mes esprits, et

je m'excuse de mon étrange méprise, en désignant le chasseur de sa majesté, qui dans ce moment même , éloigné de sa maîtresse, occupé à voir des bateleurs faire leurs tours d'adresse, m'avait fait prendre le change. La reine ne put s'empêcher d'approuver mes raisons par le plus gracieux sourire ; et sur ce que j'ajoutai que la place dont je m'étais si imprudemment emparé, était destinée à une jeune dame enceinte, accablée de fatigue, Marie-Antoinette me dit avec une affabalité qu'embellissait un ton de la plus gracieuse plaisanterie : « Il ne faut pas que » cette dame soit privée des hauts faits » de son digne chevalier : veuillez, » monsieur , veuillez aller l'inviter de )) ma part à venir occuper auprès de " moi la place que vous avez si vail- >) lamment conquise. > Je courus instruire ma belle compatriote de mon étrange aventure , et de l'honorable in-

vitation dont j'étais porteur. La jeune dame éprouva la plus vive émotion^ et déclara que^ malgré son extrême fatigue^ elle n'oserait jamais s'asseoir auprès de la reine. « Mais cette invitation, » lui dit son père^ est un ordre auquel ne « peut se soustraire la fille d'un chevaw lier de Saint-Louis. » En achevant ces mots, il l'entraîne sur mes pas, et la présente lui-même à Marie-Antoinette qui , à la vue d'un vieux militaire décoré, se lève, le salue avec la grâce la plus majestueuse, et fait placer à ses côtés la jeune dame à la fois si touchée et si interdite, qu'elle ne peut d'abord proférer une parole. La fatigue et l'émotion font couler sur sa figure charmante une sueur dont s'aperçoit la reine; et à un signe fait à son chasseur revenu derrière elle , celui-ci court chercher dans les appartemens un coussin de velours sur lequel s'assied , d'après les vives instances de sa majesté,

la jeune dame que ce trait de bonté touche au point que des larmes s'échappent de ses yeux. Elle voudrait exprimer sa reconnaissance ; mais le respect la retient, Tadmiration lui coupe la voix. « Ces bancs de marbre sont trop )) froids pour vous dans ce moment, »

ajoute Marie -Antoinette, avec un accent qui partait du cœur. « Votre état » exige les plus grands soins \ il est » tout naturel que la reine de France » prenne soin du petit-fils d'un che- » valier de Saint-Louis... nous ne sau- » rions trop nous entourer de servi- » teurs fidèles. » En prononçant ces derniers mots , elle porta les yeux sur moi, pour juger sans doute de l'effet qu'ils produiraient. Je repartis à l'instant même avec cet élan d'un cœur français qu'exaltait cette scène ravissante : « Eh ! qui ne donnerait son sang » et sa vie pour votre Majesté? »

Ma charmante compatriote un peu I. 13

remise de son émotion ^ trouva la force de répondre aux questions que lui fit la reine sur le beau jardin de la France qu'elle habitait, sur l'âge, le caractère et la profession de son mari , sur les plaisirs qu'offrait la capitale ; enfin sur ce qui l'avait frappée le plus au séjour de Versailles. « Après l'insigne Vionneur » dont votre Majesté daigne me com- » bler, » répond la jeune dame, « et qui » jamais ne s'effacera de mon souvenir, » ce qui m'a causé le plus de surprise, )) ce qui , sur tous mes sens, a produit » un enchantement que je ne puis dé- » finir encore , c'est, je l'avouerai , le » petit Trianon d'où j'arrive, et dont » le goût, l'élégante simplicité, et cette » réunion de tout ce que les arts ont » produit de plus parfait, m'ont jetée )) dans un ravissement qui m'a con- » vaincue, madame, que ce lieu de )) délices ne pouvait être l'ouvrago que » d'une auguste main habituée aux

