CHAPITRE VII
A M. Jules Dupré fils.
En partant pour lTsle-Adam, je savais devoir y retrouver mon ami Nicolas Moreau, d'Étampes, et aussi Georges Prieur, que je n'avais fait qu'entrevoir autrefois.
Je fus heureux de pouvoir faire plus ample connaissance avec cet excellent homme, nature d'élite comme l'on n'en rencontre que bien rarement dans la vie ; caractère franc, ouvert, esprit fin et jovial, cœur généreux, trop même, car souvent il en fut dupe ; et je sais une histoire qu'il me raconta par la suite, où un certain personnage joua un triste rôle dont Prieur souffrit beaucoup.
Très instruit et passionné d'art, cet ami regretté se serait fait un nom dans la peinture,
si l'impitoyable mort ne l'avait fauché avant l'heure. Quel souvenir que celui de ce loyal garçon, étincelant d'esprit, et qui, en 1871, mourut de douleur, crachant le sang, en entendant le récit du bombardement de Strasbourg... Passons !
Jules Dupré le tenait en haute estime, autant pour son caractère aimable que pour le talent qu'il lui reconnaissait, où le goût était la qualité dominante. Dessinateur attentif, il y a de lui certains fusains dignes de Rousseau et de Dupré.
J'ai l'heureuse chance d'en posséder un assez grand et fort important ; c'est une cour de garde forestier, où sous les pommiers qui l'ombragent sont symétriquement rangées les niches pour les chiens qui lui étaient confiés en pension, pour le dressage; ce dessin pourrait être signé de tel ou tel nom célèbre.
Georges Prieur fit de charmantes décorations dans les propriétés des environs de l'Isle-Adam et au château de Montmorency : guirlandes de fleurs s'enroulant autour de piédestaux, avec des échappées de paysage. Impossible, je l'ai
dit, d'avoir plus de goût, et, en plus, une couleur pimpante, riche en colorations délicates à ravir les yeux.
A cette époque, 1851, j'allais passer toutes mes soirées chez lui, à Parmain, annexe de Tlsle-Adam, et j'y voyais venir, outre Moreau qui était de fondation, un pastelliste du nom de Blanc qui écrasait les crayons de couleur avec une virtuosité des plus brillantes; puis le grand Damay, ancien élève de Drolling, où il avait connu Jules Valadon, chez qui je le revis longtemps après, et ensuite, Jules Dupré, toujours exact après son dîner, et avec lequel je m'en revenais le soir, assez tard généralement, le quittant à l'auberge de l'Écu où j'avais élu domicile. Son frère Victor y venait aussi, mais assez rarement, gêné un peu dans ses habitudes par la présence de Jules, qu'il admirait, certes, mais qui pour lui était un peu trop à cheval sur la bonne tenue.
Victor Dupré est incontestablement au-dessous de son frère, qui, lui, est un maître de haut vol, et Totor, le premier, entonnait des Hosannah ! à chaque œuvre nouvelle de Jules,
s'en montrant fier, bravement, et lui pardonnant les disputes qu'il lui suscitait « par rapport » à sa moitié.
Je l'entendis un soir nous parler de la Bataille de Hondschoote qui, après avoir été placée à Versailles, est actuellement au musée de Lille, où cette œuvre capitale et de dimension énorme (environ 8 mètres sur 6 mètres) brille d'un vif éclat. « Eugène Lami, disait-il, a établi la composition et mis en place les figures, oui, c'est vrai ! mais lorsque Jules eut peint le ciel, et quel ciel admirable ! les bonshommes et les chevaux, très habilement groupés, avaient l'air en zinc, et c'est Jules qui a repris le tout, pour mettre d'accord le paysage qui les tuait. » Or, il est certain que l'on devine aisément l'apport des deux peintres, et la touche corsée de Jules Dupré sur la croupe des chevaux, les terrains, partout enfin ; mais ce qui est merveilleux ce sont les fonds immenses et bien sous le ciel, qui semble d'or fin. Que ne dirais-je sur Jules Dupré ?
