‹ Mes recapitulationsChapitre 6 sur 14 · PERVIGILIUM VENERIS · texte numérisé non relu

PERVIGILIUM VENERIS

HtsfTtftton ^u {Irtntemfs.

Salut , ô du premier de mai Beau ciel d'azur , brillante aurore !

Par le souffle embaume de Flore Tout renaît , tout s'est ranimé.

Joyeux printemps , source féconde , Ornement et trésor du monde , Parais , riens charmer à la fois Les enfans , les vieillards , les bergers et les rois ! Joyeux printemps , oui ton aimable empire S'étend sur tout ce qui respire.

Fuyez , autans et noirs frimas ^ Zéphire caresse , badine :

On ne trouve plus sur ses pa* Que la neige de l'aubépine...

Doit aimer en ce jour

Qui n'a connu l'amour :

Cœur que son feu dévore ,

Doit brûler plus encore.

Oh ! de quelle douce vapeur Toute la terre est arrosée !

On voit s'élever une fleur Sous chaque goutte de rosée.

Du beau sang de "Vénus Le rosier se colore :

Du fruit cher à Bacchus Le bouton vient d'éclore. Que j'aime de l'iris Les tiges odorantes , De ces lilas fleuris Les touffes élégantes !

Un vert frais et riant Tapisse la prairie :

Du chêne verdoyant La cime est rajeunie.

Sous ces jeunes rameaux , Au bord de ces ruisseaux Tout m'émeut, tout m'attire Et l'air que j'y respire Est si délicieux , Que dans ma rêverie , Je croirais que les dieux Y versent l'ambroisie...

Doit aimer en ce jour .

Qui n'a connu l'amour :

Cœur que son feu dévore , Doit brûler plus encore.

2 MES RiCAPIlULATlOWS.

L'abeille dès 1 aube du jour , Étendant son aile engourdie, Part et s'envole au\ bosquets d'alentour , En murmurant contre la perfidie Du paire dont l'avidité Lui déroba le fruit du travail de l'été. L'hirondelle dont la prudence Fuit des hivers l'effet cruel , Déjà reparaît et s'élance Sous la voûte de l'arc-en-ciel.

Dans les créneaux d'une muraille Le tendre et constant passereau A son bec emporte la paille Qui , de ses chers petits, doit former le berceau. Des habitans de l'air contemplons le délire ! Ils semblent annoncer à tout ce qui respire Qu'aimer est la suprême loi.

Combien de jeunes pastourelles Rêvent déjà , sans trop savoir pourquoi , En les voyant battre des ailes !...

Doit aimer en ce jour Qui n'a connu l'amour :

Cœur que son feu dévore , Doit brûler plus encore.

A la ville portant son lait , Nisa si fraîche et si jolie.

N'a plus qu'un simple bavolct Qu'envierait la coquetterie,

Et qu'un étroit fichu que soulève son sein ; Mais que la fiUetle, à dessein , Ou peut-être par ignorance, N'attacha qu'avec négligence.

Le botanisle observateur Enrichit son herbier de bocage en bocage.

Le faon timide et la biche sauvage Pourront se dérober aux regards du chasseur En se cachant sous le naissant feuillage.

Diane , cr.-.ignez les forêts Par le printemps nouvellement parées :

En vain du dieu d'amour vous braveriez les traits, Vous pourriez bien perdre à jamais Vos belles nymphes é^rarées...

Doit aimer en ce jour Qui n'a connu l'amour.

Coeur que son feu dévore Doit brûler plus encore.

Mais quels chants variés et quels divins concerts

Se font en'endre dans les airs !

C'est l'alouette matinale

Qui dans son ramage enchanteur

Semble dire au vieux laboureur :

<( Vois ces nombreux épis sur la terre natale ,

» Que tant de fois arrosa ta sueur ! » Sous ces ombrages frais la mésange répette Ses chants transmis au loin sur l'aile des zéphyrs j

Et l'on dirait que la fauvette

Chante l'aurore des plaisirs.

La linotte s'unit à cette mélodie

Par ses accens pleins de douceur ;

Et le merle rusé , railleur ,

Siffle sans cesse et parodie

Le caquet bruyant de la pie ,

Le bavardage du jaseur ^ Et si parfois du geai la voix trop discordante Importune un instant les échos d'alentour ,

La tourterelle gémissante L'adoucit en disant : « Amour ! amour ! amour ! . , . «

Mais quelle émotion soudaine Vient à la fois par des sons ravissans

Me distraire et charnier mes sens ?

J'entends au hameau, dans la plaine ,

Dans les vallons , sur les coteaux

Le doux bêlement des agneaux

Qui bondissent près de leur mère ,

Le mugissement des taureaux

Qui sous le joug fendent la terre ,

Le galoubet des pastoureaux

Et la chanson de la bergère...

Cessez , amis , cessez de réunir vos voix ! De sa romance amoureuse et touchante Le rossignol fait retentir les bois :

Tout doit se taire , dès qu'il chante.

La lecture de cette idylle faite par notre respectable professeur avec une

PKIX DE VERS FRANÇAIS. 4'j

expression bienveillante, m'attira les applaudissemens (le toute l'assemblée.

Le pieux archevêque qui la présidait, fut ravi de retrouver dans le rhétoricienlauréat, l'auteur du Nunquam pingendus encore présent à sa mémoire. Mais peut-être avait-il été effrayé de l'étroit fichu de la jeune laitière , et des pastourelles rêvant en voyant les colombes se becqueter. Peut-être avait-il été secrètement scandalisé du sort que je prédisais aux nymphes de Diane , s'égarant dans les forêts embellies de la verdure printanière. II me dit donc avec une crainte toute paternelle^ en me remettant la couronne. « Ce n'est » pas la dernière que vous recevrez , >•> cher enfant ; » et m'embrassant aussitôt avec cette effusion d'un pasteur qui voudrait sauver une ouaille de son troupeau, il ajouta tout bas : » J'entre- )) vois pour vous bien des séductions » dans le monde. Ah ! réfugiez-vous

in MES RECAPITULATIONS,

)) dans notre sein ! )i Je ne répondis que par une inclination respectueuse, et me retirai en pressant sur mon cœur le laurier que je venais d'obtenir , et qui me semblait préférable à la mitre d'or de l'archevêque , à la tiare même de Pie VI qui occupait alors la chaire de saint Pierre.

Mon excellent guide , à qui je m'empressai de répéter les paroles de l'archevêque, sourit malicieusement en voyant avec quelle adresse les gens d'église profitent quelquefois de la moindre circonstance pour essayer de se faire des prosélytes. Il me dit avec cette mâle franchise qui le caractérisait : « Te » vouer pour jamais au célibat , toi » dont l'ame expansive a déjà besoin » d'aliment; toi dont le premier ins- » tinct fut d'aimer et d'être aimé!...

» Ce serait te préparer des combats où » le devoir peut-être serait moins puis- » sant que la nature. Ce serait faire le

» malheur de ta vie ; et je me suis déjà » tant occupé d'en assurer le bonheur ! )i — Ah ! ne craignez pas, « lui répondis-je en me jetant dans ses bras; « ne » craignez pas que je détruise votre » ouvrage : rien, non rien jamais ne » peut me faire oublier ma fauvette. )>

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Les illusions de l'amour-propre ne se détruisent pas facilement ; il faut plus d'une épreuve pour en faire tomber le voile brillant, enchanteur. Le prix de poésie que j'avais obtenu^ ne faisait qu'épaissir ce bandeau sur mes jeux. Convaincu que mon beau-père se trompait, et que j'étais appelé à compter un jour parmi les poètes de la France ; enthousiaste de mon compa-

triote Néricaalt-Destouches , et m'iraaginant, dans ma folle erreur, que je pourrais comme lui prendre rang dans les fastes littéraires, je composai secrètement une comédie en un acte et un vers, ayant pour titre : La matinée a la mode. Je mis d'autant plus de soins à terminer cet essai dramatique , fruit d'un travail assidu, que mon beau-père me répétait sans cesse, et avec intention , ce passage désespérant de Tacite : « Les poètes médiocres ne sont » connus de personne; les bons le » sont de peu de monde ^. »

A cette époque, c'est-à-dire en 1782, la ville de Tours possédait une troupe de comédiens , remarquable par les divers talens qu'elle réunissait. On jouait la tragédie et surtout la comédie avec un ensemble et une perfection qu'on ne rencontre plus sur les théâtres

^ Médiocres poëtas nerao no vit j bonos pauci. 1. 4

50 MFS RECAPITULATIONS.

des provinces. Je me rappelle encore avec quelle vérité, avec quelle noble expression Aufresne jouait Auguste dans Cinna, le Bourru bienfaisant, le Philosophe sans le savoir , Dupuis et Des Ronais. J'entends la charmante demoiselle Saint-Cyr, remplissant avec un charme inexprimable les premiers rôles de la comédie , et la belle La Châtaigneraie , ceux de la tragédie.