'.) prodiges de la perfection. » Cette réponse ^ faite par la bouche la plus fraîche et la plus expressive, parut plaire à Marie -Antoinette. Elle redoubla de questions sur l'esprit des habitans des bords de la Loire , exprima le regret de n'avoir jamais pu les visiter , récapitula surtout avec une intention très marquée, les preuves de dévouement et de fidélité que cette belle portion du peuple français avait dans tous les temps données à ses rois ; puis , attachant sur moi un nouveau regard observateur , elle termina par ces paroles d'une expression pénétrante : « Puissent leurs » descendans les imiler, et se convain- » cre par eux - mêmes que nous ne » sommes pas indignes de leur amour ! » Le coup-d'œil qu'elle jeta sur moi en s'éloignant, ne me permit plus de douter qu'elle me prenait , à mon costume^ pour un député du tiers-état , et qu'elle avait un pressentiment de tous les trou-

blesqui menaçaient la France. Je m'inclinai respectueusement^ et je la suivis des jeux avec un secret tressaillement qui se renouvela plus vivement encore, lorsqu'un hasard, presque aussi étrange que le premier^ me conduisit de nouveau devant cette femme adorable réunissant alors tout ce qui constitue la véritable souveraine, et dont les traits majestueux, le son de voix et le charme inexprimable sont restés pour jamais empreints dans mon souvenir.

PREMIÈrK représent, de PIERRE-LE-GRAND. 197

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Ce fut quelques mois après cette mémorable aventure, que luit un des jours les plus importans de ma vie , et qui influa si puissamment sur ma destinée.

Le 1 3 janvier 1790, eut lieu au Théâtre- Italien, alors rOpéra-Comique , la première représentation de l'ouvrage en trois actes , dont Grétry s'était chargé

VJ^ MES RECAPITULATIONS.

de faire la musique. Mon cœur tressaille encore en ce moment des diverses sensations qu'il me fallut éprouver. Mon association avec le célèbre compositeur, l'idole de la France , m'environnait de préventions favorables , de flatteuses espérances. L'élite des acteurs que réunissait notre ouvrage ; le zèle et le vif intérêt qu'ils ne cessaient de me témoigner; l'effet qu'avait produit la pièce aux répétitions générales ; en un mot , ces présomptions flatteuses qui circulaient parmi les diverses personnes attachées au théâtre : tout semblait se réunir pour m'offrir le présage d'un

succès Il passa mon espérance. Les

chants si gracieux et si naturels de Grétry ; et tout-à-coup cette couleur et cette vérité dramatique qu'ils offraient dans les situations animées , s'emparèrent de tous les spectateurs , et les frappèrent d'un mouvement électrique, spontané. Ce n'était point, à cetle

époque heureuse et si profitable à notre scène lyrique , ce n'était point par des efforts d'orchestre et des modulations bruyantes qu'on obtenait le suffrage des spectateurs ; c'était par l'expression de la vérité , par des chants faciles qui se gravaient aisément dans la mémoire ; c'était surtout par une peinture fidèle des temps , des mœurs et des personnages qu'on voulait représenter : c'était enfin ce qu'entendait si bien mon illustre collaborateur. Dès l'admirable ouverture de Pierre - le - Grand , l'enthousiasme régnait dans toute la salle.

Elle peignait si fidèlement un grand chantier de constructeurs travaillant au premier vaisseau de la Russie, construit par les mains de son empereur ! Elle exprimait tour-à-tour, au lever delà toile , le mouvement , l'agitation , et en même temps l'ordre des nombreux ouvriers; les coups de marteau, le bruit des haches ^ de la scie ; on se croyait

sur les bords de la mer : on respirait l'odeur du goudron : on assistait à la préparation des cordages... Bientôt madame Dugazon , dans le rôle de la veuve d'un soldat livonien , se livrant à tout l'amour que lui inspirait le czar, qu'elle croyait être un simple charpentier, se montra digne d'un des plus grands potentats de l'Europe , et fit briller dans son rôle , le plus important de la pièce , cette ame de feu , cette grâce irrésistible et ce naturel si parfait qui l'avaient portée au plus haut degré de célébrité. Elle cueillit, à elle seule, plus de la moitié des lauriers dont le public daigna nous décerner une couronne. Il me fallut paraître sur le théâtre avec Grétry, derrière lequel je me cachais, espérant que je ne serais pas aperçu sous les rayons de son auréole; car, en ce moment même, où un auteur de vingtcinq ans pouvait aisément perdre la t,ête, j'eus le bonheur de me rappeler

ces paroles de mon beau-père , assistant à cette première représentation avec son ami le député : « Ce n'est pas le » tout que d'obtenir un succès , il faut » encore savoir l'expier. » Utile vérité que je n'ai cessé de mettre en pratique ^ et qui toujours m'a profité.