Il faut avouer que le contraste était grand entre les deux frères; l'un, Jules, homme du
monde, élégant d'allure, parlant admirablement de son art, peignant mieux encore; et ce gros Victor Dupré, tout à la bonne franquette, un tant soit peu vulgaire, rougeaud, la pipe toujours aux dents, l'œil émerillonné, brillant sous ses cheveux roussâtres retombant en frisons et voilant un regard finaud et rusé.
11 était né à Limoges, contrée qui n'est pas précisément réputée pour l'élégance des manières, et véritablement il en avait gardé comme un arrière-goût de terroir, sans jamais avoir pu s'affiner.
Il était du reste bon diable, sans préjugés, passionne pêcheur de goujons, mais possédant un réel talent de peintre paysagiste à côté de son grand frère ; dans l'intimité on l'appelait simplement « Totor ». C'était en un mot un type des plus originaux, pas fier le moins du monde avec les pauvres gens, même plus à son aise avec les humbles, avec qui il pouvait plaisanter et lancer malicieusement le mot pour rire, car il était spirituel et au besoin savait clouer son homme d'un trait aigu, bien incisif. Il fallait qu'il fût bien agacé pour cela, car
c'était bien, après tout, le meilleur garçon qui se pût voir.
René Tener, élève de Jules Dupré, a raconté sur Victor les histoires les plus drolatiques. N'importe, Victor Dupré, nonobstant sa tenue un peu trop négligée, a laissé des paysages charmants ; il y a de lui des saulaies délicieuses.
Aussi bien, il ne me reste ici qu'à transcrire une lettre que j'adressais à Jean Dolent, et qui est insérée dans son volume intitulé : Petit manuel d" art à l'usage des ignorants l, en rétablissant la date erronée de mon arrivée à l'Isïe- Adam, ainsi que quelques détails omis à dessein.
A Jean Dolent.
« Mon cher ami,
« Vous me demandez des notes sur Jules Dupré et mes appréciations sur l'homme et l'artiste, soyez satisfait.
1 Voir Jean Dolent. Petit manuel d'art à Vusac/e des ignorants. Paris, Alph. Lemerre, éditeur, MDCCCLXXIV.
(( C'était en 1851, à TIsle-Adam.
« Je commençais à faire de la peinture sur nature, et, à cet effet, j'étais allé voir dans ce charmant pays un de mes presque compatriotes, Nicolas Moreau d'Étampes, peintre de chasses, pour faire des études avec lui et sous sa conduite.
« Il y avait là un de ses amis, Georges Prieur, peintre paysagiste, un homme charmant, intelligent, instruit, beau causeur, du talent, mais malheureusement trop fortuné pour franchir ce saut-de-loup qui sépare Farliste de l'amateur. Tous les soirs, nous nous réunissions chez lui. La compagnie se composait ordinairement de Nicolas Moreau, de Victor Dupré, de Fiers quelquefois, et de moi, tout jeune homme.
« Dominant l'assemblée, la belle figure de Christ d'un grand artiste plein d'inspiration, de fougue, de sentiment, et parlant aussi bien qu'il peignait, Jules Dupré, réminent paysagiste, un des chefs de l'école moderne, avec Théodore Rousseau, Eugène Delacroix, Diaz, Paul Huet, etc., la pléiade de 1830 !
« Or, au milieu d'une atmosphère bleutée par la fumée, on causait art, littérature, livres nouveaux et maîtres peintres modernes ou anciens. J'écoutais de mes deux oreilles ces conversations animées et colorées.
« Tout à coup, le silence se faisait, Jules Dupré, monté au plus haut diapason, s'animait à la description d'une œuvre d'art ou à la défense d'un rival... et quelle chaleur de diction! quelle persuasion il apportait ! Je n'ai jamais connu un homme plus artiste et plus amoureux de son art ; avec cela, de grands yeux bleus expressifs et doux, de longs cheveux blonds encadrant une tête pâle, un peu maigre, nerveuse, se reliant à une barbe souple et abondante : tel était à cette époque Jules Dupré.
« Pour vous donner une idée de la sensibilité excessive de cette nature privilégiée, enthousiaste, énergique ou rêveuse, je vous citerai un fait dont j'ai été témoin.