Baptiste père, alors dans toute sa verve, tenait les grandes livrées, madame Barroyer les soubrettes^ et Caumont les financiers. Oh ! quelle admirable émulation parmi tous ces artistes ! quel empressement dans toutes les classes de la société pour les applaudir , pour les entourer d'une juste considération ! Le talent du comédien est presque toujours en proportion de l'estime qu'on lui porte.

On concevra facilement que je fus un des plus zélés admirateurs d'une troupe

aussi riche en talens ; et je ne tardai pas à ressentir les premières atteintes de cette indomptable passion du théâtre , à laquelle j'ai consacré trente ans de ma vie et la majeure partie de mes travaux.

Je n'avais pas écrit un seul mot de ma comédie que je me proposais de faire jouer à l'insu de mon beau-père^ et je la récitais par cœur. Mais comment garder l'anonyme dans une ville de province où la moindre nouveauté devient un grand événement ? Le hasard vint à mon secours. Parmi les hommes de lettres qui fréquentaient notre maison, était un nommé Hallouin, indépendant par caractère et par position sociale, philosophe aimable, et joyeux sybarite, possédant à fond ses anciens auteurs, et se livrant lui-même à la poésie erotique, dans laquelle il s'était acquis une véritable réputation. Je lui avais déjà communiqué mes essais qu'il avait en-

courages; et le soir d'une belle journée du printemps , je le rencontrai dans lei» délicieux environs de la ville, récapitulant sesjolisversetses bonnes fortunes.

Je l'abordai franchement et lui révélai mon secret. J'eus le bonheur d'exciter son intérêt à tel point qu'il me fit promettre d'écrireen entier ma comédie, dont je venais de lui réciter plusieurs fragmens, voulant en connaître le plan et les détails; et peu de jours après, profitant de la haute considération dont il jouissait, et du crédit qu'il avait auprès des comédiens, il leur fit recevoir ma pièce, attestant sur l'honneur qu'elle était d'un jeune homme de la ville dont il se faisait un devoir d'encourager les dispositions.

Au bout de huit jours , la Matinée a la mode fut annoncée sur les affiches , ce qui excita vivement la curiosité publique. Mon beau -père, bien loin de se douter que j'en étais l'auteur^ se

disposait à juger l'anonyme avec impartialité. L'aimable Hallouin sut résister avec courage à toutes les questions qu'on lui faisait, et le jour de la représentation si ardemment attendue, vint mettre le comble à ma joie, à mes craintes. Mon cher confident avait dirigé seul les répétitions de ma pièce à laquelle il avait fait quelques corrections indispensables, en assurant toujours que c'était l'essai d'un jeune littérateur qui méritait des encouragemens.

Oh! quel tressaillement j'éprouvai^ lorsque le matin de cette journée si importante, je lus sur l'affiche, placée auprès de notre maison : « L'indigent, n drame en cinq actes, de Mercier ^ » suivi de la première représentation » de la Matinée a la mode, comédie en » un acte et en vers, par un jeune ci- » toyen de la ville ! « Je ne pouvais arracher mes regards de cette annonce

à la fois si flatteuse et si redoutable. Je parcourus , je crois , tous les coins de rue où cette affiche était posée. Ici j'entendais des critiques impitoyables prédisant la chute de l'anonyme; et tout mon sang se glaçait. Là, je rencontrais des âmes plus charitables qui se disposaient à traiter le jeune auteur avec indulgence^ à protéger son début; et je sentais un baume salutaire se répandre dans tous mes sens. Enfin, je rentre dîner, ayant grand soin de composer ma figure, de façon que mon beau-père ne pût se douter de rien.

J'y réussis , au point qu'il me dit à la fin du repas : « Nous irons ce soir » entendre la pièce nouvelle. Quel )) que soit l'auteur , il mérite des » égards j puisqu'il s'est couvert d'un M voile impénétrable. Nous nous pla- )) cerons au parterre, parmi les juges » indépendans. S'il succombe, nous » nous tairons; s'il triomphe, nous

» joindrons nos applaudissemens à » ceux du public. » Ces dernières paroles me firent, tressaillir. Je prorais à mon cher instituteur de l'accompagner et de régler mon jugement sur le sien. Nous nous rendons à la salle de spectacle^ dont toutes les issues étaient encombrées d'une foule considérable j un pareil événement fait époque en province. Ce ne fut pas sans peine que nous pénétrâmes au parterre. La présence de mon beau-père et la mienne écartèrent jusqu'au moindre soupçon sur le tremblant anonyme. Je fis bonne contenance pendant le drame de Mercier, qui ne m'avait jamais paru plus long et plus diffus. Mais dès qu'on eut baissé la toile, je sentis mes forces défaillir 5 profitant alors des groupes nombreux qui se formaient autour de nous , et s'agitaient en sens divers , je me séparai de mon guide chéri , je sortis du pai terre, et rencontrant le cos-

56 MES UECAPirULATIONS.

tumier des comparses, dont les vétemens occupaient un vaste magasin établi sous l'amphithéâtre, je lui offris douze francs pour m'y placer : il accepta, me procura promptement un siège sur une grande table qui servait à ses ouvriers ; et au mojen de trois ou quatre trous qu'il fit dans la cloison de planches qui séparait ce magasin du parterre, je pus tout voir^ tout entendre , et me livrer à mon aise aux vives impressions que j'allais éprouver.

Elles ne tardèrent pas à devenir délicieuses, inexprimables. Dès la première scène , qui se passait entre la soubrette et le valet-de-chambre au service d'une comtesse belle encore , mais prétentieuse, un portrait de mœurs , assez malicieusement tracé , disposa favorablement mes nombreux auditeurs. Bientôt ce premier intérêt fut suivi d'un assentiment général produit par la description badine que je

faisais de la migraine , indisposition très en vogue à cette époque parmi les dames les plus distinguées. Cette scène, à laquelle peut-être je dois ma carrière dramatique , se passait entre un jeune seigneur français , grand héros d'intrigue, et un baron allemand, excellent homme, poursuivant la conquête de mon héroïne, femme à la mode et donnant dans tous les ridicules des dames de qualité. C'était son jour de migraine , dont le baron demandait l'explication au roué de cour , en lui disant :

" C'est sans doute une maladie ? »

Le brillant étourdi lui répondait :

C'est un délassement de la coquetterie.

Je vais vous en donner la définition...

l'armi les femmes du grand ton

Mon cher , en France c'est l'usage

De se délasser quelquefois Du fracas de la cour , de ce brillant servage

Dont elles observent les lois ; Et pour cela ces dames ont fait choiv

Du plus innocent stratagème.

Pendant un certain temps le rouge est en oubli :

Aussitôt le teint devient blême Et le coup-d'reil triste , affaibli.

Alors on fait agir les dégoûts , l'humeur noire , Un malaise cruel qui frappe tous les sens ;

Et sans peine Ion fait accroire

A sa famille , à tous ses gens Que l'on sent à la tête une douleur horrible.

On recommande expressément De dire aux importuns que l'on n'est pas visible ; Et l'on se tient dans son appartement.

A travers une draperie

Pénètre à peine un demi-jour Qui laisse toutefois admirer tour-à-tonr ,

La figure la plus jolie ,

Deux grands veux tendres , languissans . Une bouche de rose et les plus belles dents. Sur un sopha mollement étendue

On peut à peine respirer ; Il n'est plus rien qu'on ose désirer : Tout ennuie à l'excès, tout fatigue la vue.

