‹ Mes recapitulationsChapitre 5 sur 14 · PRIX · texte numérisé non relu

PRIX

DE TERÎS FRAHO-^IS.

Ce nunqiihm pingendus que l'archevêque de Tours avait répandu dans toute la ville, m'avait donné une petite notabilité qui chatouillait mon amourpropre. Je me gourmais , je m'écoutais parler. Mon père adoptif, mon habile instituteur, en éprouvait une secrète souffrance, et, sans jamais m'humilier,

PniX DE VERS FRANÇAIS. S*)

il saisissait toutes les occasions de me corriger de celte vanité naissante qui n'eût fait de moi qu'un sot.

Doué d'une ame aimante et prompte à s'épancher, j'employai les prémices de ma Ijre naissanteà chauler les Chloris du jour. Plusieurs petits bouquets que je leur adressai , et qu'elles trouvaient charmans, délicieux, m'accréditèrent dans les salons j et^ si j'osais hasarder cette expression , me doratiserent dans les cercles les plus distingués de la ville de Tours. Mon beau-père s'amusait de tous ces succès d'écolier , et me laissait librement éparpiller mes petits vers, tout en me soutenant que je n'avais point reçu l'influence céleste, que rien n'annonçait en moi le génie du poète, et que j'aurais seulement la facilité du versificateur.

Je terminais alors ma rhétorique, et les concours pour les prix approchaient. Notre professeur, zélé partisan de la

36 MtS RECAPITULATIONS.

poésie élégiaque, nous avait fait parcourir les auteurs latins les plus célèbres en ce genre. Tibulle, Properce, Ovide , ornaient notre mémoire de tout ce que le sentiment a de gracieux et de touchant. Après eux les poètes erotiques dont les ingénieuses productions cliarment l'imagination pardes tableaux naturels, attachans, furent l'objet de nos études chéries. Les Jardins du père Rapin à qui la Touraine donna le jour, les Pvoses d'Ausonne, les Fleurs de Jac- (jues-Moireau; et parmi nos auteurs français Fontenelle dans ses pastorales, un peu musquées peut-être^ Colardeau dans ses héroïdes si dignes de Pope et du Tasse , madame Beshoulières, soit Qu'elle fût bergère ou fleuriste ; et pardessus tout La Fontaine déplorant les malheurs de Fouqnet, avaient jeté dans mon ame une teinte mélancolique dont chaque jour mon guide expérimenté cherchait à me distraire. Il est une épo-

que de la vie où le cœur a besoin de solitude et cherche à s'épancher en secret. 11 semble que les premières atteintes du sentiment nous inspirent autant de honte à les laisser paraître, que nous trouvons de charme à les éprouver.

(( Allons, » me disait mon beau-père, « je n'aurai fait de toi qu'un versifica- » teur à l'eau rose , qui chantera les » amours des bergers^ les bondisse- )) mens des agneaux, les chastes allian- » ces des fleurs et le doux murmure des ') ruisseaux. Peut-être tu pourras t'éle- » ver jusqu'à décrire le voyage des » abeilles, les travaux républicains des » fourmis et les grandes révolutions « des insectes ; mais dussé-je t'arrêter » dans ton vol bucolique, et te contra- » rier dans tes hautes pensées, je te le M dis encore , tu n'es point né poète. » Cet arrêt ^ quoique sorti d'une bouche habituée à ne proférer que la vérité, me paraissait rigoureux j et jem'imagi^

38 MES RJÉCAPITULATIONS.

nais sentir en moi cette influence céleste que me refusait mon instituteur. Un événement inespéré vint mettre le comble à mon illusion. Parmi les différens sujets qui furent donnés aux rhétoriciens du collège de Tours , dans la composition des prix , on proposa pour celui de poésie française y la traduction libre du Pervigilium VcMeris, petit poème charmant, dont les images fraîches et riantes avaient enchanté nos jeunes imaginations. Notre professeur de rhétorique, nommé Le Tort, quoique sexagénaire^ expliquait , ou plutôt traduisait ce chef-d'œuvre antique avec une chaleur entraînante. Il nous avait autorisés à jeter dans notre travail quelques idées empruntées aux poètes élégiaques dont nous avions parcouru les œuvres pendant le cours de Tannée.

Doué d'une heureuse mémoire , familier avec ces diverses poésies^ dont j'avais fait une étude particulière , je

composai l'esquisse qu'on va lire 5 et j^obtins, à mon grand étonnement, la première couronne. Il serait difficile d'exprimer ce que je ressentis, lorsque le préfet du collège prononça mon nom comme celui du vainqueur. Mon premier regard lancé sur mon beau-père , semblait lui dire : « Et vous croyez que » je ne suis pas poète ! » Je le vis sourire; et quoique flatté de mon triomphe, il me parut écouter avec un sangfroid qui me désespérait , les vers suivans que je livre à la patience du lecteur, lui rappelant ce passage de Juvénal ' : « Soyez indulgent pour la )) jeunesse ! »

^ Indulge veniam pueris.

Page 1