L INSCRIPTION
« J'irai, mes chers enfans,» nous dit-il en parcourant la série de questions auxquelles nous étions soumis. « Oui, » je veux prouver par ma présence » combien vous m'êtes chers. » Un valet de chambre vient en ce moment avertir sa grandeur que la duchesse^ sa vénérable mère, l'attend pour déjeuner, « Mettez quatre couverts déplus; »
reprend vivement M. deFieury; « cesai- » mables enfans déjeuneront avec moi.»
Bientôt, en effet, il nous conduit à la salle à manger, où la duchesse, presque octogénaire, nous fît l'accueil le plus gracieux, surtout lorsque monseigneur lui eut expliqué ce que j'avais écrit dans la galerie. L'excellente mère , qui adorait son fils , fut touchée jusqu'aux larmes ; et me faisant placer à côté d'elle, m'ordonna de l'embrasser. Oh! quel excellent déjeuner nous finies ^ mes camarades et moi ! que de friandises ! que de sucreries fabriquées
dans tous les coiivens de la ville et du diocèse ! Vetvert ne fat ni plus choyé ni mieux régalé. Nous étions confus de toutes les caresses qu'on nous prodiguait; et mes jeunes condisciples attachant sur moi leurs regards satisfaits, semblaient me dire que c'était à mon heureuse inscription qu'ils étaient redevables de l'honneur qu'ils recevaient, et surtout du déjeuner délicieux qu'ils expédiaient avec un appétit qui charmait le prélat. « Ce nunqiiam pingendus!» répétait-il en me regardant ; « ne s'ef- » facera jamais de mon souvenir, non )) que je croie à l'immortalité; grands » et petits , nous sommes tous soumis » aux coups du sort ; et, comme le dit » Properce^, la mort nous attend tous, » les uns plus tôt, les autres plus tard. » On conçoit aisément que je fus empressé de raconter cette aventure à mon
^ Longiùs aut propius mors sua quemque raanet.
l'inscription. 25
beau-pè'j'e, à mon cher instituteur. Il ne put s'empêcher de me féHciter de l'idée que j'avais eue, et surtout de la manière franche et laconique avec laquelle je l'avais exprimée, ce Je conçois », ajou- » ta-t-il , w que l'archevêque qui se tar- » gue de mots heureux et de savantes » citations, ait été surpris, ému de cet » hommage d'un écolier de quatrième ; « et ce début doit te faire honneur. «En effet, M. de Fleurv répétait, à qui voulait l'entendre , mon nunquam pingendus : il voulut qu'il restât écrit de ma main sur l'ovale ; il y fit mettre mon nom , et me désignait partout comme un des enfans de la ville qui devait un jour lui faire honneur. Les grands sont toujours prodigues d'éloges , quand on flatte leur vanité. M. de Fleury ne se contenta pas de toutes ces manifestations d'estime et d'honorables espérances j il voulut féliciter lui-même mes parens, et vint les visiter. Il poussa
MES RJiCAUfULAÏlONS.
rui'bariité jusqu'à se faire escorter d'un dignitaire de la cathédrale, cousin-germain de ma mère ; et me pressant de nouveau sur ce sein pastoral , refuge des infortunés, il s'informa, avec autant d'esprit que de délicatesse , à quelle profession Ton me destinait <( C'est lui seul qui la choisira , » répondit mon clairvoyant beau-père : « je » cherche avant tout à en faire un » homme, et j'ose espérer qu'il en sen- » tira toute la dignité. — Ah ! s'il vou- » lait entrer dans les ordres, » dit mon oncle germain , qui accompagnait l'archevêque, (( je lui résignerais un de mes » bénéfices, le jour même où il serait )) tonsuré. — Et moi, » ajouta le prélat, « je l'attacherais à mon secrétariat » particulier... » Ma mère se confondait en remercîmens ; mais mon digne Mentor gardait le silence ; et son regard expressif semblait me dire en ce moment : «^""N^oublie pas ta fauvette. »
PRKMIER MOUVEMENT, ETC. 25
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