Ce n'est que de son cher docteur

Qu'on puisse endurer la présence :

Docteur de vingt-sept ans dont l'heureuse influence . Rien qu'en tâtant le pouls , fait palpiter le cœur. D'un mal aussi cruel pour calmer la souffrance , Jeunesse en pareille cas vaut mieux , que la science.

Mais dès le lendemain , le docteur a permis

Qu'on reçoive quelques amis.

Des affidés alors la cohorte joyeuse Dans un riche boudoir se rend assidûment , Y conduit des plaisirs la troupe gracieuse ;

Et de la retraite aisément ,

Ils forment un enchantement ,

Une fête délicieuse...

Voilà, mon cher, voilà la définition

La plus claire , la plus certaine

De cette indisposition

Qu'en France on nomme la ini^minc.

Ce badinage, par cela même qu'il offrait une peinture assez fidèle des mœurs du temps, produisit sur les spectateurs un effet qui surpassa mon espérance , et contribua beaucoup au succès de la pièce dont l'auteur fut demandé à grands cris. Le directeur de la troupe vint annoncer que l'auteur était inconnu; et cet acte de modestie ne fit qu'ajouter à son triomphe!

Je rejoignis mon beau -père dans la foule qui sortait de la salle ; et au milieu

(ÎO MES RÉCAPITULATIONS.

de laquelle il exprimait franchement le plaisir que lui faisait éprouver le succès d'un enfant de la ville. « Ce n'est qu'une » bluette , » disait-il ; « mais on ne ») peut nier qu'il y ait de la fraîcheur )» dans le style, de la vérité dans les » portraits. Ce sera quelque jour un » de ces gentils faiseurs de comédies » de boudoir, un digne rival de Dorât, » de Barthe et de Poisinet. » J'acceptais avec ivresse une telle rivalité; et je voyais déjà ma Matinée a la mode sur la même ligne que le Cercle et les Fausses infidélités. Toutefois je gardai mon secret afin de jouir le surlendemain du succès de la seconde représentation de ma pièce.

On conçoit que je passai la nuit, bercé des plus heureux songes. A peine étais-je descendu dans l'appartement de mon excellente mère, où nous nous entretenions du modeste anonyme , que notre ami , mon cher Hallouin en-

tre tout-a-coup haletant de joie, me presse dans ses bras, et me désigne comme l'auteur de l'ouvrage couronné.

Mon beau-père pâlit de saisissement ; et me serrant à son tour contre son sein , il n^ put s'empêcher de m'exprimer toute sa joie ; ma mère était baignée des plus douces larmes. Ils firent l'un et l'autre promettre à mon discret confident de ne point me nommer 5 mais celui-ci ne prit d'engagement que jusqu'à la troisième représentation, époque où il s'était engagé avec les comédiens, à leur faire connaître le jeune auteur. La seconde et la troisième représentation obtinrent le même succès ; et le directeur d'après la révélation que lui fit Hallouin , vint prononcer mon nom qui excita les applaudissemens du plus grand nombre, et la critique de quelques envieux que ma modestie même n'avait pu désarmer. Le journal de la province m'adressa les éloges les plus

C}'-2 MES RÉt^APITULATIONS

flatteurs : on me désignait du doigt dans les cercles, dans les promenades publiques ; et le chevalier de Boufflers qui venait ordinairement passer les premiers beaux jours au château de Chanteloup, appartenant au duc de Choiseul, son ami , et qu'un heureux hasard avait conduit à la troisième représentation de ma pièce ^ écrivit au crayon les vers suivans qu'on me remit de sa part.

A peine en son printemps , ta muse est couronnée

A ton laurier je veux joindre une fleur. Des modernes beautés tu peins la matinée En traits brillans de grâce, de fraîcheur. Mais ta plume paraît finement acérée :

Prends garde, jeune troubadour !

Si jamais tu chantes l'amour , Le sexe un peu piqué , te guette à la soirée.

Oh ! pour le coup j'eus la tête tournée. Des vers du chevalier de Boufflers si célèbre , si recherché ! être mis par ce poète charmant au rang des troubadours

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dont Delille disait qu'il était la fleur! Je répandis partout cette honorable approbation qui donna plus de vogue à ma comédie dont le succès augmenta encore à la quatrième représentation.

Je savourais ce triomphe avec délices ; et je comptais le prolonger ; mais mon guide prudent ne crut pas devoir me laisser plus long -temps céder aux illusions de l'amour -propre. « Tu » as su, » me dit-il, « cueillir quel- » ques fleurs printanières dont les » couleurs ont ébloui tes concitoyens : » il faut, si tu m'en crois, les sous- » traire à leurs regards avant qu'el- » les se fanent. N'abuse point de l'ac- » cueil flatteur que tu as reçu ! prouve » aux habitans de la ville qui te vit » naître, que tu mérites leur estime^ )) en n'abusant pas de leur indulgence. » Retire ta pièce et remets-la dans ton » portefeuille comme un badinage sans » prétention . comme un premier pas

tji MES RÉCAPITULATIONS,

» fait sur les rives du Parnasse ; mais » quine-peut y laisser de traces. » J'obéis, non sans un vit" regret. Les comédiens murmurèrent de ce qu'on les privait de représentations qui pouvaient leur être fructueuses; mes amis de collège joignirent leurs instances à celles du public; mais mon inexorable mentor qui connaissait bien le monde et toutes les petites rivalités de province , persista dans sa résolution pour mon propre intérêt; et j'appris de lui cette vérité que je n'ai jamais oubliée dans ma carrière dramatique : « Il ne suffît pas » d'obtenir des succès, il faut encore » savoir les expier. »

^œel-

MA THESE DE DROIT. tij

MA

Mon prix de poésie en rhétorique, et le succès de ma comédie, n'avaient pu faire changer l'opinion de mon beaupère qui soutenait toujours que je n'étais point né poète, et que tous mes efforts ne feraient de moi qu'un versificateur de seconde ou troisième classe.

Ennemi de la médiocrité j mais recon- I. 5

naissant en moi cette élocution qui touche et persuade, cette dignité de caractère et surtout cet amour de l'indépendance qu'il avait entretenu dans mon ame, et qui semblait annoncer que j'étais destiné par la nature à une profession libérale^ mon excellent guide me détermina sans peine^ à essayer l'honorable carrière du barreau , dans laquelle s'étaient illustrés plusieurs membres de ma famille. 11 me plaça donc cliez un procureur du bailiage deTours^ pour y faire l'étude de la chicane et connaître toutes les sinuosités de la procédure , qu'on peut appeler le fond du métier; puis il m'envoya faire mon droit à Orléans, dont l'université très renommée , était composée de professeurs habiles, propagateurs des principes et des immortels travaux du célèbre Pothier; nom si cher aux jurisconsultes de la France, et devenu l'un des plus beauxornemens du pays qui le vit naitre,

Je me livrai avec une ardeur constante à l'étude des lois; et devins un des étudians qui se faisaient le plus remarquer. Je me rappelle encore avec reconnaissance toutes les bontés dont m'honora le recteur, M. Salomon , bâtonnier des avocats, le plus aimable et le meilleur des hommes. Instruit par des relations particulières que j'étais le petit-fils d'un premier magistrat ; ayant peut - être remarqué dans son jeune élève une imagination vive , une grande chaleur d'ame et surtout cette allure franche et caractérisée d'un esprit indépendant, vertus constitutives de l'avocat, M. Salomon, dont j'ai grand plaisir à saluer ici la mémoire, me prit en amitié, m'attira dans son honorable demeure, m'admit aux conférences particulières qu'il avait établies, pour exercer et développer les facultés des étudians qui montraient le plus de zèle et donnaient le plus d'espérances.

f)H MKS rÉcAPITLLATIONS.