« Nous avions coutume de nous en revenir tous les deux le soir, de chez Prieur ; nous avions à traverser le pont de llsle-Adam sur
TOise. Ce soir-là, nous revenions vite, car le tonnerre avait des fracas épouvantables, et un orage terrible s'annonçait. Néanmoins, arrivés sur le pont, nous nous arrêtâmes pour contempler l'état vraiment extraordinaire du ciel. Des nuages immenses s'avançaient $vec une vitesse prodigieuse, poussés par des courants opposés, et se brisaient tout à coup, dispersés et fracassés, les éclairs se succédaient sans discontinuité, et le tonnerre tombait à chaque instant; le ciel sillonné de brisées lumineuses : quelle tourmente ! Tantôt le ciel rouge sang se décolorait, et subitement, sans transition, passait au blanc pur et brillant; l'eau reflétait cette intensité de lumière qui aussitôt s'assombrissait, et la décoration changeait. Par moments, le ciel avait des colorations d'un vert intense, fantastique, sinistre, brusquement il s'illuminait de teintes orangées, et tout cela avec une vitesse telle qu'en tournant un instant la tête d'un côté, on perdait un effet instantané de l'autre. Pas une goutte d'eau pendant cet indescriptible chaos céleste, et, chose que nous remarquâmes, les oiseaux chantaient à
tue-tête. Minuit sonnait, nous étions certainement, Jules Dupré et moi, les deux seuls mortels contemplant ces merveilleux tableaux .
« Dupré, ému, me prenait nerveusement le bras quand je manquais un effet, occupé que j'étais à regarder un point opposé. « Vous n'avez pas vu, disait-il ; que c'est beau, que c'est beau ! » Je le regardai dans cette minute où le ciel était d'argent; sa belle tête était convulsée, il pleurait.. .
« De grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber; force nous fut de partir en hâte !... Il y avait une grande heure que nous étions sur le pont de PIsle-Adam. Je n'oublierai jamais cette heure passée la nuit, et quelle nuit ! avec Jules Dupré , en pleine nature tourmentée , sur un pont qui tremblait ; je n'oublierai jamais les larmes que j'ai vues sur la face du grand artiste...
« M. Jules Claretie, dans son volume, F Art et les artistes contemporains, a bien voulu citer ce passage de moi relatif à Jules Dupré, et il continue : « Larmes admirables, larmes de véritable grand artiste pleurant devant cettetiature
qu'il domine, mais dont parfois la sublimité semble le vaincre, défier son génie ; larmes de créateur puissant que tout émeut de ce qui est superbe, les beaux vers, les ciels orageux ou printaniers, les pensées profondes, la musique, la musique surtout, qui le charme et avec la quelle il se mesure, songeant, lorsqu'il fait un paysage, à quelque symphonie de Beethoven , un beau tableau devant être une symphonie pour l'œil, comme une belle musique est une symphonie pour l'oreille. »
« Je vous ai parlé de la chaleur d'âme que mettait Dupré à la défense d'un artiste rival : je tiens à préciser le fait. Ce soir-là on avait causé peinture, des anciens et des modernes ; chacun lançait son nom préféré, et tous les grands noms de l'art avaient défilé, Corrège et Véronèse, Rembrandt et Ribera, Ruysdaël, Hobbéma, Paul Potter, Claude Lorrain, et Rubens et Géricault. En général, la note domi nante était en faveur des maîtres de la couleur, de la vie, de la fougue superbe ou de l'exquise délicatesse de sentiment, des génies naïfs comme Ruysdaël et Paul Potter.
« Jules Dupré, je m'en souviens, prononçait le nom de Claude Lorrain sur un ton particulier, traînant la voix d'une façon mystérieuse où l'on sentait l'excessive admiration.
« Géricault avait aussi l'avantage de cette prononciation spéciale aux élus de son cœur. Pour Rembrandt, il avait une intonation énergique et lourde empreinte de vénération.
« Comme il baissait la voix pour ses préférés, retenait son souffle pour mieux faire vibrer les syllabes du nom ! On eût dit qu'il avait peur de les briser rien qu'en y touchant.