L'usage au théâtre , est d'aller remercier les acteurs dont le talent et le zèle ont contribué au succès d'un nouvel ouvrage : mon premier tribut appartenait de droit à l'héroïne de ma pièce ; et je me présentai à la loge de madame Dugazon , au moment où elley rentrait haletante et couverte de sueur. Elle était accompagnée de Grétry qu'elle tenait sous le bras, et de plusieurs personnes qui la félicitaient sur le talent inimitable qu'elle venait de montrer.

Elle se jette sur son canapé j m'aperçoit et me tend la main que je couvre de baisers brùlans. « C'est un engage- » ment pris entre vous et nous : » me

MES REc;AP^nJLArl0^s.

dit-elle avec cette expression qui allait si droit au cœur. « Vous vous devez » tout entier à une carrière dans la- » quelle vous débutez si bien. » Ces mots fixèrent pour toujours ma vocation ; et je promis de me livrer exclusivement à l'art dramatique. Je priai ma marraine de me permettre de sceller cet engagement , par un baiser sur ce beau front où se peignaient si bien toutes les impressions de l'ame. Elle y consentit et voulut essuyer l'eau qui coulait encore sur sa figure si noble et si ravissante; mais me jetant à son cou, et la pressant dans mes bras, je m'écriai , en lui prenant plusieurs baisers de suite : « Oh ! que c'est bon la sueur de » l'actrice à qui l'on doit un succès !... » — Allons, allons, «dit Grétrj avec son sourire malin; « c'est un gourmet : cela » promet pour l'avenir. )) Madame Dugazon ne fut aucunement blessée de mon audace , et me voyant passer à plu -

sieurs reprises la langue sur mes lèvres, comme si elles eussent été couvertes d'ambroisie, elle ajouta elle-même en souriant avec bonté : « Notre jeune » auteur^ si je ne me trompe, me ren- » dra fière d'être sa marraine. »

Gomme nous nous épanchions mutuellement de la sorte, un garçon de théâtre vint m'avertir que le baron de Staël , gendre de M. Necker , demanriait instamment à me parler. Parmi les couplets qu'on venait de chanter à la fin de la pièce, il en était un où Pierrele - Grand désignait le célèbre Lefort , son confident et son ami qui l'avait accompagné dans ses voyages en Europe ; et j'avais cherché à exprimer dans ce couplet tout ce qu'un monarque doit à un ministre qui le seconde à conquérir Tamourdeson peuple. Cette heureuse allusion au ministre de Louis XVI, alors si cher à la nation française , fut saisie avec enthousiasme :

âO-4 MES RECAPITULATIONS.

on le fit repéter, et tous les regards se portèrent vers la loge de madame de Staël. Celle-ci, ne put se défendre d'une ivresse filiale bien naturelle ; et ne doutant pas que l'intention de l'auteur avait été de rendre au contrôleurgénéral , l'hommage qu'il méritait à plus d'un titre, elle était restée dans sa loge; et avait envoyé son mari prier le jeune lauréat de venir recevoir l'expression de sa reconnaissance. Telle fut en effet la prière très instante que me fit le baron de Staël , avec toute la grâce dont il était capable. Je lui répondis que j'étais en ce moment trop vivement ému , trop hors de moi, pour m'exposer à de nouvelles impressions; que je le suppliais de faire agréer mes excuses à madame la baronne, à son honorable famille ; et que le suffrage d'une des jeunes femmes les plus célèbres de la France, était le complément de mon succès.