Parmi nos docteurs agrégés, était un ecclésiastique protégé de l'évêque d'Orléans , et membre de l'officialité, espèce d'inquisition , qui exerçait alors une grande autorité. Ce professeur, véritable tartuffe dont la figure hypocrite et basse était l'image fidèle de son ame de boue, rappelait ce portrait frappant dessiné parSalluste ^ : « Hommes lâches dont » l'énergie et le courage ne sont que » sur les lèvres ». Celui-ci s'était fait auprès de nos chefs, le délateur de toutes nos escapades , de toutes nos étourderies de jeunesse. Il nous faisait espionner dans le monde, et jusque dans la vie privée ; nous stigmatisait en quelque sorte^ pour nous faire perdre l'estime de nos professeurs, et rendre par cela même, nos examens plus sévères, plus redoutables. Doué d'une

^ Homines inertissimi quorum omnis vis virtusque in linguà sita est.

profonde érudition et d'une facilité prodigieuse dans la poésie, il avait établi dans l'intérieur des écoles, une pancarte accusatrice où il signalait avec une intolérance insolente, tantôt en vers français , tantôt en vers latins , les folies, ou plutôt les délassemens d'une étude sèche et stérile, bien pardonnables à de jeunes étudians dans toute la fougue des passions. Un jour, entre autres, ce censeur morose m'avait désigné comme un réprouvé, parce qu'il avait appris que je fréquentais une famille protestante alliée de ma famille, et où je trouvais tous les charmes^ tous les avantages d'une honorable société.

Blessé d'une pareille audace, et trop jaloux de ma chère et noble indépendance, pour souffrir qu'on y portât la moindre atteinte, je traçai sous la pancarte qui contenait une douzaine de vers accusateurs, le quatrain suivant que je signai ;

70 M£S RECAPITULATIONS.

C'est vainement que tu rimailles , Agrëgê de tartuffe et sot réformateur : On a rarement dans le cœur Ce qu'on écrit sur les murailles.

Mon épigramme eut un grand succès.

Le professeur-agrégé ne fut plus désigné par les six cents écoliers de droit que sous le nom di^ Agrégé-tartuffe. Sa haine contre moi fut implacable; il chercha toutes les occasions de me prouver son ressentiment. Mais sans reproche dans ma conduite, ferme dans mes examens, j'en fus quitte pour la boule noire permanente sur laquelle je glosai plus d'une fois. Arriva l'époque de ma thèse : c'était là que le traître m'attendait. J'avais choisi pour sujet ^ : « du mariage ». Et je m'étendais sur les devoirs que ce lien solennel impose à l'honnête homme, avec toutl'é-

^ Pc nuptiis.

philantrope , sans le soulèvement enfin de mes six cents camarades qui m'honoraient de leur attachement et de leur estime, j'eusse payé de ma liberté , peut-être de ma vie , le noble élan d'une imagination neuve, rêvant le bonheur de ses semblables , l'enthousiasme d'un disciple zélé des jurisconsultes philosophes dont les prédictions se sont réalisées.

Enfin arriva le jour où je devais soutenir cette thèse qui déjà m'avait attiré le blâme et l'anathème des uns , les félicitations et le dévouement de tant d'autres. Le digne recteur m'avait prévenu que je serais serré de près par mon persécuteur, qu'il m'autorisait à combattre unguibus et rostro. Un grand concours de monde s'était formé dans la salle de l'université : les uns étaient convaincus que je serais écrasé sous le poids des accusations dirrigées contre ma thèse; les autres, et M. Salomon lui-

même, qui partageait mes opinions , espéraient que je soutiendrais dignement la lutte j et que j'en sortirais vainqueur. L'évêque d'Orléans et tous les membres de l'officialité étaient présens. Tous semblaient former contre moi la ligue la plus accablante : je n'en fus point effrayé; un seul regard du recteur présidant cette imposante assemblée, me donnait une assurance qui fortifiait mon courage. J'avais fait une toilette recherchée, et sous une robe neuve d'avocat, que j'avais fait venir de Paris , je montai l'escalier redoutable qui conduisait à la chaire , le cœur toutefois battant avec violence et les genoux vacillans.

Je salue mon auditoire avec dignité ; mais en même temps avec cette modestie qui réclame l'indulgence. Après avoir échangé quelques phrases de politesse avec mes adversaires , comme des gladiateurs se faisant dans l'arène

le salut des armes, je reçois de plusieurs professeurs des argumens auxquels je réplique avec une précision qui étonne, avec une soumission qui satisfait. Peuà-peu la mer où je vogue s'agite et devient menaçante. Je tiens ferme le gouvernail de mon frêle bâtiment, et je brave la tempête. Alors paraît Agrégé- Tartuffe, qui fond sur moi comme un corsaire et veut me démâter. Je reçois sa bordée, à laquelle je riposte de tribord et de bas-bord. Atteint par quelques boulets qui le heurtent, il devient furieux et veut me couler bas. Mettant aussitôt de côté toute métaphore , il m'accuse d'impiété, d'athéisme, de sacrilège, en voulant donner une existence civile à ceux que la religion et le droit -canon rejetaient du sein de la société. Il me désigne comme un de ces novateurs qui voulaient fouler aux pieds les lois divines, les mœurs antiques, les vertus héréditaires, pour pro-

MES RECAPITULATIOWS.

léger le vice, légitimer la prostitution , saper les fondemens du trône, de l'autel , et violer impunément les saintes paroles de l'Evangile.

Je répondis à ces imputations calomnieuses avec l'étonnement qu'elles me faisaient éprouver; et me livrant par degrés à toute l'indignation qui m'animait, je déclarai que ne connaissant aucunement les lois canoniques sous l'obédience desquelles je ne serais jamais placé, j'avais cru pouvoir donner au droit naturel toute l'extension que m'inspirait l'amour du bien public.

Je soutins que le jeune légiste qui se livrait à la perfection des lois de son pays, et plaidait la cause de tant d'orphelins, n'était ni un athée, ni un dangereux novateur; mais un interprète de la nature outragée, mais un véritable inspiré de ce Dieu de bonté qui disait à à la femme adultère : Allez, et ne péchez, plus! « Paroles sublimes^ »

MA thÈsk T)v. droit. 77

m'écriai-je , c qtie les ministres de Jé- » sus-Christ ne devraient jamais ou- » blier! Sentence véritablement divine, » qui vaut bien celles que l'hypocrisie » écrit chaque jour d'un œil louche et » d'une main anonyme, sur les mu- » railles de cette enceinte ! »

A ces mots , que je proférai d'une voix retentissante, en dardant mes regards sur le basilic qui croyait me tuer des siens, un applaudissement prolongé se fait entendre dans la salle ; et mille braço , que répètent mes nombreux condisciples , m'annoncent que j'ai frappé juste, et que le serpent, malgré ses replis tortueux, vient de recevoir une profonde blessure. Enhardi, fortifié par le patronage et l'assentiment de six cents jeunes élèves , et surtout par un sourire approbateur que laissait échapper en ce moment le vénérable recteur, j'aiguise de nouveau mes armes, et m'attachant à la défaite de l'ennemi ,

je m'appuie sur je ne sais quel passage de saint Augustin en faveur des enfans naturels ; je retrace avec chaleur tous ce qu'avait fait pour eux saint Vincent de Paule; je cite ce que la plus haute magistrature de France avait prononcé pour adoucir leur sort ; et je termine en m'écriant : a Oui, tout ce qui porte » un cœur noble et compatissant^ tout » ce qui connaît les devoirs sacrés d'un » père de famille , se réunit dans cet » instant à mes désirs, à ma pensée.

» Laissons donc, laissons murmurer » tous ces cœurs froids, tous ces es- » prits que rétrécit l'insensibilité ! Gar- » dons -nous, dans une cause aussi » belle , gardons-nous d'écouter ces » baiéclteires de profession, ces fan- » tomes humains privés des sentimens » et des jouissances de la paternité!

» Bannissons de nos réunions et de nos » écoles ces égoïstes sans liens et sans )) affections sur la terre , ces sophistes

» ergoteurs qui défigurent tout au nom » du créateur de l'immense harmonie » de l'univers , qui osent nier impu- » demment les paroles et les volontés )- du bienfaiteur des hommes, et voiler » la vérité^ dont les rayons partent du » ciel, en nous effrayant par de ridi- » cules menaces, en nous asservissant » par de grossiers mensonges ! «

A peine avais-je proféré ces mots, qu Agrégé - Tartuffe me dénonce aux membres de l'officialité comme blasphémateur impie, comme propagateur des principes subversifs de la morale et de la religion. « Tant de fiel entre- » t-il dans l'ame des dévots M . . » A l'instant même tous les écoliers de droit se lèvent et désignent mon accusateur comme l'ennemi de la jeunesse et l'auteur des écrits anonymes qui jetaient le trouble dans toute l'école. A cette sor-

^ Tantae ne animis cœlestibus irae 1

tie violente, inattendue, la cafard pâlit et veut répondre. Ses jeux étincellent de colère-, ses lèvres sont tremblantes. Tel est un serpent qui voudrait lancer son venin, et qu'effraie un danger qui le menace. Debout dans la chaire, et gardant le silence , j'attendais avec sécurité le résultat de ce terrible orage. L'évêque, inquiet lui-même de ce mouvement spontané d'une jeunesse ardente et nombreuse, se contient avec prudence , et fait signe au docteur agrégé de se retirer. Notre vénérable recteur calme en peu de mots la tempête, et déclare que les débats sont fermés. Les membres de l'université vont aux voix^ et mon persécuteur n'ayant pu voter, j'ai tout à la fois l'honneur et la jouissance d'être reçu bachelier à l'unanimité des suffrages.