« On était arrivé aux contemporains, et Prieur, admirateur passionné de Dupré, avait prononcé légèrement le nom de Théodore Rousseau. « Après tout, exclama-t-il, Rousseau est surfait, et je ne le trouve pas si... » mais il ne put achever, car Jules Dupré, étendant la main : « Oh ! tout beau, Prieur, dit-il ; n'acca- « blez pas Rousseau » ; et s'échauffant alors : « Rousseau est le premier paysagiste actuel, « touchez-y avec discrétion ; » et sur un ton austère il fit de Rousseau le plus bel éloge que jamais peintre fit d'un autre peintre ; s'éten-
dant sur les beautés, analysant avec générosité les faiblesses, et ' finissant, je me le rappelle encore, par quelque chose d'analogue à ceci : « J'ai été lié intimement avec Rousseau, nous « avons beaucoup travaillé et voyagé ensemble ; « je le connais bien homme et peintre ; et si je « suis fâché avec luipour certaines circonstances, « cela ne me fait pas oublier son immense <c talent; Rousseau est un maître ! »
« Jules Dupré est un travailleur infatigable ; c'est un piocheur enthousiaste, peignant d'abondance, avec un grand sentiment passionnel ; quand il est en verve, il se bat littéralement avec sa toile ; procédant largement, fougueusement, avec une sûreté de touche surprenante ; il ne s'inquiète guère alors de celui qui peut se trouver dans l'atelier, il ne le voit certainement pas. Il aime à être seul, et il est bien difficile de l'entraîner au dehors pour une promenade de plaisir.
« Il me souvient qu'une fois plusieurs de la société isle-adamoise voulurent organiser une partie de forêt. « Mais il faut décider Jules ! » comme disait ce bon Prieur. Nous côtoyions
TOise en cherchant un plan bien traître pour l'attirer dans notre guet-apens, quand soudain nous aperçûmes un homme accroupi sur la berge et barbotant dans l'eau... c'était lui!
« Il s'agissait alors de monter doucement sur les gazons, évitant les pierres dénonciatrices, et de l'aborder tout à coup, pendant qu'un de nous, et ce fut Prieur, irait droit à la porte de son jardin, pour l'empêcher de rentrer. Ce coup monté réussit, on parlementa longtemps . Jules ne pouvait pas ; il avait quelque chose en train, il avait préparé ceci et cela. Prieur fut éloquent, Moreau appuya, Victor Dupré aussi, Fiers insinua un : « Voyons, Jules, tu peux bien pour aujourd'hui.., » Bref, Dupré dit oui. Mais il fallait, disait-il, changer de paletot, de souliers ; un froid saisit la bande., on le devinait. Le laisser rentrer seul était impossible, on l'accompagna chez lui, il ne put s'échapper ; nous restâmes maîtres du maître.
« Oh ! la belle etsplendide journée et quelle admirable promenade en forêt !
« Depuis longtemps déjà nous marchions; il faisait fort chaud, les gourdes étaient épuisées
et chacun aspirait au repos. Prieur, qui menait la tête de la caravane, ne s'arrêtait cependant pas, et clignant de l'œil, prenait un air finaud et entendu qui après tout donnait confiance, et Ton allait... Le gros Victor, dont la marche était difficile, geignait et suaità grosses gouttes ; Prieur enfin s'arrêta, puis, pour s'annoncer sans doute, prit son cor, qu'il portait en sautoir, s'affermit sur les jambes, chercha le vent, et soudain le silence de la forêt de l'Isle-Adam fut troublé par la sonorité d'un hallali triomphal.
« Nous étions arrivés près d'une habitation rustique, chez un garde forestier, nommé Prache, l'ami des artistes, qui très souvent s'installaient sous les pommiers, dans la grande cour, avec un puits pittoresque au milieu, et non loin des niches à chiens, pour peindre des études variées parmi les canards, les dindons et les poules familières.
