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SECOND

On a bien raison de dire que les premières impressions ne s'effacentjamais. Le succès de la petite comédie qu'on avait jouée sur le théâtre de Tours, m'avait donné pour l'art dramatique une secrète prédilection que je ne pouvais vaincre. Ni les études sérieuses qu'exige la profession d'avocat, ni l'at-

trait qu'elle offre à ceux qui ont le bonheur d'y débuter avec éclat , ni ces conférences nombreuses formées par les jeunes légistes qui s'y perfectionnent, ni cette entraînante camaraderie qui unit et resserre les liens du jeune barreau de Paris , rien n'avait pu ralentir mon secret penchant pour les brillantes illusions du théâtre. Bien souvent je refusai les invitations les plus honorables, les plus séduisantes ; et m'arrachai des cercles les plus brillans, où j'avais l'honneur d'être admis, pour assister aux premières représentations qu'on donnait alors sur les principaux théâtres de ia capitale.

Parmi les grands talens qui enflammaient mon imagination , excitaient mon enthousiasme , il en était un dont la séduction devenait entraînante, inexprimable : c'était celui de la célèbre, de l'inimitable madame Dugazon, actrice de l'Opéra -Comique , appelé à

celte époque Théâtre -Italien. J'avais admiré souvent madame Saint- Huberti au grand Opéra dans la tragédie lyrique , mademoiselle Raucourt dans les chefs-d'œuvre de notre scène française, et la brillante mademoiselle Contât dans la comédie; mais aucune de ces femmes célèbres ne réunissait, à mon avis, cette variété de perfection, ce mélange incompréhensible de pathétique et de gaîté, de noblesse et de simplicité , de finesse et de naturel , que faisait admirer madame Dugazon dans les différens rôles où tour-à-tour elle se montrait princesse et villageoise, soubrette et tendre mère, ingénue et coquette , opulente et pauvre femme. Elle saisissait avec une admirable vérité toutes les nuances de la nature , tous les mouvemens du cœur humain, toutes les inspirations de l'imagination la plus dévorante. A l'époque où j'arrivai dans la capitale , elle créa le rôle de Nina , ou la Folle par amour,

Î2f.) MES RECAPITULATIONS.

avec une perfection qu'il est impossible de décrire : il fallait lavoir et l'entendre pour prendre une juste idée de cette voix pénétrante, de ce délire déchirant et plein de charmes , de cette énergie d'expression qu'elle faisait vibrer dans tous les coeurs. Bientôt changeant d'accent, de pose, et pour ainsi dire de visage, elle créa le personnage deSophiej amante et institutrice du jeune Sargines; et s'y montra douée de cette raison , de ce noble élan , de cet amour qui anime tout et fait des héros. Jamais, jusqu'alors, je n'avais pu comprendre toute l'étendue , toute la puissance de la séduction d'une femme , et de son influence sur la destinée de celui dont elle a fait son chevalier. Je ressentais la flamme électrique dont elle embrasait l'ame de son jeune ami ; et j'aurais voulu retourner à mon adolescence , pour être guidé , soutenu , formé par une pareille institutrice Quelque

temps après , cette actrice incomparable offrit dans la comtesse à^ Albert le modèle de l'amour conjugal , d'une femme forte et courageuse , qui ne connaît aucun obstacle et ne redoute aucun danger pour se montrer l'honneur de son sexe et la digne compagne d'un héros persécuté... Et, lorsqu'après avoir iTeprésenté ces grands prsonnages, elle revenait sous la cotte rouge et le chapeau de paille , ravir dans ^abet , enchanter dans Denise de l'Épreuve villageoise j ou bien sous le tablier de Jacinthe de l'Amant jaloux, et de Lisette des Evénemens imprévus, exciter le rire et l'hilarité de tous les spectateurs , on ne concevait pas comment l'esprit, la grâce et le talent , pouvaient saisir tant de nuances, varier à ce point les intonations de la voix, les habitudes du geste et les traits du visage. On était tour- à- tour ému, ravi, transporté; des larmes les plus abondantes on passait au rire le

plus attrayant ; de la terreur à la gaîté la plus vraie , la plus communicative : on parcourait en un mot toutes les sinuosités du cœur humain : on éprouvait toutes les sensations qui laissent un profond souvenir... Et c'était l'ouvrage d'une seule femme , dont l'admirable instinct ne cessait d'être l'interprète de la nature y dont le talent flexible et toujours vrai , fut cité par les auteurs et les amis de l'an comme le modèle le plus accompli qu'ait jamais possédé notre scène lyrique.