Ce triomphe est partagé par mes nombreux camarades, qui m'entourent en me félicitant d'avoir démasqué l'hy-

MA niii^vi; ut DKoir. 81

pocrite professeur avec autant de courage; ils déclarent tout haut qu'ils sont mes garans et mes défenseurs contre toutes les attaques de l'offîcialité j et que lorsqu'on est traité d'impie et de perturbateur de l'ordre social, il est bien permis d'exhaler son indignation avec quelque énergie. L'évêque garda constamment un silence qui semblait être approbateur ; et peu de temps après on apprit dans Fécole qn' Agrégé-Tartuffe était destitué.

Jamais en effet qualification n'avait été plus méritée j et j'en acquis moimême la preuve par un de ces hasards qui se plaisent à confondre l'imposture et à découvrir la vérité. Sept ans à peu près s'étaient écoulés. La révolution agitait la France, et les grands instigateurs des troubles politiques avaient organisé, même au sein de l'abondance, une disette factice qui se faisait sentir dans les principales villes du royaume.

<S2 WKS RÉCAPITULATIONS.

Le beau jardin de la France n'en fut pas exempt. La majeure partie des habitan;> de la ville de Tours manquait de pain. Je faisais alors partie des fonctionnaires publics du département , et fus envoyé, conjointement avec le maire de la ville et le procureur-syndic, négocier des farines à Orléans, dont les magasins étaient remplis. Les officiers municipaux nous accueillirent avec la plus touchante cordialité ^ et nous cédèrent de quoi nourrir, pendant un mois entier, la commune que nous représentions. Mais ils nous prévinrent que nous ne pourrions faire charger nos bateaux sur le port , si nous n'allions pas nous munir , dans les différentes sections , de l'autorisation du peuple. Nous résolûmes donc, mes deux collègues et moi^ de nous rendre dans les cinq sections de la ville d'Orléans, dont une, entre autres, désignée sous le nom de Saint-Vincent, était

LE TRAINEAU. 85

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€c (ErAttteAtt.

Après avoir décrit la fourbe et l'audace d'un prêtre prévaricateur, je m'empresse, pour rafraîchir mes idées, et donner à mon ame sa nourriture habituelle , de rapporter une anecdote qui prouvera que, si parmi les ministres de la religion, il en est qui prennent le masque de l'hypocrisie , et cachent le caractère le plus faux^ l'esprit le plus vindicatif, on en rencontre aussi qui

9G MES RECAPITULATIONS.

iragissent que pour être utiles , secourables. Ceux-là , toujours la tolérance dans le cœur, et les paroles de l'Évangile sur les lèvres , se regardent sur la terre comme les délégués d'un Dieu de bonté, de justice et de paix, chargés de convaincre sans violence , d'instruire sans imposture, de consoler sans effrayer, de tendre la main à ceux qui s'égarent, et de les ramener au troupeau des fidèles , par une douce patience qui, tôt ou tard, attire la confiance, et fait naître la foi.

J'avouerai aussi que j'ai besoin pour moi-même, d'expier, en quelque sorte, la chaleur où je me suis laissé entraîner en peignant Agrégé-Tartuffe ; et de convaincre mes lecteurs de tout le bonheur que j'éprouve à rendre hommage à ces vrais pasteurs dont tous les pas, toutes les actions, tendent sans cesse à éclairer^ à secourir leurs semblables. Un vieux curé de village , qui réunit l'amour et

LK TRAINEAU. 8T

les respects de ses paroissiens, est pour moi l'objet d'un culte tout particulier. J'unis mes bénédictions à celles qu'il reçoit sur son passage : sa présence est pour moi l'indice de quelque bonne action ; son sourire me donne l'idée de la béatitude, et je suis souvent tenté de baiser la main bienfaisante qu'il me présente avec affection.

Tel était un de mes grands oncles maternels , le vénérable Barnabe, curé du village de Feigne , près Montbazon , sur les bords de l'îndre, à trois lieues de la ville de Tours. Frère du sénéchal de Sainte-Maure, père de ma mère, il joignait les avantages de la fortune à toutes les qualités de l'homme de bien. Je l'ai vu souvent, à l'époque où l'on récolte les foins, principale richesse de l'Indre , réduire l'office divin , pour donner aux agriculteurs le temps de soustraire, le dimanche, le produit des prairies à un orage qui se préparait. Il

avait pour principe que qui travaille, prie. Jamais il ne prenait sur lui que l'argent dont il pouvait disposer, parce que toujours il rentrait la bourse vide. Habitué dès sa jeunesse aux exercices du corps , on le voyait tantôt grimper au faîte d'une chaumière^ pour éteindre le feu qui venait de prendre à la cheminée ; tantôt pousser à la roue , au risque de déchirer ses vêtemens , souvent même de se blesser , pour aider un habitant à faire franchir un pas difficile à son vieux cheval épuisé de fatigue; tantôt enfin s'élancer dans l'Indre à l'époque de ses crues rapides , dévastatrices, pour sauver un enfant entraîné dans son berceau , pour aider à retirer du gouffre une génisse , une chèvre , une brebis. En un mot , il ne se passait pas d'hiver sans que ce digne pasteur ne donnât des preuves remarquables de sa force, de son courage, et de son humanité. On eût dit qu'il avait pris pour

LE TRAINEAU.

devise ces belles paroles de Térence' : « Je suis homme : rien de ce qui inté- » resse mes semblables ne m'est étran- » ger. »

Mais ce qui touchait plus encore dans cet homme de bien, c'était le mystère dont il couvrait ses aumônes journalières. La soutane qu'il portait dans le courant de la semaine, n'était fermée que de cinq ou six boutons, afin d'être quittée plus facilement soit dans un taillis , soit dans un ravin, où souvent il conduisait le pauvre qui s'offrait à sa vue , presque nu , et auquel il passait sa chemise. Il en donnait jusqu'à trois ou quatre par mois ; et lorsque sa vieille gouvernante le grondait de se dépouiller de la sorte, au grand air^ au risque d'altérer sa santé, il lui répondait en souriant : {( Bah ! hah! la charité réchauffe. »

Cette pieuse habitude de se dépouil-

^ Homo suin ; hiiinâni nihil à me alicnum piito.

90 MES KECAPITULATIONs.

1er ainsi, pour revêtir l'indigence, s'était répandue dans tout le canton, et lui mérita des jeunes filles de sa paroisse un hommage dont je le vis pleurer comme un enfant. Il avait remarqué que tous les dimanches , sur l'autel de la chapelle de la Vierge , on déposait une quenouille garnie du chanvre le plus fin^ ornée de rubans blancs , et que le dimanche suivant, cette quenouillée de chanvre qu'on renouvelait, était métamorphosée en écheveaux de fil. Au bout de quelques mois , il reçut une pièce d'excellente toile, des mains de ses jeunes paroissiennes qui le chérissaient comme un père, et qui lui déclarèrent que tous les six mois elles lui feraient une pareille offrande dont elles se distribuaient le travail , sous les auspices de la mère des anges. Aussi ne se passait-il plus de semaine sans que l'heureux curé ne rentrât au presbytère après s'être dépouillé.