« C'était aussi le rendez-vous habituel des chasseurs et des excursionnistes des environs.
ce Nous nous attablâmes joyeusement au milieu de la cour ombragée et nous nous préparâmes aussitôt à faire raison à quelques bou-
teilles de clairet déjà apportées par la servante, avec une miche de pain bis et du fromage jaune mettant une jolie note sur la nappe blanche.
« Lorsque Ton se fut suffisamment reposé et rafraîchi, Prieur entonna de nouveau un retentissant chant du départ, et la société se remit en marche pour revenir allègrement par les hauteurs et redescendre àTlsle-Adam.
« On allait par groupes échelonnés ; Moreau riait bruyamment ainsi que le jovial dentiste Pernet, et ils se faisaient une pinte de bon sang à en juger par le bruit insolite, sorte de hennissement, que faisait le nez de Moreau qui, planté ferme sur son épaisse moustache, sonnait des fanfares continues. Ce Nicolas Moreau, dont j'ai déjà parlé à propos d'Étampes, avait du reste des talents de société très réjouissants ; ainsi il imitait à s'y méprendre le cheval et l'âne comme aussi les jappements d'un chien blessé à la chasse à courre, ou fouaillé par un « piqueux » et hurlant de douleur. On entendait distinctement parmi les cris le sifflement de la lanière du fouet cinglant les reins de la pauvre bête.
« Cependant, là n'était pas encore son triomphe, tant il est vrai que, quelque talent que l'on possède, tant que l'on n'a pas donné la note maîtresse spéciale, primant sur le tout, on est encore méconnu. Mais Moreau s'entraînait d'abord, avant de stupéfier ses auditeurs par la délicate faculté qu'il avait d'imiter le cochon ! Que dis-je ? un troupeau de cochons, s'il vous plaît, passant le « matin » dans une « rue de village ».
« C'était inouï de rendu ! on aurait pu en dire le nombre approximativement, on les voyait se heurter, se bousculer pour échapper aux morsures des chiens qui les faisaient se hâter, puis la voix du porcher qui les excitait... Mais, dira-t-on, comment pouvait-il faire comprendre le matin ? Je ne sais comment il s'y prenait, mais ce qui est sûr et certain, c'est que l'on en avait la sensation, que ce ne pouvait être que le matin, et non pas à tout autre moment de la journée... Moreau établissait des nuances... C'était extraordinaire î
« Je n'ai connu par la suite queThabile peintre de chiens 0. de Penne qui approchât quelque
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peu de Moreau, mais combien encore distancé ! Après cette digression nécessaire, nous rejoignons au plus vite notre caravane .
« Jules Dupré causait avec animation et démontrait à Prieur la loi des valeurs en lança nt devant lui, à terre, son mouchoir blanc, lequel, au soleil, avait une intensité de lumière remportant de beaucoup sur l'éclat d'un gros nuage lumineux, qui semblait être en demiteinte. J'écoutais religieusement ces préceptes judicieux, trop oubliés de la nouvelle école, qui n'a pas le temps d'observer sérieusement et met trop de hâte à confectionner en grisaille et tons affadis des paysages anémiques.
« Deux ou trois de notre bande sifflaient aux oiseaux ou chantaient des romances du jour ; le tabac circulait de mains en mains et de p ipe en pipe.
« Victor Dupré, lui, ne défumait pas, et son brûle-gueule prenait des tons rembranesques ; il suivait à l'arrière-garde, faisant toutefois bonne contenance, tout en essuyant continuellement son front ruisselant.
« Je marchais devant avec le père Fiers, qui
souffrait des dents et interrompait sa conversation avec moi par des « oh! » douloureux.
a C'était un bien brave homme que Fiers ; malin et naïf, il avait des mots à lui; ainsi, me montrant la vallée, il me dit d'un air ravi : « Que c'est joli! n'est-ce pas? Moi, je trouve ça gentil, très gentil. » Et alors, baissant la voix avec une expression impossible à rendre, me montrant Jules Dupré qui venait plus loin : « Il n'aime pas ça, lui ! il lui faut des choses (et son bras décrivit plusieurs cercles) ; mais, moi, j'aime bien ça Oh! aïe! les dents! »
« Le soleil disparaissait quand nous rentrâmes en ville.
