CHAPITRE VI
A Charonnet.
Étant encore à l'atelier Cogniet, une occasion se présenta pour moi de connaître Horace Vernet, et je ne puis résister au désir de raconter mon entrevue avec cet artiste célèbre et si populaire alors.
C'était à Versailles, où j'étais allé voir mon père, alors juré aux assises, en compagnie de ma famille, et j'avais comploté un plan qui ne me réussit qu'à moitié, comme l'on verra, mais qui me valut l'avantage de voir de près cette turbulente figure de peintre -soldat.
Qui croira que moi, amoureux de la nature calme, tranquille, empreinte de poésie, disons de suite, antipathique aux choses tapageuses, j'ai eu l'idée de devenir peintre de batailles ?
Le fait est cependant véridique, et il me reste à expliquer cette anomalie, singulière au moins, étant donné mon caractère.
Indépendamment de la figure que je faisais chez Léon Cogniet, j'avais rêvé d'adjoindre à ces études celle des chevaux, hanté depuis mon enfance par le souvenir des tableaux et lithographies de Géricault que j'avais eu occasion de voir ou de feuilleter souvent. Puis, je connaissais M. Marcille, ce grand amateur d'art qui avait connu le peintre du superbe portrait équestre du Louvre, et qui avait bien voulu encourager mes premiers essais en me le proposant toujours pour modèle ; mais Géricault n'étant plus, c'est à Horace Vernet, son émule en ce genre, que je songeais. Bref, sans aucune recommandation ni référence, je profitai d'un moment où je me trouvais libre, ma mère me croyant dans les galeries du musée, pour réaliser mon projet d'aller trouver le maître, dont je me fis indiquer l'adresse, « impasse des Gendarmes, 1 », et de le prier de vouloir bien m'agréer comme élève. Mon cœur battait fort, rempli d'anxiété, et après mille détours et non
sans être passé et repassé plusieurs fois devant la grande porte, je me décidai enfin à sonner, ne sachant pas trop ce que j'allais dire en abordant Fauteur de la Prise de Constantine. Un domestique parut aussitôt : « Je désirerais parler à M. Horace Vernet, » dis-je, et je fus introduit à l'instant dans un vestibule d'attente, dont les parois étaient garnies de grandes lithographies d'après les Ports de France de Joseph Vernet et de quelques tableaux. J'étais à regarder une soleilleuse étude de dromadaire, enlevée de verve sur nature, sans aucun doute par Horace, quand tout à coup une porte s'ouvrit au fond, à droite, et j'entendis une voix qui me criait : « Entrez, entrez ! » En même temps, j'apercevais, en bras de chemise, les manches retroussées jusqu'au coude, un homme de taille moyenne, aux énormes moustaches, qui, du geste, m'invitait à approcher. « Je vous demande pardon, me dit-il, de vous recevoir ainsi ; il y a une revue aujourd'hui (il était alors colonel de la garde nationale), le temps presse, etc. » ; un flux de paroles, des plus encourageantes du reste, se terminant
par une prière, à moi adressée, de lui permettre de continuer sa toilette, ce à quoi je souscrivis immédiatement, comme on peut le supposer. A sa question : « Que désirez-vous?» je répondis, déjà mis à mon aise par cette bonhomie sans façons, que je faisais de la peinture — « Malheureux ! » exclama-t-il en
m'interrompant; — et que je serais heureux
s'il voulait bien « m'admettre dans mon
atelier », acheva-t-il lui-même; et là-dessus, voilà mon homme qui, tout blanc de savon mousseux, gesticulant, bretelles au vent, me débite un discours abracadabrant :
« Ah ! jeune homme ! vous voulez entrer dans mon atelier... mais voilà! c'est que je n'ai pas d'atelier, ou plutôt... si, j'en ai bien un, tenu en mon absence par Couverchel ; avoir des élèves et les diriger moi-même, c'est impossible, comprenez bien, car tel que vous me voyez, je vais bientôt partir pour l'Algérie, et puis que sais-je ? peut-être après à Rome, en Russie, ou à Constantinople, au diable ! Non vraiment, je ne puis avoir un atelier... » Puis, se ravisant : « Eh bien ! pourquoi n'iriez-vous
pas chez Couverchel, et à mon retour je verrais ce que vous avez fait ; mais croyez bien que... » et il allait recommencer sa litanie lorsqu'il fut interrompu par un valet lui apportant une lettre. Je partis donc, m'excusant de l'avoir dérangé, ce à quoi il répliqua d'une façon joviale par un bienveillant : « Pas le moins du monde, » me reconduisant jusqu'à la porte de sortie, par la cour sablée, où, je me rappelle, était une pièce d'eau où piaillaient des volatiles en quantité ; et là, me serrant la main... « Allez, mon ami, allez chez Couverchel! »
La physionomie d'Horace Vernet m'est restée bien présente, et si je puis faire des réserves sur l'artiste au point de vue strict et spécial de l'art, j'ai conservé pour l'homme une profonde sympathie depuis l'accueil si franc, si cordial, si bon enfant, dirai-je, qu'il me fit lors de cette visite à Versailles. Il était du reste extrêmement intelligent, et souvent ses saillies spirituelles étaient colportées dans tous les salons et ateliers.
Je me contenterai, pour en donner une idée, de citer une anecdote que je tiens d'une per-
sonne fort autorisée. Disons dabord que le maître était accablé de demandes, de conseils, par une foule d'amateurs des deux sexes qui lui soumettaient leurs études et dont il avait souvent aménager la susceptibilité, ne sachant que dire devant certaines productions prétentieuses et des plus médiocres; il s'en tirait toujours à la satisfaction générale, disant par exemple, avec le plus grand sérieux, que le temps se chargeait de terminer au mieux l'œuvre en question et que le vernis avait une importance exceptionnelle : « Vernissez-la avec soin, car on ne sait pas assez combien cela est utile ! » Puis élevant la voix : « Combien de tableaux ne valent que par le vernis... Oh! le vernis ! quelle ressource ! vernissez, monsieur; vernissez, madame... »
Une dame du monde, qui faisait d'aimable peinture, lui ayant un jour soumis plusieurs études tant de figures que de paysages, se montrait si reconnaissante de ses conseils, qu'elle ne savait plus quelles paroles flatteuses lui adresser, ayant épuisé les épithètes les plus excessives; elle avait même prononcé le mot
génie, ce à quoi Horace Vernet répondit avec un sourire onctueux et modeste : « Oh ! madame ! madame ! vous me vernissez ! »
Aujourd'hui, lorsque Ton parle d'Horace Vernet devant des jeunes, il semble que l'on arrive de l'autre monde ; rien n'est curieux comme de voir les regards de compassion que l'on daigne jeter sur vous, et il me revient en mémoire Tétonnement comique d'un certain quidam qui n'en revenait pas de m'entendre dire, au cours d'une conversation artistique, que la Défense de la barrière de Clichy était un chef-d'œuvre ! Ce que je dis encore aujourd'hui sans aucune hésitation.
Pour en revenir à mon projet, inutile de dire que j'y renonçai, n'allai pas chez Couverchel, et, réfléchissant que puisque ma santé m'obligeait alors à aller habiter la campagne, le mieux était d'y faire purement et simplement du paysage et des animaux. Je partis donc à peu de temps de là pour l'Isle-Adam, où je connus l'éminent paysagiste Jules Dupré, dont je parlerai longuement dans la suite de ces souvenirs.