■première kepresent. de pierre-le-grand. 205

J'accompagnai donc Grélrj , pour aller remercier nos acteurs dans leurs loges respectives : parmi eux étaient MM. Granger, Narbonne, Chenard et Philippe j mesdames Gonthier, Saint- Aubin et Rose-Regnault. La première surtout, avait rempli dans la pièce, le rôle d'une mère villageoise excellente femme , avec cette verve et cette perfection de vérité dont elle était le plus rare modèle. Là de nouveaux encouragemens ; là de nouvelles promesses de m'inscrire parmi les auteurs qui étudiaient le genre de l'Opéra-Comique ; et cherchaient principalement à imiter la manière de Sedaine surnommé le grand charpentier dramatique.

Le destin voulut que cette belle journée fût complète et m'environnât de toutes les jouissances qui peuvent enivrer et l'esprit et le cœur. Grétry avait coutume, lorsqu'il donnait une première représentation de ses ouvrages , de réu-

20(5 MES RÉCAPITI LATIONS.

nir le soir à souper ses amis les plus intimes. Le spectacle alors commençait à cinq heures et demie, et finissait à dix. Heureux temps ! époque ravissante où les soupers étaient en vogue 5 où l'on pouvait récapituler sa journée , le verre en main j entouré de ses amis et de jolies femmes ; où l'on frondait gaîment les travers du siècle, les caprices de la mode, les grands en place, les aventures galantes ; où l'on passait en revue les nouvelles productions des gens de lettres, des artistes, les succès au barreau; où l'on formait, pour ainsi dire un recueil complet de tout ce qui pouvait remuer le cœur, exalter l'imagination , provoquer la gaîté , aiguiser la saillie, et porter au plus haut degré de perfection cette galanterie française, et ce caractère national qu'on citait dans toute l'Europe comme le plus aimable et le plus généreux ! Délicieuses soirées, charmantes réunions ! rendez-vous des

femmes brillantes et des hommes célèbres ! Ecole utile et profitable pour l'adolescent qui débutait dans le monde , pour le poète montant sa lyre et le peintre essayant ses pinceaux! Patronage précieux pour le talent à son aurore ! feu sacré composé de ce que l'ame a de plus dévorant, l'esprit de plus inflammable; et qui comme celui des vestales j entretenu par les grâces et la beauté^ ne s'éteignait jamais!....

Soupers français , en un mot , si bien dépeints par les chansonniers du temps, et si recherchés par les étrangers, ah ! que n'exislez-vous encore ! nos cercles seraient moins tristes, moins monotones; nos spectacles mieux composés, nos jeunes gens moins tranchans, moins sérieux; et nos femmes mieux appréciées et surtout plus respectées ! — Soupers de Paris , qui exerciez une si grande influence sur la perfection du goût, la splendeur de la nation , l'empire des

lettres et des arts et la prospérité du commerce, délicieux soupers de Paris , combien je vous regrette , et de quels souvenirs vous ranimez encore la fin de ma carrière !

Je me rendis donc chez Grétry, vers dix heures et demie ; et j'y trouvai la réunion la plus gaie , la plus remarquable par les beaux noms qui la composaient. Là Vien, Joseph-Vernet, Greuze, Ménageot et madame Lebrun parée de toutes les grâces de la jeunesse, de tous les attraits de la beauté, formaient un groupe des plus beaux talens de l'école française. Ici l'abbé Delille, Marmontel , Sedaine et le vieux Favart, offraient la réunion de ce que la poésie et l'art dramatique comptaient de plus recommandable. Sur un grand canapé de damas cramoisi , étaient placées les deux filles de Grétry , avec les trois demoiselles Hall, dont le père était le peintre en miniature du cabinet de la

PREMILUE REPRESïNT. DE PIEP.RE-LE-GRAND. 209

reine : ces cinq jeunes amies, chacune dans un genre différent, réunissaient au premier coup-d'œil tout ce qui peut éblouir les jeux; et sitôt qu'on les abordait, on éprouvait ce charme ravissant que produisent l'usage du grand monde, et le reflet imposant d'une éducation perfectionnée. Dès que le valet de chambre m'annonça, Grétry vint à ma rencontre, et me piésenta à toutes les personnes réunies, comme un jeune athlète qui vient de triompher dans son premier combat. L'abbé Delille m'adressa je ne sais quelle citation latine exprimant combien nous est chère la première palme que nous cueillons : me rappelant alors ce joli vers de Juvénal que je relisais souvent à cette époque, je répondis en m'appuyant sur le bras de Grétry : « Stratus hiimi palmes vi- » diias desiderat idmos : » Qu'est-ce que cela veut dire? demande mon illustre collaborateur à l'abbé Delille. Ce- I. U"