« Un matin, avec Prieur, nous allâmes chez Dupré ; il étpit à son atelier, où nous craignions de le déranger; mais heureusement il nous prévint dans nos excuses, en nous disant de suite : « Ah ! vous arrivez bien ! Voyez donc ça ! » Il nous montrait sur le chevalet une étude assez grande qu'il avait brossée la veille, avec une énergie et une puissance rares ; il y avait eu uno rage, et le ciel, roulant de gros nuages blancs aux formes étranges, projetait sur la
campagne de grandes traînées d'ombre et de lumière qui donnaient à ce motif, des plus simples assurément en temps ordinaire, un caractère de grandeur et de poésie immenses.
« Nous ne disions mot, et Dupré, s'y méprenant, crut un instant que nous n'étions pas « empoignés », quand tout au contraire il nous eût été impossible d'exprimer notre admiration.
« Nous finîmes par nous entendre, et je me souviens que, s'adressantàmoi, il me dit subitement: « Allons ! jeune homme, dites carrément votre opinion; n'ayez pas peur, je sais écouter toutes les observations, fussent-elles d'un enfant; mais vous, qui me paraissez nerveux et aimer la peinture, votre impression me serait utile !» Et je lui dis « carrément » mon impression, car il m'eût été bien difficile de la dissimuler ; j'étais cloué sur place, je n'ai rien vu d'aussi splendide !
« Nous avions pris nos dispositions, un dimanche matin, pour aller peindre, Nicolas Moreau et moi, des chevaux de halage, si pittoresquement harnachés et surchargés de la limousine
grise rayée de rouge, et que Ton devait nous attacher, sur les bords de l'Oise, à une palissade.
« Moreau, qui comme je l'ai déjà dit plus haut, a fait des études de chevaux dignes de Géricault, influencé qu'il était alors par la fréquentation de Jules Dupré, me donnait d'excellents conseils tout en couvrant sa toile, à quelques pas de moi. 11 avait choisi son sujet de face, tandis qu'évitant les difficultés je m'étais contenté simplement du profil, avec la rivière pourfend. Les braves bêtes ne bougeaient pas plus que si elles eussent été en bois, de sorte que je pus les travailler avec conscience et chercher les tons gris pommelé de l'un d'eux, celui justement qui portait tout l'attirail. La cloche de l'église nous avertissant de la fin de la messe et par contre du déjeuner, nous pliâmes bagage et revînmes à l'Isle-Adam.
« A un certain endroit, où à la suite de travaux quelques grosses pierres gisaient éparses dans l'herbe, nous aperçûmes Dupré assis sur l'une d'elles et faisant la pochade d'un bouquet de saules, pleins de sève, profilant sur le ciel
leur délicat feuillage qu'une brise légère agi tait doucement; le retroussis des feuilles miroitait et leur accrochait des accents d'argent.
« Je vous arrête, les animaliers ! dit le maître, quand nous fûmes à portée ; voyons voir un peu ce beau travail? » Moreau, qui tenait sa grande toile à la main, la lui montra en l'accotant contre une pierre de taille, et Dupré lui en fit les plus vifs éloges, en ajoutant : « Si vous en faites beaucoup comme cela ! je ne suis pas inquiet de vous. » Ce fut mon tour d'exhiber mon ouvrage, qui était piqué au fond de ma boîte : « Allons ! me dit-il, il n'y a pas à dire, débouclez-moi ça ! » et je dus m'exécuter, inquiet, comme l'on pense, de son appréciation. « Eh bien ! ça ira ! il est dommage que vous n'ayez pas poussé dava ntage les jambes de votre premier cheval ; mais regardez donc, Moreau, la tête et l'amusante couleur des houppettes; hein ! croyez-vous que ce bougre-là marchera aussi ! »
En rappelant ces souvenirs intimes, il me semble encore voir la belle figure si distinguée, avec ses yeux bleus limpides, de cet artiste
supérieur qui fut avec moi si bienveillant, me traitant par la suite presque en camarade ; alors, fermant lès yeux, je rêve du passé.