LE TKAINEAV. '.'5

mon grand-oncle les plus vives félicitations. La princesse de Rohan n'osait y joindre personnellement les siennes ; mais lorsqu'elle venait à l'office divin du village , son regard et tous ses mouvemens indiquaient clairement qu'elle aurait voulu renf:ercier elle-même son digne curé. Enfin, quelque temps après, le prince vint lui-même rendre visite à son pasteur; et, sans lui témoigner le moindre ressentiment de tout ce qui s'était passé , il se contenta de lui dire, en lui serrant la main : « Vous êtes un » digne ministre du Seigneur. »

Tant de vertus avaient mis ie curé de Veigné dans la plus haute considération. L'archevêque de Tours voulut le nommer à un bénéfice important qui venait de vaquer ; il le refusa. Les pauvres devenaient rares dans sa paroisse , et son humble fortune lui suffisait pour les secourir.

J'aurais de la peine à exprimer l'atta-

9(} MES UECAP1TUI,ATU)>'S.

chement et le respect que je portais à cet excellent homme. Il m'honorait d'un intérêt particulier, m'obligeant à lui raconter mes folies de jeunesse. Il était ravi de mes succès littéraires, et me prédisait que je ferais un jour parler de moi. Je n'ai jamais rencontré de piété plus tolérante ei plus gaie, de bonté plus naïve et d'instruction plus profonde et plus variée.

J'avais été le voir au milieu d'un hiver rigoureux : il me savait gré de ces visites inattendues qui lui prouvaient tout le plaisir que je ressentais auprès de lui. Il avait alors soixante -douze ans ; et les vieillards sont sensibles aux égards de la jeunesse. Un froid excessif avait couvert la terre d'une neige qui, tondant aux rayons du soleil, reprenait pendant la nuit une surface glacée. Tous les chemins étaient devenus impraticables : on n'apercevait pas dans la campagne un .seul être vivant. Depuis cinq

LE TRAINEAU. 97

jours j'étais retenu chez mon grandoncle par un verglas continuel, qui avait empêché son vicaire de revenir de la ville de Tours , où l'avaient appelé des devoirs de famille. Un matin , lorsque nous achevions un déjeuner très abondant ; car le respectable curé aimait la bonne chère , arrive le berger d'une ferme située sur les confins de la paroisse , à plus d'une lieue du presbytère. Le malheureux était transi de froid , et contusionné par les chutes fréquentes qu'il avait faites. Il annonce que sa maîtresse , mère et aïeule de nombreux enfans, venait d'être atteinte d'une apoplexie qui mettait ses jours en danger^ et qu'elle réclamait les secours de la religion. « C'est une de mes ouail- » les que j'estime le plus , » dit mon oncle « depuis quarante ans je lis » au fond de son ame , je n'en con- » nais point de plus pure... Va te ré- » chauffer^ mon garçon , te réconforter

MES RECAriTULATIONS.

» à la cuisine , et je te suis dans un » instant, — Eh ! comment pourrez- » vous, » lui dis -je aussitôt, « vous » transporter à cette ferme ? La surface » de la terre n'est plus qu'une glace » qui ne vous permet pas d'aller à che- » val. — Parbleu ! j'irai à pied. — A » votre âge , et sur un verglas que les » rayons du soleil rendent plus dange- » reux encore ! c'est impossible. — Le » ciel disposera de moi comme il lui » plaira ; mais quand un agonisant » m'appelle , mon devoir est de voler H auprès de lui... Qu'on avertisse le » sacristain ! » A ces mots il prend mon bras et gagne l'église, où la cloche sonne l'appel à la miséricorde divine. Mon oncle , revêtu de ses habits sacerdotaux et des vases sacrés, fait sa prière, et se dispose à partir. La famille du sacristain et les plus proches habitans du village, entourent leur vénérable pasleur, et s'opposent à son départ. Ils of-

LE TRAINIAU. 99

frent de le porter à bras , bien enveloppé dans son manteau. » Mais le pied » vous glissera , » m'écriai-je , « et vous 51 laisserez malgré vous tomber votre j) précieux fardeau. » Mon oncle pensait comme moi et préférait aller à pied, en répétant que , dût-il lui en coûter la vie, il voulait se rendre auprès de l'excellente mère de famille qui l'appelait. « Son voyage est encore plus sérieux )) que le mien, » disait-il avec expression ,• et je ne saurais me dispenser d'al- » 1er l'y préparer. — Eh bien ! » répliquai-je vivement, « il me vient une idée » qui pourra tout concilier. Rentrez )) auprès de votre feu , mettez vos bot- )) tes fourrées, enveloppez-vous bien de » votre manteau , et je suis à vous. »

Je mande aussitôt le taillandier du village , et lui fais poser deux lames en fer sous un vieux fauteuil de bois que j'avais remarqué dans la cuisine , et qu'occupaient ordinairement les pau-

100 MES RtCAPlTl;LATIO^S.

Vies qui venaient se réchauffer au feu du pasteur. Je lui demande ensuite s'il ne pourrait pas mettre quelques pointes à mes chaussures ^ ainsi qu'à celles du berger et du sacristain. Jl me répond que rien n'est plus facile : en effet tout fut exécuté selon mes ordres. Je fais également ferrer en pointes de fer le bout de trois bâtons ; je place mon respectable oncle sur le traîneau fait à la hàtej je m'y attelle avec mes deux compagnons de voyage , et nous voilà traversant le village, d'un pied ferme, au milieu de l'admiration qu'inspirait le zèle du curé, et des vœux qu'on faisait pour notre heureux retour.

Mon traîneau réussit au gré de mes souhaits : coulant avec facilité sur le verglas , il rendait notre cher fardeau bien léger. L'émotion du vieillard était si vive , si encourageante ! a Cher en- » fant, » me disait-il avec un regard attendri , « cher enfant , combien je

LE TRAINEAU. 101

» te remercie! C'estDieii qui t'a inspiré, » c'est Dieu qui te récompensera. 2) .... Enfin nous arrivâmes à la ferme : tous les enfans de la mourante avaient jonché de paille l'entrée de leur demeure^ espérant que le jeune vicaire , dont ils ignoraient l'absence, oserait braver la rigueur de la saison. Qu'on juge de leur surprise, en voyant leur vieux pasteur qui venait lui-même remplir le plus beau , le plus sacré de ses devoirs ! Oh ! que de larmes d'attendrissement , que d'actions de grâces entourèrent mon vénérable ami ! Ils lui demandèrent la permission d'aller prévenir leur mère, leur aïeule, afin de lui éviter une trop grande émotion qui pourrait achever de l'éteindre; et bientôt nous fumes admis auprès d'elle.

Mais je dois faire ici ma profession de foi; je n'avais poi nt vu jusqu'alors accomplir les cérémonies religieuses auprès des

102 MES UÉCAPITULATIONS.

agonisans :1e spectacle dont je tus témoin me pénétra d'un respect et d'un attendrissement qui jamais ne se sont effacés de mon souvenir. Oh ! qu'il est beau^ qu'il est sublime , ce ministère sacré qui donne le droit de soulager l'être souffrant , de rassurer son ame inquiète , et de lui servir d'appui pour quitter ce monde , en faisant luire à ses yeux presque éteints une nouvelle lumière ; en l'aidant, pour ainsi dire,, à quitter sa dépouille terrestre, pour se revêtir d'une enveloppe immortelle ! . . . C'est , de tous les attributs du sacerdoce , celui qui donne le plus de droits à la reconnaissance des croyans , aux respects de ceux-là mêmes dont la foi serait chancelante. C'est dans ce moment solennel qu'un prêtre tolérant , consolateur, est véritablement l'interprète de Dieu. Je ne connais aucun rang parmi les hommes qui soit au-dessus de celui-là. Combien sont utiles et respectables ceux qui

LE TRAINEAU. 10Ô

savent en remplir les devoirs au profit de l'humanité souffrante ! Mais aussi combien sont coupables ces ministres fanatiques^ désespérans, qui profitent de la faiblesse que produit la douleur, d'une conscience agitée , d'un aveu plein de repentir j pour menacer au nom d'un Dieu qui peut-être a déjà pardonné , pour tourmenter une imagination malade, pour empoisonner un reste de vie par le tableau terrible d'un supplice éternel !

Ce ne fut point le langage que mon excellent oncle tint à la femme pénitente : il la soutint dans l'aveu naïf de ses torts, la fortifia dans son espoir du pardon. Il lui retraçi le bien qu'elle avait fait pendant soixante ans, et l'assura qu'il expierait facilement auprès de la divine justice le peu de fautes qu'elle avait pu commettre. Faisant alors approcher d'elle ses enfans et ses petitsenfans , qu'elle avait tous comblés de

bienfaits^ il les lui fit bénir en lui disant : « Femme de bien , vénérable » mère de famille, prenez courage!

