PREMIERE ENTREVUE
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Nous arrivons rue Poissonnière , en face de la rue Beauregard : je vois encore d'ici la porte-cochère de l'hôtel où nous entrâmes. On m'avait nommé^ chemin faisant, le compositeur célèbre auquel j'allais être présenté ; et au nom de celui dont les admirables , les nom-
breuses productions avaient enchanté mon enfance, enthousiasmé ma jeunesse, j'éprouvai un saisissement de crainte et de respect qui m'ôlait la respiration. Mes aimables guides me rassurèrent, et bientôt nous fûmes introduits dans le cabinet de travail de l'immortel auteur de tant de chefsd'œuvre dont s'est enrichie notre scène lyrique.
Je m'imaginais trouver dans Grétry qui s'était illustré depuis si long-temps, un vieillard affaissé sous le poids des ans et de ses nombreuses couronnes.
Quelle fut ma surprise , de voir en lui l'homme encore dans la force de l'âge , dont le maintien, le geste et le langage annonçaient l'entière conservation de ses facultés morales ! Tout ce que l'esprit et la finesse ont de plus ravissant, était empreint sur sa figure vénérable.
A travers cette dignité d'un grand artiste habitué à d'éclatans hojumages.
perçait une bonhomie qui charmait et rapprochait les distances. Un vieil accent hégeois qu'il avait conservé depuis son enfance^ donnait à ses paroles je ne sais quel attrait qui en doublait l'expression. Je croyais voir Anacréon rajeuni, ou bien Orphée ayant pris une nouvelle forme, pour enchanter les mortels par les sons ravissans de sa lyre.
Madame Dugazon l'embrasse, en l'appelant bon père : c'est ainsi qu'ils le nommaient tousj et me présente comme le jeune auteur d'un ouvrage dont la lecture venait d'obtenir les suffrages unanimes de la Comédie Italienne. Les deux semainiers s'empressèrent de lui remettre la délibération qui exprimait le désir qu'il fit la musique de ma pièce 5 et Grétry, jetant sur moi un regard scrutateur , me dit avec un sourire malin : « Je conçois qu'à » votre âge on s'empare aisément de la
» tête des femmes ; mais vous êtes un )) habile enchanteur , puisque vous » exercez le même empire sur les Ti hommes... Je remercie beaucoup les » sociétaires de la Comédie Italienne » de me procurer une alliance avec un M jeune auteur qui ranimera ma vieil- » lesse ; et j'accepte avec empresse- » ment une union qui s'annonce sous » d'aussi favorables auspices. » En achevant ces mots, il me tend la main que dans mon premier mouvement je fus tenté de baiser avec respect ; mais une secrète fierté me retint : je me bornai , non sans effort , à la serrer avec une vive émotion. « Toutefois, »
reprend Grétry , « je demande à con- » naître l'ouvrage : quand | voulez- )) vous m'en faire la lecture? — De- )) main , si cela vous convient, — Bien » volontiers j mais pas avant deux )) heures. Je vous demanderai la per- » mission de faire entendre votre
» poème à ma femme et à mes deux » filles , que je consulte toujours en » pareil cas. Je juge volontiers les si- » tuaîions musicales ; mais les femmes » ont un lact, ungoùt, une habitude n des convenances , qui donnent, selon )) moi, une grande importance à leur opi- » nion sur les productions de l'esprit. » Je répondis que je n'avais pas moins de confiance dans le jugement des dames, et que j'aurais un grand plaisir à lire mon ouvrage en présence de l'honorable famille Grétrj. « Je vous demande » bon père, » ajoute madame Dugazon, (( à revenir entendre cette nouvelle )) lecture : notre jeune auteur la fera » avec une chaleur, et une vérité d'ex- » pression que je voudrais imiter dans )) le rôle très important qui m'est des- » tiné. Dussé-je éveiller son amour- )) propre, je dirai devant lui que c'est » un des lecteurs les plus vrais , les » plus pénétrans que j'aie entendus de
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» ma vie. » Je baissai les yeux à cet éloge sorti d'une bouche aussi expressive j et nous nous séparâmes en nous promettant d'être exacts au rendezvous du lendemain.
J'en fais ici l'aveu , je passai la nuit dans la plus vive agitation : Catherine Alfendey ne fit pas une plus vive impression sur le czar des Russies , que celle qui devait représenter ce personnage dans ma pièce, n'en avait produit sur tous mes sens. Son patronage si flatteur, excitait ma reconnaissance ; sa haute célébrité commandait mon admiration ; la grâce de ses manières et sa touchante beauté, m'enchaînaient à son char parmi ses plus zélés admirateurs. Je la priai d'accepter le titre de ma marraine; et à partir de ce moment, je n'ai pas cessé jusqu'à sa mort, de lui porter l'attachement respectueux et la gratitude vivement sentie de son filleul dramatique. Je n'avais alors que vingt-
cinq ans : j'étais doué d'une ame expansive, d'une imagination facile à s'enflammer ; et sans un heureux hasard qui vint me distraire de ce penchant que je n'osais définir , je fusse à coup sûr devenu l'esclave soumis, le soupirant téméraire, insensé d'une divinité que les princes du sang royal et que les personnages les plus célèbres de cette époque , entouraient de leurs hommages , enivraient de leur encens.