Je ne revis Jules Dupré que bien plus tard, à Paris, à son atelier de la rue Ampère, et il me souvient d'un jour où Tourgueneff était présent ; c'était presque un géant, et sa chevelure fournie ainsi que son opulente barbe blanche le faisaient ressembler à un dieu Scandinave.
« Un ami de Dupré était également dans l'atelier, le peintre Auguste Boulard, qui collabora souvent avec lui à Cayeux, où après la guerre ils se rendaient ensemble. Ils étaient bien faits pour s'entendre, car Boulard est un artiste de valeur et qui n'a pas le renom que devrait lui assurer son talent.
« Aux obsèques de Corot, j'eus encore le bonheur de serrer la main de Jules Dupré, qui m'accueillit avec un élan charmant, me parlant de suite des Souvenirs que j'avais publiés sur lui, insérés dans le petit Manuel d'art (par Jean Dolent). Il ne revenait pas que j'eusse pu conserver la mémoire de faits passés à un âge
où j'avais assez à faire d'écouter sans me mêler à la conversation.
« Nous rencontrâmes La Rochenoire, à qui il me présenta, lui racontant succinctement ce
que j'avais écrit sur lui « C'est égal, me
dit-il, je n'oublierai pas cela, merci encore, mon cher ami !... » Nous redescendîmes ensemble la grande allée du cimetière, son bras familièrement passé à mon cou. A la suite de malheurs atroces, j'écrivis àDupré, et j'en reçus une lettre qui m'émeut encore maintenant.
« Pour montrer sa belle âme, je la transcris ici :
« Votre lettre m'a navré, mon cher Besnus; si j'avais la toute-puissance et un gros sac, je vous aurais déjà tranquillisé.
« Malheureusement, le jury ne se réunira maintenant que pour le vote des médailles et pour indiquer les achats ; à cette occasion vous pouvez compter sur moi; je ferai tout mon possible pour qu'il vous soit pris un tableau, et je vous promets bien de vous appuyer de mon mieux auprès de M. de Ghennevières.
« Si je réussis, je vous enverrai de suite un mot. J'ai bien regretté, mon cher ami, que vous soyez
venu inutilement frapper à la porte de la rue Ampère, car j'aurais bien voulu voir vos études. Mais j'étais si fatigué par ce jury, que j'avais hâte de retrouver un peu de repos.
« Adieu, mon cher Besnus, ne perdez pas courage et croyez
« A toute mon amitié.
« J. Dupré.
« L'Isle-Adam, 12 avril 1877. »
Avant de terminer ces souvenirs sur ce maître que j'ai tant aimé, il me reste à bien définir le caractère de son talent et l'influence considérable qu'il eut sur la génération qui, peu de temps après les premiers succès de Jules Dupré en 1834, s'inspira de ses tendances, s'enthousiasma des audaces de ce novateur de vingt-trois ans. Il est évident toutefois que ce n'est qu'après son voyage en Angleterre, vers 1831, qu'il se transforma, élargit sa manière et fit parler la nature, but suprême de son ambition. La question de l'exécution, quoique capitale pourtant, ne lui suffit plus et il veut exprimer alors dans un paysage, en outre d'une vérité absolue poursuivie avec opiniâ-
treté, en quelque sorte l'âme des choses. Au Salon de 1835, il avait conquis les esprits d'élite par l'envoi de deux chefs- d'oeuvre, l'un, une Vue prise à Soiithampton, si magistrale, qui résume l'idée que l'on se fait du climat anglais, avec son humidité constante et ses ciels nuageux tout chargés de pluie ; l'autre, un Pacage dans le Limousin, peinture énergique, d'une surabondance extraordinaire de sève et d'une allure grandiose qui émeut. Jules Dupré, dans ces pages, est en môme temps qu'un peintre, maître de sa palette, un penseur et un poète qui y a mis beaucoup de son cœur.
Il se groupa alors autour de lui de jeunes peintres, où p^armi eux se trouvait celui qui devait à son tour, après bien des déboires, mériter le titre de maître, Th. Rousseau. Mais Rousseau disait lui-même, et il est bon qu'on le sache, que jamais peut-être il n'eût compris la nature sans Jules Dupré, qui l'initia à ses éloquentes impressions. « C'est Dupré qui m'a appris à peindre la synthèse! » concluait-il.