lui-ci habile et élégant traducteur des poètes latins j répond en ces termes, avec un sourire approbateur : « La >) palme nouvelle ramperait sur la terre , » sans V ormeau qui la soutient : )) Chacun applaudit à ma citation j Grétry me donna la plus tendre accolade, et semblait en cet instant m'élever jusqu'à lui : je vis tressaillir sa fille Antoinette; et ses deux grands yeux bleus se mouillèrent de douces larmes : Marmontel et le vieux Favard m'honorèrent d'un serrement de main ; et Sedaine m'embrassant avec sa brusque franchise , me dit d'une voix qui retentit jusqu'au fond de mon cœur : « Je me console de » vieillir : j'ai trouvé mon successeur. » On annonce que le souper est servi :

j'offre la main à madame Grétry , bonne et joyeuse Lyonnaise, qui me fît placer à sa droite ; mais au moment où j'obéissais à ses ordres , un domestique , d'après un signe que lui fil Antoinette,

Première représent, de pierre-le-grand. 21 1

déposa devant moi une couronne de laurier et d'immortelles , qui me causa une si grande confusion , que je n'osais lever les yeux ni proférer une parole. Ma tête toutefois s'exalta , et ^ tout en feignant de prendre part à la conversation , devenue très animée , je fis les vers suivans que j'adressai , d'une voix altérée , à la belle Antoinette au moment où l'on but à la santé des auteurs de Pierre- le-Grand :

Voudriez-vous d'un jeune auleur Égarer la raison , par ce brillant hommage ? C'est bien assez du délire enchanteur Que le succès de son premier ouvrage £a ce moment fait naitre dans son cœur. Que dis-je? Eh! n'est-ce pas à votre illustre père Que je dois l'aveu du parterre Habitué depuis long-temps \ l'admirer, à répéter ses chants ?

C'est lui qui de sa gloire en ce jour m'environne : Et tout ce que je puis ici m'ap[>roprier, C'est une feuille de laurier Qui s'échappe de sa couronne.

212 MES ItÉCAPITULATIO^S.

En achevant ces mots , je pose le laurier et les immortelles sur la tête de Grétry : c'était sa trente-quatrième couronne. Il me permit d'en détacher une Heur que je conserve encore ; et voulant m'indemniser amplement de la portion qui me revenait dans le don précieux de sa charmante fille, il m'ordonne de l'embrasser : elle baisse les yeux , une rougeur subite colore sa figure céleste et la rend plus belle encore. Je pose avec une respectueuse émotion mes lèvres tremblantes sur ce front empreint de la plus ravissante candeur; mais, quoiqu'à peine j'eusse osé l'effleurer, j'éprouvai tout-à-coup un saisissement qui m'ôta la respiration , et je sentis que de toutes les impressions que j'avais reçues dans cette mémorable et délicieuse soirée , cette dernière était celle qui pénétrait le plus avant dans tous mes sens. La jeune personne , d'un esprit remarquable , et

PREMIÈRE KEPRt'sENT. DE PlEKRE-LE-GRANl). 215

.surtout d'une pénétration dévorante , s'aperçut aisément de mon trouble j, attacha sur moi des regards scrutateurs, comme cherchant à deviner toute ma pensée; et soit présomption de ma part, soit effet du véritable délire où j'étais plongé depuis cinq heures entières , je crus m'apercevoir qu'elle me savait gré de n'avoir appuyé mes lèvres sur son beau visage, que comme le zéphir qui caresse en passant une rose nouvelle. Je ne pus me défendre, tout modeste que j'étais, de l'idée ou plutôt de la certitude d'avoir fait éprouver à l'adorable Antoinette une portion du

trouble que je ressentais On verra

par la suite que je ne m'étais pas trompé.

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