‹ Mes recapitulationsChapitre 4 sur 14 · DE SOI-MEME · texte numérisé non relu

DE SOI-MEME

Mon nom que l'archevêque avait fait mettre au bas de Tinscription , et cette prédiction si flatteuse que je serais un jour classé parmi les enfans de la ville, qui lui feraient honneur, exaltèrent mon imagination , et firent germer dans mon ame ce patriotisme qui, depuis plus de cinquante ans, ne s'est

jamais affaibli. Je fis dans mes études les progrès les plus rapides ; et m'attachai parliculièrement à mériter l'estime et rattachement de tous mes condisciples. Je les obtins et j'en reçus peu de temps après la preuve la plus touchante; je ne puis résister au plaisir d'en faire ici le fidèle récit.

On était au milieu d'un hiver rigoureux : la cour des classes du collège de Tours , assez spacieuse , était couverte d'une neige abondante dont la surface avait été durcie par la gelée de la nuit. La sortie de l'étude était employée à unPi demi-heure de récréation que tous les élèves mettaient à profit, en formant deux armées belligérantes ; chacune composée d'environ cent cinquante étourdis qui, ramassant la neige dont ils formaient des boulets, en les pressant dans leurs mains, les lançaient à l'ennemi qui ripostait avec la même ardeur.

L'empereur de chaque classe comman-

PREMIER MOUVEME>T, ETC. ^i

dait sa légion : Tattaque et la défense étaient dirigées avec une tactique remarquable, qu'on avait puisée dans les récits de Quinte-Curce et de Plutarque; et le combat ne finissait que lorsque la neige, froissée dans le choc général, n'était plus qu'une poussière épaisse , mais sans consistance , formant alors un nuage à travers lequel il était impossible de distinguer les objels. Le préfet des classes, homme aimable et prévoyant, fut instruit que plusieurs étudians avaient été blessés à la tête, au visage , par les boules de neige qui, fortement pressées dans les mains des corabattans , devenaient un corps dur et compacte dont l'atteinte pouvait être dangereuse. Il s'empresse donc de se rendre en personne sur le champ de bataille. J'avais Thonneur de commander ma légion. Muni d'un boulet bien pressé, bien durci, je le lance avec vigueur ; un funeste hasard le dirige vers

l'épaule gauclie de notre vénérable préfet, le fait rebondir à la tête et jette à terre sa perruque, ce qui produit une hilarité générale. Celui-ci se retourne vers l'armée de droite dont je faisais partie, et veut savoir quel est l'audacieux qui lui a manqué de la sorte. Sa demande ne produit qu'un morne silence. Il insiste, il menace de punir l'armée entière , si elle ne désigne à l'instant le coupable ; même silence.

J'étais tout à la fois haletant de frayeur et saisi de joie de voir tous mes frères d'armes se dévouer ainsi pour moi. Enfin notre préfet justement irrité, ne pouvant arracher le moindre indice, déclare que tous les rhétoriciens , ainsi que les écoliers de troisième et de cinquième, composant l'armée rebelle, sont en retenue pour le lendemain, jour de congé. Il inflige en outre à chacun d'eux un pensum de 900 vers, c'est-àdire la copie du sixième livre de l'E-

iiéide, où le héros troyeii conduit par la sybille Déiphobe , descend aux enfers et voit quels sont les divers tourmens des grands coupables... Un nouveau silence succède à cet arrêt : chaque élève se résigne à subir les privations, les punitions qu'on lui impose, plutôt que d'être le délateur de son camarade. Le préfet se retire surpris de ce dévouement unanime ; mais emportant une secrète estime pour le coupable , quel qu'il fût.

Comment peindre tout ce qui se passait en moi ? Oh ! que j'étais fier d'appartenir à cette vaillante et généreuse jeunesse, digne^ selon moi, de celle de Sparte et de Rome ! Quelle vive et profonde émotion me faisait éprouver un si courageux dévouement ! Que de serremens de main je donnai, je reçus ! que de protestations et d'épanchemens de la plus pure, de la plus constante amitié! Achille et Patrode ne furent jamais plus

étroitement unis que je le fus avec chacun de mes fidèles amis, de mes nobles compagnons. L'idée qu'ils supporteraient tous pour moi une pénible retenue, agrandissait mon être, et mouillait mes yeux de délicieuses larmes.

Je résolus de me montrer digne de tant d'estime, et, nouveau Régulus , de me sacrifier pour la république , dût-on me couper les paupières, m'exposer plusieurs jours aux ardeurs du soleil, et m'enfermer ensuite dans un tonneau garni de pointes de fer. Dès le lendemain matin, je me présente donc chez le préfet des études ; et après lui avoir certifié que l'atteinte qu'il avait reçue, était involontaire, je lui déclarai que c'était moi qui avais lancé au hasard la boule de neige ; j'ajoutai que je réclamais pour moi seul le châtiment de cette faute, et que je le suppliais de m'accorder la grâce de mes généreux amis. « J'y consens, :> me répond le

})rëfet, en attachant sur moi un regard scrufateurj « mais c'est à condition )) que tu resteras au cachot tout le temps » qu'ils iront passera la promenade. »

— « J'accepte, et m'y rends à l'instant » même. » A ces mots, je cours porter l'ordre au concierge qui m'enferme entre quatre murs , dans une obscurité profonde, où je n'avais pour grabat que deux bottes de paille sur lesquelles je ne m'étendis pas comme un criminel confus et condamné; mais où je m'assis la tête haute j le visage serein et le cœur palpitant d'une héroïque satisfaction. J'étais depuis une demi-heure à peine dans ce réduit obscur, m'élevant à la hauteur de la noble expiation que je supportais avec fierté, lorsque mon oreille est frappée de mille vwat qui retentissent dans les cours du collège :

soudain j'entends ouvrir précipitamment les portes de ma prison, où quatre de mes jeunes amis se précipitent

Ô3J MES RECAPITULATIONS.

en m'annonçant qu'ils ont l'ordre de me délivrer. Je les suis, et en sortant je trouve à l'entrée de la prison le préfet qui m'attendait. Il me serre dans ses bras , et me dit : « J'ai dû punir )) une étourderie qui pouvait devenir )) dangeieuse- mais je dois pardonner » à celui qui réunit à ce point l'estime » et l'amitié de tous ses condisciples. » Viens avec nous à la promenade, et » n'oublie jamais qu'il n'est point de » puissance plus réelle, point de bien » plus précieux, point d'honneurs plus » enivrans , que de se voir cautionné » par de nombreux amis, que d'être » l'objet de leur dévouement et de leurs )) sacrifices. Eh ! quel jeune cœur ne )) battrait pas comme le tien? Quel » homme d'honneur ne serait pas heu- » reux et fier de ta demi-heure de pri- » son? Puisse un pareil moment ne s'ef- » facer jamais de ton souvenir! »

Les paroles de cet excellent homme

retentissent encore à mon oreille. Elles m'ont guidé plus d'une fois dans des circonstances périlleuses, et m'ont convaincu que c'est dans les collèges et dans les lycées, qu'on prend les premières idées d'égalité, qu'on trouve les fondemens de sociabilité, le précieux essai de ses forces, cette juste évaluation de soi-même, cette mise en commun de plaisirs et de peines, de succès sans orgueil , de défaites sans bassesse • en un mot ce véritable civisme qui range sous le même niveau tous les membres de la grande famille , et ne permet de s'élever qu'à ceux qui peuvent en augmenter la gloire et la prospérité.

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