Pendant la guerre de 1870, Jules Dupré, forcé de quitter l'Isle-Adam, se réfugia à
Cayeux, au bord de la mer, et sut exprimer avec une émotion inouïe les grands spectacles qui tour à tour vous charment et vous étreignent.
Il est des œuvres de cette époque qui font songer à Rembrandt, notamment le Clair de lune, d'une intensité d'impression si vraiment sublime et qui parut à l'Exposition nationale de 1883.
En résumé, Jules Dupré représente, dans l'École française moderne, l'artiste génial, à l'idéal élevé, sensible jusqu'à la souffrance et dont l'âme inquiète et agitée se réfléchit dans ses œuvres robustes, qui font penser plus encore qu'elles ne captivent.
Le paysage est peut-être plus difficile à juger que les autres genres, tant la diversité est grande comme impression et procédés. Que d'originalités différentes ! On peut, nous le croyons, avoir des préférences pour tel maître, au détriment de tel autre, mais qui oserait prononcer une condamnation absolue du système de celui-ci ou de celui-là?
Prenons pour exemple Jules Dupré et Corot,
deux antithèses ! On ne peut vraiment être plus dissemblables sur la façon d'exprimer son sentiment et traduire l'impression reçue en présence de la nature. Nierez-vous l'un, accorderez-vous tout à l'autre? Non certes, car iîs s'adressent chacun à des organisations différentes. L'un, Dupré, ne voit la nature que sous des aspects colorés et puissants ; l'autre, le père Corot, ne recherche que les effets indécis, à peine indiqués, brumeux, facilement mélancoliques. Aussi, comme leur manière est bien en rapport avec leurs principes. Le premier peint ferme, d'une touche onctueuse, empâtée, ne trouvant jamais assez de lumière et de vigueur; l'autre, ne s'inquiétant que de l'impression intime, du côté rêveur et poétique. Jules Dupré voudrait tout dire et Corot laisse tout à deviner.
De ces deux personnalités si tranchées découle l'École paysagiste actuelle, modifiée par des maîtres, comme Rousseau, Paul Huet, Diaz, Daubigny, Français et Troyon entre autres, car Courbet ne vint que plus tard. Qe fait, c'est Jules Dupré qui, le premier,
ouvrit la voie où tant d'autres s'élancèrent, et s'il eut des rivaux, on peut affirmer qu'il se tint toujours en tête de la phalange avec une originalité et une puissance que Ton ne peut contester, malgré les caprices de la mode qui délaisse les uns pour exalter les autres, avec une partialité souvent trop évidente.
Jules Dupré est représenté au Luxembourg par deux toiles capitales, dont l'une surtout, le Matin, où sous les saules des biches viennent boire, est un véritable chef-d'œuvre. Tout s'y trouve, en effet, aspect poétique, silencieux, exécution plantureuse, ordonnance d'un grand style, avec la magistrale silhouette d'un chêne au dessin rigide et puissant qui domine la composition. Ces deux toiles faisaient partie de la décoration de l'hôtel Demidoff. Jules Dupré travailla sans relâche jusqu'à sa mort, qui survint le 6 octobre 1889.
Au moment où j'écris ces lignes, j'apprends la date de l'inauguration du monument qui sera érigé à l'Isle-Adam par les amis et admirateurs de Jules Dupré.
Ce jour-là, tous ceux qui ont le culte ardent
de l'art seront présents, pour évoquer devant le buste de l'illustre chef de l'école paysagiste française., les souvenirs des luttes passées pour abattre les arbres académiques, et, pour ceux qui eurent le bonheur de le connaître, se remémorer les accents autorisés et entraînants de cette noble intelligence1.
1 L'inauguration qui devait avoir lieu le 1er juillet a été remise à une date ultérieure, à cause des obsèques nationales du Président de la République Garnot, assassiné par l'Italien anarchiste Gaserio. Français sera le président de cette cérémonie artistique.