Le lecteur ne sera pas étonné que je laisse aller ma plume à la dictée de mon cœur , et que je m'étende sur cet éloge si justement aiérité. Madame Dugazon fut ma marraine dramatique ; elle soutint mes premiers pas dans une carrière que j'ai parcourue avec un bonheur constant, et qui eut une si grande influence sur ma destinée. Le récit iidèle que je vais faire , prouvera tout

ce que je dois à cette femme célèbre , dont il m'est si doux de pouvoir en ce moment saluer la cendre et honorer ia mémoire.

Les profondes émotions qu'elle m'avait fait éprouver, achevèrent de développer en moi ce germe scénique dont, bien jeune encore, j'avais donné une première preuve sur le théâtre de la ville qui m'a vu naître. J'enviais en secret le sort des auteurs dont madame Dugazon faisait valoir les ouvrages ; et je conçus le projet de lui offrir un rôle qui fût digne de son admirable talent. Je venais de lire le Siècle de Louis XIV, par Voltaire j et j'avais été frappé de l'épisode si bien décrit dans la vie de Pierre-le- Grand, où , sous les vêtemens d'un simple ouvrier et le nom le plus obscur, le czar , jeune encore, travailla pendant plusieurs mois à la construction du premier vaisseau qui fut lancé des ports de son vaste empire. Je n'avais pu lire

sans un vif intérêt , le rôle à la fois touchant et romanesque qu'on y voit jouer à cette Catherine Alexiowna, née Alfendey qui j simple paysanne et veuve d'un soldat livonien, élevée par un ministre luthérien sous lequel s'étaient développées les grandes inspirations de son ame , avait fait éprouver au jeune charpentier de vaisseau l'amour le plus violent^ l'estime la plus profonde. Cette fille de la nature, douée d'une élévation de sentimens qui captive, et d'une admirable beauté, était devenue la compagne fidèle de l'empereur des Russies, ayant été couronnée publiquement en 1719; et se montra digne d'une aussi haute destinée. Elle me parut un personnage réunissant les principales qualités qu'on remarquait dans madame Dugazon : je veux dire la vraie noblesse , la grâce naturelle et les épanchemens d'un amour profondément senti. Je composai donc secrètement , pendant quelques mois

que je passai sur les délicieux bords de la Loire , un drame lyrique en trois actes , qui retraçait les amours de Catherine et de Pierre - le -Grand. J'en communiquai le pian à mon ami Hallou'ùi, qui m'avait si bien servi dans les représentations de la Matinée a la mode. Il approuva mon travail , et me prédit un grand succès. Je revins à Paris au mois de mai 1789, avec mon beau-père qui accompagnait un de ses amis inti' mes , député à l'assemblée nationale.

Je demandai lecture à l'administration du Théâtre-Italien j et bientôt le jour solennel fut indiqué pour que je parusse devant l'aréopage dramatique, composé à cette époque de noms imposans et de plusieurs célébrités , parmi lesquelles était madame Dugazon.

La veille de cette lecture à laquelle j'attachais tant d'importance, j'allai rejoindre mon beau-père à Versailles, et lui confiai la position critique où je me

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trouvais , le priant de m'encourager par sa présence à l'assemblée générale des sociétaires du Théâtre- Italien , et de prendre, avant tout, lecture de l'ouvrage que j'avais fait à son insu. Enfin je le suppliai de me guider dans cette circonstance décisive pour la nouvelle carrière que je me proposais de parcourir. Mon beau-père ému, surpris, s'empressa d'examiner le soir même mon manuscrit avec son ami le député, homme instruit et d'une rare amabilité.

Dès le lendemain matin je descends h leur appartement , ému moi-même , et redoutant la décision qu'on allait porter sur mon drame lyrique , lorsque mon beau -père, rayonnant de joie et me tendant les bras, me dit avec une vive émotion: « Bien, cher ami!

» très bien ! tu as enfin rencontré le » genre de littérature qui convient à tes » goûts , à tes moyens. Ton ouvrage » est à la fois touchant et gai , histori-

» que et romanesque. Le dialogue en » est vif et naturel , les situations sont » amenées avec art. Je serais bien )) trompé si tu n'intéressais pas tes » juges. Mon ami et moi nous t'es- » corterons pour paraître devant eux.