» Dieu vous rendra la bénédiction que )) vous venez de donner à votre nom- » breuse lignée... » Commençant alors les paroles sacramentales , il l'administra comme un ami, comme un frère qui pourvoit aux besoins d'un long voyage.

Aussi, l'agonisante ne cessait-elle de répéter avec le sourire de la béatitude : « Oui , grâce à vos bontés , à vos priè- » res... je sens... que je vais m'endor- » mir en paix... appuyez votre sainte » main sur mes lèvres. . . et recevez l'ex- » pression de ma reconnaissance ! »

Elle nous suivit des yeux, jusqu'à ce que nous fussions sortis. Je l'examinais avec une attention scrupuleuse; et je remarquai sur ses traits altérés l'empreinte d'un calme heureux et d'une pieuse résignation. Nous replaçâmes le consolateur des affligés et l'appui des

LE THA1^EAU. 105

mourans, sur le traîneau que je me félicitais plus que jamais d'avoir inventé : nous nous y attelâmes de nouveau , le sacristain et moi; et nous regagnâmes après une heure de marche , le village de Veigné, dont tous les habilans à la porte de leurs demeures, nous saluèrent par mille acclamations de joie. Presque tous accompagnèrent leur digne pasteur à l'église où ils unirent leurs actions de grâces à celles que celui-ci rendit à Dieu qui l'avait soutenu, protégé dans sa course pastorale. On parla dans toute la contrée du traîneau dont mon oncle prétendait que le ciel m'avait donné l'idée; et qui fut ensuite imité par tous les curés des environs, lorsque la rigueur de l'iiiver semblait mettre un obstacle à l'accomplissement de leurs devoirs .

Mon grand-oncle conserva son traîneau jusqu'à sa mort^ et voulut, dans ses derniers momens, qu'il fût remis à

ma mère, sa nièce chérie, comme un souvenir de l'heureuse inspiration de son fils. Elle-même le conserva religieusement j et lorsque certains esprits méticuleux et frondeurs se plaignaient devant elle de l'énergie avec laquelle je poursuivais les hypocrites, les intolérans, cette femme de bien , cette excellente mère leur désignait mon traîneau , et leur disait : « Voyez comme il )) sut aider, honorer les ecclésiastiques » amis de l'humanité ! . . . Celui qui s'at- )) telle à un vieux fauteuil , pour traîner » un pasteur septuagénaire à une lieue » de sa demeure , en bravant la rigueur » du froid, en s'exposant à s'estropier )) et peut-être à perdre la vie... celui- » là ne saurait être un ennemi de la » religion «

MA RECEPTION d' AVOCAT. 107

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Au Parlement de Paris.

La carrière du barreau fut pendant long-temps l'objet de ma plus vive ambition , le but constant de mes travaux , la seule profession qui paraissait convenir à mes goûts, à mes habitudes, à ma chère indépendance. Je résolus donc de m'y livrer tout entier sous les aus-

108 TMES RECAPITULATIONS.

pices d'un de mes oncles germains nommé Soreau, jurisconsulte renommé dans Paris , ami et condisciple des avocats les plus célèbres. Arriva bientôt le jour où je devais prononcer mon serment. Cette cérémonie était imposante :

on ne pouvait être reçu qu'à l'audience de grand'chambre , par le premier président qu'entouraient environ quarante conseillers en robe rouge, et dans tout l'éclat de la magistrature. Il n'était permis de franchir la barre, qu'en don-«. nant la main à un patron présentateur qui se faisait votre garant. Le mien fut Tronçon- Ducoudray , dont la mâle éloquence égalait déjà les nobles qualités de l'ame. Éloquence à la fois précieuse et funeste qui conduisit son illustre auteur dans une terre d'exil où il périt victime des propagateurs de l'anarchie. Avant de paraître à la grand'chambre, l'avocat était présenté par son patron au parquet de l'avocat-général , pour ob-

MA UKCEPTlOiN d'avocat. 1 O'J

tenir son admittalur . Ua, bien souvent il subissait un examen assez sévère : il fallait qu'il répondît à des questions qu'on lui adressait tant sur les devoirs de la profession d'avocat, que sur les principes de l'homme d'honneur.

Je parus donc devant M. Séguier, digne descendant de cette illustre et ancienne lignée de magistrats, l'honneur de la France. Celui-ci avait remplacé le célèbre d'Aguesseau dont il semblait avoir hérité le rare talent et le noble caractère. Sa figure était imposante, expressive : ses yeux dardans et couverts d'épais sourcils, pénétraient jusqu'au fond de l'ame; et sa voix sonore inspirait une sorte de terreur que dissipaient bientôt les expressions gracieuses, insinuantes, qui s'échappaient de ses lèvres avec une admirable facilité. Parmi les diverses questions qu'il me fit, il me demanda quelle était, selon moi, la vertu constitutive de la

110 MES RÉCAPirilLATlONS.

profession à laquelle je me destinais. Je lui répondis que c' 'était l'amour de l'indépendance. II me regarda fixement, et me dit d'un ton ferme : « Est-ce que » vous seriez de ces jeunes novateurs » qui rêvent de grands changemens » dans les lois qui nous gouvernent?

)) — Monseigneur, » lui répliquai-je ; « il ne m'appartient pas d'unir ma fai- » ble voix à celle des grands réforma- » leurs; mais j'ai lu avec un enthou- » siasme irrésistible, votre admirable )) réquisitoire du i8 août 1770, où, )) sous la pourpre et l'hermine qui » vous couvrent, vous avez annoncé )) les causes d'une prochaine révo- » lution. )) M. Séguier ne put s'empêcher de laisser échapper un sourire; et signant mon admittatur avec un empressement remarquable, il me dit en me le remettant : « Vous êtes issu de » magistrats, portent vos lettres de ï) bachelier; vous serez digne de vos

MA RÉ(:EPTIO^ d'avocat, 1 1 1

» ancêtres. — Qui mieux que vous, » monseigneur, pourrait me servir de » modèle? » Il sourit de nouveau, et me serrant la main , en me remettant mes lettres, il m'invite à le suivre. Je marche sur ses pas escorté de Tronçon- Ducoudray et de plusieurs jeunes bacheliers qui , comme moi , se disposaient au serment , qu'en effet , sur le réquisitoire de l'illustre avocat-général, nous prononçâmes entre les mains du premier président, M. Daligre, qui nous fît prendre place au barreau.

Il m'est impossible d'exprimer ce que je ressentis de joie et de dignité d'homme , en m'assejant parmi les grands orateurs qu'à cette époque on citait au Parlement de Paris. Ils étaient presque tous présens ; mes yeux avides, éblouis, parcouraient les figures vénérables de ceux dont l'éloquence, le savoir et le courage avaient tant de fois défendu le faible contre le puissant, vengé

lia MES RECAPULLATIONS.

l'innocence accusée et l'honneur outragé, démasqué le faussaire, l'hypocrite, reconquis des droits usurpés , consolé des affligés , et maintenu partout la balance de la justice... Mais parmi les visages plus ou moins expressifs qui frappaient mes regards, il en fut un sur lequel ils s'arrêtèrent comme par une puissance magique. C'était tout à la fois un mélange de candeur et de noble assurance^ d'esprit et de bonhomie, de grâce et de naturel. Jamais physionomie plus mobile, plus attrayante n'avait excité à ce point mon intérêt et mon admiration. Cette tête chauve, ce front découvert et ces yeux étincelans, cette pose gracieuse et sans apprêt , ce nez aquilin, cette bouche ornée des plus belles dents, et prête à devenir l'interprète d'une ame brûlante, tout produisit sur moi, je ne sais quel enchantement dont s'aperçut Tronçon- Duroudray, qui me dit avec cette fierté

MA RECEPTION d'aVOCAT. 113

d'un grand talent rendant hommage à un talent plus grand encore : « C'est » Gerbier. — L'intrépide défenseur des » Lionel contre les jésuites? — Lui- )) même. Il réunit à lui seul l'onction ») et la force, le pathétique et la fine » plaisanterie, l'énergie et la modéra- » tion, la grâce du style et la majesté M du débit... C'est en un mot le Cicé- » ron français.