On se doute bien que le lendemain je fus le premier au rendez-vous. Madame Dugazon marchait pour ainsi dire sur mes pas. J'avais fait ce jour-là , par je ne sais quel motif, une toilette très recherchée; et les deux semainiers de la Comédie-Italienne m'ajant désigné comme un jeune homme bien né, fils ou proche parent de députés du tiers-état, ce qui devenait alors un titre imposant, Grétry me présenta à sa femme et à ses fiiiesavec une distinction I. 10
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remarquable. La dame de la maison était une bonne et franche Lyonnaise , à la figure ouverte, au coup-d'œil expressif, aux manières aisées. Sa fille aînée , image vivante de son père , avait épousé M. Marin, fils d'un riche capitaliste. Elle était Fauteur de la musique du Mariage cV Antonio. Sa figure charmante portait l'empreinte de la mélancolie et d'une secrète souffrance. Sa sœur cadette, nommée Antoinette, âgée de seize ans^ était un chef-d'œuvre de grâce et de beauté. Jamais regard n'avait pénétré plus avant dans mon cœur. C'était une flamme irrésistible, et en même temps un charme inexprimable de modestie et de candeur. Il régnait dans son maintien , dans tous ses mouvemens , une aisance et surtout une dignité qui ravissaient, imposaient tour-à-tour. La première impression qu'elle produisit sur moi, fut si forte, que j'eus de la peine à
proférer les premières lignes de mon manuscrit. Mais bientôt le désir défaire agréer mon ouvrage à l'illustre compositeur qui devait l'embellir de son talent ; et l'espoir d'intéresser mon auditoire , me rendirent toute ma force et ranimèrent mon courage. Mon débit parut naturel, expressif : après la lecture du premier acte de ma pièce , je vis les figures s'épanouir, je remarquai des signes d'approbation ; et j'avais à peine achevé de lire le second acte , que Grétry se lève et jne fiance comme son collaborateur. Encouragé par un suffrage aussi précieux, transporté par l'effet que je produisais, je rais dans la lecture de mon troisième acte , un élan si chaleureux, une élocution si touchante, que j'aperçus des larmes dans tous les yeux, surtout dans ceux d'Antoinette qui me sjrut plus ravissante encore. Grétry m'embrasse , me remercie de réchauffer ainsi ses vieux
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ansj et promet que sous trois mois la musique de Pierre-le-Grand sera terminée. Madame Dugazon me félicite de nouveau, non-seulement sur ma pièce, mais sur la manière avec laquelle j'en faisais sentir toutes les nuances ; et la belle Antoinette dont je guettais le son de voix, laisse échapper de ses lèvres de roses : « Je ne connais que l'abbé » Delille qui lise aussi bien que mon- » sieur. » Ces paroles tombèrent sur mon cœur, comme les gouttes d'une rosée vivifiante ; et me firent tressaillir au point que Grétry lui-même s'en aperçut, et me dit avec une expression toute paternelle : « Allons, remettez- » vous ! les éloges des femmes sont » enivrans. J'ai passé par là : ils sont » presque toujours le présage d'un » succès; aussi, rarement mes filles se » sont-elles trompées sur les différens » poèmes qui m'ont été présentés. Le ;> votre leur plaît ; et cela me confirme
» dans l'espoir que j'ai de cueillir avec » vous une nouvelle couronne. — Il » m'est bien doux^ » répondis -je, c( d'avoir des garans tels que ces dames ; » et je serais trop heureux si, sous )) leurs auspices , je pouvais ramasser 1) une feuille qui s'échapperait de vos » nombreux lauriers. » Grélry me serre de nouveau la main , et nous annonce alors que devant partir sous peu de jours , pour Lyon , patrie de sa femme , accompagné de sa famille , il emportera mon ouvrage dont il prend l'engagement de rapporter la partition terminée , à son retour des bords du Rhône. Il m'invite à dîner pour le lendemain, avec ma chère marraine qui me reconduit à mon hôtel dans sa voiture, et me fait promettre de la visiter le plus souvent que je pourrai, me choisissant pour son lecteur particulier, et m'inscrivant dès ce moment même au nombre de ses amis. Je crus apercevoir dans
cette invitation si flatteuse, des projets de séduction ; mais je me trompais :
cette adorable femme aussi délicate que constante dans ses liaisons, était, à cette époque , attachée à l'un des plus brillans princes de la cour, qui l'idolâtrait; et le vif intérêt qu'elle me témoignait, n'était que le mouvement naturel de son ame , que l'effet de l'amour de son art, la portant sans cesse à traiter avec affection tous ceux qu'elle jugeait capables d'alimenter son admirable talent.