» Toutefois il faut te préparer à de )) grands obstacles dans la carrière dra- » matique , et ne pas oublier ce que » pense Martial : « On prise peu les » auteurs vivans j ils excitent trop » l'envie \ »

Nous partîmes tous les trois pour Paris : c'était vers le 12 juillet 1789.

La chaleur dévorante de l'atmosphère était en comparaison de celle des têtes qui fermentaient alors dans Paris. Nous nous rendons à une heure précise à l'assemblée générale des sociétaires du Théâtre-Italien , composée

' Yivis... farna negaliu- : hi siint individiae nirairùm.

d'artistes célèbres,, dont le suffrage était si digne d'envie. D'un côté se trouvaient placés Clahvalj Granger, Michu ^ Narbonne, Trial ^ Chenard, Courcelles^ Philippe^ etc., de l'autre étaient groupées mesdames Gontier, Carline, Saint-Aubin^ Adeline, Crétu^ etc. Madame Dugazon s'était assise en face de moi ; et ses yeux flambojans , la grâce imposante de son maintien^ sa respiration haletante et ses narines gonflées , annonçaient qu'elle portait à ma lecture un intérêt tout particulier. J'ai su depuis que Granger^ à qui j'avais communiqué ma pièce pour obtenir lecture, l'avait prévenue qu'il y avait un rôle digne de son beau talent. Ma jeunesse, une élocution vive et pénétrante, dont j'étais doué à cette époque, mon beau-père et son digne ami , placés derrière moi , et dont les belles ligures et les cheveux blancs commandaient le respect ; tout se réunissait

pour inspirer de l'intérêt en faveur du jeune auteur pâle et n'osant lever les jeux sur l'auditoire dont il était environné.

Je lis mon premier acte, et j'entends dire qu'il promet. Je prends de l'assurance et donne à mes différens personnages toute l'expression qui leur convient. L'attention de mes juges redouble; des signes d'approbation leur échappent. J'achève mon second acte, et j'aperçois des larmes qui s'échappent des yeux de madame Dugazon. Oh!

qu'elles étaient précieuses pour moi !

Je crus voir qu'elle éprouvait une attraction véritable pour le personnage que je lui destinais; et je lis mon troisième acte avec plus de vigueur encore et plus d'entraînement. Apeineavais-je proféré les derniers mots de la pièce , que tous mes auditeurs se lèvent spontanément, et déclarent que la pièce est reçue d'une voix unanime , et sans

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scrutin. « C'est votre premier ou- » vrage^ » me dit madame Gontier avec cette franche gaîté qui la caractérisait ; « en ce cas, vous nous en ferez }) d'autres et succéderez à notre vieux » Sédaine. » Cette prédiction me mit hors de moi. « Je demande à mes » chers camarades , » ajoute aussitôt madame Dugazon , « la permission de » donner en leur nom le baiser d'ini- » tiation à notre jeune auteur^.. » A ces mots je m'avance et l'embrasse avec une ivresse mêlée d'un certain égarement qui ne lui déplut pas. Elle rougit, me serra la main, et me demanda quel était le musicien qui serait chargé de mon ouvrage. Je répondis que je l'ignorais, et qu'à peine arrivé de mon pays, incertain sur la réception de ma pièce, je n'avais pas osé choisir un collaborateur. « Eh î bien , » reprend cette femme adorable , « j'en ai un à » vous proposer, et dont vous serez

» content. Allez vous reposer quelques » instans dans la loge qui vous est » préparée , et revenez me prendre ; » je vous conduirai de suite , avec >) nos deux semainiers , chez celui ); qui seul peut donner à votre bel » ouvrage tout le charme musical » dont il est susceptible , et assurer le )) grand succès que nous en atten- )) dons. »

Je me retire avec mon beau-père et son ami : ils m'embrassent à leur tour^ et m'accompagnent jusqu'à la loge de M. Chenard , où je me repose quelques instans, et je redescends le plus promptement possible rejoindre mon aimable protectrice. Celle-ci me conduit , avec MM. Clairval et Narbonne, auprès d'un personnage illustre, dont l'accueil flatteur et l'honorable présence complétèrent une des plus belles journées de ma vie^ puisqu'elle fixa ma destinée et me fit produire par la suite les

trente-quatre ouvrages que j'ai fait paraître sur les principaux théâtres de la capitale^ et qui composent la moitié de ma carrière littéraire.

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