Les Daligre, les Séguier et tous les magistrats sous la pourpre, avaient disparu : je ne voyais plus que Gerbier.

J'étudiais sa pose et tous ses mouvemens : j'épiais son regard tour- à- tour imposant, enchanteur : j'étais heureux de partager l'air qu'il respirait. « Ce » n'est rien que de le voir, » me dit mon patron : « vous allez l'entendre , et » vous pourrez juger vous-même de M toutes les admirables qualités qu'il « réunit. » Bientôt en effet le Cicéron français se lève et plaide la cause

d'une jeune dame que son père désavouait, et qu'il voulait dépouiller de ses droits, pour les reporter à deux enfans qu'il avait eus d'un second mariage. Cet homme inflexible avait pour défenseur Hardouin de la Reynerie , avocat célèbre dont la figure fortement caractérisée et la voix dure , menaçante , formaient un contraste frappant avec les traits et l'organe de son digne adversaire. L'un portait dans l'ame les plus douces émotions, et attirait tous les regards sur sa jeune cliente placée tout près de lui. L'autre, par la forte structure de son corps et la vigueur de ses poumons, semblait vouloir dérober à tous les yeux le père dénaturé qu'il défendait avec une mâle énergie, et il s'efforçait de réprimer l'irrésistible émotion que lui faisait éprouver Gerbier, par ces coups droits qui portent directement au cœur, ])ar ces preuves puisées dans la nature, et que tous

MA RÉCEPTION d'aVOCAT. 115

les efforts les plus vigoureux et les mieux calculés ne sauraient repousser.

En effet après avoir employé toutes les armes que lui donnaient les principes du droit, et le texte même de la loi; au milieu des syllogismes âpres et serrés avec lesquels ne cessait de le harceler son redoutable adversaire, Gerbier transporté par ce feu électrique du sentiment et par ces admirables élans de la piété filiale, prie les nombreux magistrats de porter leurs regards scrutateurs du père sur sa cliente, et de celle-ci sur l'auteur de son être. Il fait remarquer entre eux une ressemblance si frappante ; il fait vibrer avec tant de force l'accent de la nature, que le client d'Hardouin ne peut retenir les larmes qui s'échappent de ses yeux , pour la première fois peutêtre ; et cède à cette irrésistible puissance qu'envainvoudraientbraverles passions les plus fortes : Gerbier s'en aperçoit; et aussitôt il s'écrie : < Magistrats, quit-

116 MES RKCAPITULATIONS.

» lez vos chaises curules ! orateurs du » barreau , laissez là tous les prestiges ») de l'éloquence ! regardez.. . oh ! regar- )) dez ! la nature est plus puissante que » nous. » A ces mots le père s'élance vers sa fille , lui tend les bras ; elle s'y précipite et recouvre tous les droits de

!a légitimité.

Je sentis en ce moment solennel , que jamais je ne m'étais fait une juste idée du pouvoir de l'éloquence : Gerbier me semblait être un envoyé du ciel, descendu parmi les hommes pour les éclairer et réparer leurs erreurs. La profession d'avocat devint pour moi la plus belle mission que l'on puisse recevoir du créateur. Ni le souverain qui s'entoure des heureux qu'il a faits ; ni le héros qui verse son sang pour la gloire et l'indépendance de sa patrie ; ni le savant qui use sa patience et ses forces pour faire une découverte utile à l'humanité; aucun d'eux ne me parut plus

MA RECEPTION d'aVOCAT. 117

grand, plus digne de la vénération publique et de la reconnaissance nationale, que celui qui puisant en lui seul toutes les ressources de l'esprit humain et de la puissance de la parole, éclaire ses semblables j les venge, ou les reconcilie Je m'unis à tous les jeunes légistes qui se pressaient autour de leur plus parfait modèle; et le portant sur nos bras de la salle d'audience, à la bibliothèque des avocats , nous lui fîmes éprouver une des plus délicieuses jouissances qu'il eût connues de sa vie :

les douces larmes qui coulèrent de ses yeux , furent la juste récompense de celles qu'il nous avait fait répandre.

Tant sont frappantes de vérité ces belles paroles de Tacite ^ : « Est-il un art 1) qui donne une gloire et une renom- » mée comparables à celles dont jouit M l'orateur ? »

^ Quae faraa et laus cujusvîs artis cum oratorum gloriâ comparanda est ?

Tronçon - Ducoudray me présenta particulièrement à cet homme célèbre, comme un des jeunes avocats stagiaires qui admiraient le plus son talent; et je reçus de Gerbier un serrement de main dont le souvenir me fait tressaillir encore , et qui acheva de m'inoculer l'ardent désir de m'illustrer à mon tour dans la même carrière.

Peu de mois après j'eus l'honneur de plaider ma première cause que me procura mon excellent patron ; il prétendait que son jeune élève ne tarderait pas à devenir son digne émule. Encouragé par un suffrage aussi flatteur, guidé par les conseils d'un jurisconsulte aussi savant, je m'élançai comme un jeune coursier qu'on dégage de ses entraves, et qui parcourt avec la rapidité de l'éclair, toutes les sinuosités du vaste champ qu'on offre à ses regards. Je mis dans ma plaidoirie une chaleur juvénile qu'on excusa ; mais en même temps une

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clarté qui fixa l'attention des magistrats et surtout un élan d'ame qui les toucha. L'avocat Tronchet contre lequel je plaidais , m'adressa au moment même du choc de nos armes, d'honorables encouragemens. Je gagnai ma cause, et fus dès-lors classé parmi les jeunes athlètes qui donnaient de l'espérance.

Rien ne manquait à mes vœux, et devant moi s'ouvrait la plus brillante carrière où me portaient mes goûts et toutes mes facultés morales. Je me vojais déjà marcher un jour sur les traces de grands modèles que j'avais sous les yeux, et que j'étudiais sans cesse , lorsque le parlement de Paris par de vigoureuses et justes remontrances, où il prenait la défense du peuple, contre les impôts excessifs et les dilapidations éhontées de la cour, excita la vengeance du ministère qui détermina le monarque trop confiant et trop craintif , à le transférer à Troyes.

Ce coup de foudre de l'autorité suprême retentit dans toute la France :

il porta surtout au barreau de Paris l'atteinte la plus funeste. L'arrestation et l'exil de plusieurs magistrats , firent fermenter les têtes ; et bientôt les indices d'une grande révolution éclatèrent de toutes parts. Les jeunes légistes privés des avantages de leur profession, se firent sectaires, formèrent des clubs; et soudain s'alluma ce vaste incendie qui embrasa toutes les parties de la France, opéra dans l'ordre social ces changemens et ces innovations qui firent triompher la cause sacrée du peuple, sapèrent les fondemens du trône et le pouvoir de l'antique dynastie. Les états-généraux furent convoqués ; et les ordres privilégiés cédant à la force, aux récriminadu tiers-état, se repentirent, mais trop tard, d'avoir opéré le réveil d'une grande nation.

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Je fis partie des premières associations que formèrent les légistes entre eux, où bientôt furent admis les publicistes et les grands ambitieux , qui prenaient encore le masque de l'ordre public. Mais je ne tardai pas à les connaître , à les comprendre : trop franc, trop ennemi des intrigans, pour être leur dupe, en m'associant avec eux ; trop éclairé par la connaissance de rhistoire, et l'élude particulière que j'avais déjà faite des passions humaines, je résolus de me retirer de ces mêmes associations se disant animées de l'amour de l'indépendance; et me réfugiai dans ma belle et paisible patrie, sur ces bords délicieux de la Loire, où les antiques mœurs de ses habitans se ressentent de l'air doux et salutaire qu'on y respire. Là retrouvant des parens que je chérissais , le tuteur de ma jeunesse, mon vénérable beau-père, un grand nombre d'amis, et quelques condisci-

pies, je cherchai à me dédommager de mes premiers succès au barreau de Paris, par ceux que je pouvais obtenir au théâtre qui devenait une arène séduisante, fécondejet je jetai lesfondemens d'un ouvrage qui m'appela bientôt à de nouvelles destinées.

MABAME ©HJGAZ ® N o

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