J'en eus le lendemain la preuve convaincante. Pendant tout le dîner chez Grétry, qui pour moi, fut un des plus délicieux que j'eusse fait de ma vie, elle ne cessa de parler du bonheur qu'elle éprouvait à lancer les jeunes auteurs dans la carrière, à se les attacher par les liens durables de l'amitié ; et me saisissant la main , elle ajouta du ton le plus aimable : « N'est-ce pas que
» VOUS aimerez toujours un peu votre » marraine? — Mon attachement et » mon respect pour vous , ne finiront )) qu'avec votre célébrité, » lui répondis-je, en déposant sur la belle main qui serrait la mienne , le baiser le plus expressif. « Je serais bien trompé, lui dit Grétry , si votre filleul ne vous » faisait pas honneur. — Ne trouvezy> vous pas , » ajoute Antoinette, (• que H l'ouvrage de monsieur a quelque » chose de la manière de notre bon Sé- )) daine? — Beaucoup, » dit madame Dugazon , « cela m'a frappée. — Per- » sonne, » répliquai-je, « n'admire y) plus que moi , ce peintre de la na- » ture, qu'on ne sait pas toujours » apprécier. Quant à moi, c'est le )) modèle que j'étudie avec le plus de « zèle et d'admiration. — Vous ai- » mez Sédaine ; » me dit vivement madame Grétry : «Eh bien, je vous » le ferai connaître. Il est brusque
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)) et même un peu sauvage ; mais le » plus franc et le meilleur des hom- » mes : je suis sûre que vous l'aime- )) rez. »
Après le dîner ^ ma belle marraine qui jouait dans la seconde pièce, me conduisit au Théâtre-Italien dans sa voiture ; et me dit avec cet intérêt d'une véritable amie : « Que pensez-vous » d'Antoinette Grétrj? — C'est, » répondisse, « l'assemblage le plus par- » fait de tout ce qui peut plaire, inté- )) resser. — Elle a vivement saisi les » situations attachantes de votre ou- » vrage. — Elle paraissait en effet y » porter quelque attention. — Je se- » rais bien trompée , si votre lecture » n'avait pas laissé dans son ame une » profonde impression. J'ai vu ses » grands yeux bleus se mouiller de » larmes. — Elles ont failli me couper » la voix, arrêter ma respiration... C'est y> une jeune personne parfaitement or-
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» ganisée. — Oh! ce sera une femme » encore plus distinguée par les quali- » tés de l'ame , que remarquable par sa » beauté. C'est l'idole de son père : il » prétend qu'elle l'inspire dans ses » compositions. — Elle doit être déjà » très recherchée dans le monde ? — » Sans doute, mais tout ce qui tient » aux lettres , aux arts , a plus d'attraits )) pour elle, que le prestige éblouissant » de l'opulence ou de la grandeur; et » pourtant elle est à même de s'allier » à certains grands personnages de la )) cour : c'est la filleule de la reine... » Qu'avez-vouSj et d'où vient cette al- » tération qui se peint sur votre vi- » sage? — Elle est, dites-vous la filleule » de la reine? — Marie-Antoinette » l'aime beaucoup : il ne se passe pas » de mois qu'elle ne la fasse venir à » Versailles, où toujours elle la com- » ble de présens. Chaque fois que sa )) majesté vient à notre théâtre, après
MES UECAÎITULATIONS.
» avoir tait au public ses trois révé- » rences d'étiquette avec une grâce » inimitable, elle cherche des yeux sa » charmante filleule ; et de sa loge , lui » envoie un baiser , aux applaudisse- » mens de tous les spectateurs. — Un )• pareil honneur doit tourner la tête » de la jeune personne. — Eh bien, »> pas du tout : elle porte sans doute à » son auguste marraine le dévouement » le plus respectueux et le plus tendre ; » mais elle fuit les grands et ne recher- » che que la société des littérateurs ou )) des artistes. Ce n'est qu'au milieu )) d'eux, me disait Grétry, qu'elle trouve » l'aliment qui convient à son cœur , » à son inîagination. Elle n'épousera » jamais qu'un homme de talent; et » n'ambitionne que de partager un jour » quelque célébrité digne de celle de » son père. — En ce cas , » répliquai-je , » elle court risque de rester » long-temps tille.... Et ce serait grand
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» dommage.... » En ce moment, la voiture s'arrêta devant la porte des acteurs du Théâtre-Italien; je donnai la main à ma chère marraine, et j'allai m'établir à l'orchestre fréquenté par les auteurs a^ant leurs entrées. Là, j'unis mes applaudissemensà ceux d'un public nombreux entourant l'inimitable Nina de leurs hommages, et me retirai de bonneheure à l'appartement quej'occupais dans un hôtelsolitaire, afin de partir le lendemain dès six heures, pour aller instruire mon beau-père à Versailles du succès inespéré que j'avais obtenu chez Grétry, et du bonheur inexprimable que j'éprouvais de l'avoir pour collaborateur. Je me voyais déjà partager sa destinée , la plus digne d'envie. En effet, jamais jusqu'alors je n'avais rencontré de mortel aussi favorisé de la nature et de la fortune. Haute célébrité, grande aisance, bonheur domestique, ivresse paternelle, noble indépendance^
il réunissait tout, et pouvait dire avec Martial ^ : « Je rassemble ici tout ce » qui peut rendre heureux. )
^ Vitam quœ faciunt beatiorem. . . liaec sunt.
l' ASSEMBLEE NATIONALE. 157
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