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CHAPITRE VIII

A M. Georges Lafenestre.

Avant de me rendre à Fontainebleau, après les quelques bons mois passés à llsle-Adam, je profitai d'une occasion qui se présenta inopinément pour aller faire une rapide excursion en Angleterre.

J'avais hâte et ne me sentais pas de joie de pouvoir enfin contempler chez eux les Gainsborough, lesConstable et Turnerle visionnaire, l'amant transi du soleil, et John Crome, dit Old Crome ou le vieux, un des plus beaux peintres que je connaisse.

Crome, un peu plus âgé que Constable, dut exercer sur lui une grande influence, et par un enchaînement de circonstances peut-être est-il le véritable aïeul de l'École française paysagiste.

J'avais pour compagnon de voyage un de mes amis, Alexis Malhonat, élève de Thomas Couture, qui par la suite perdit la vue et disparut sans presque laisser trace de son facile talent; sauf quelques portraits de femmes délicieux, dans le sentiment de son maître, dispersés chez d'anciens camarades, et quelques esquisses d'une jolie couleur attribuées à des noms plus connus, Mathonata sombré, comme tant d'autres, hélas !

Nous logions près de Hyde-Park, et chaque matin allions y faire un tour, faisant hâtivement une pochade sur un bout de toile fixé au fond de notre boîte que nous tenions sur nos genoux. Mais un dimanche, par une matinée radieuse, je scandalisai fort nos voisins d'outre- Manche en venant bravement dresser mon chevalet au milieu d'une allée, dans l'intention de faire une grande étude; mais je ne pus continuer, car un policeman me pria, poliment du reste, d'avoir à déguerpir.

Nous partîmes à Greenwich, où je pus me rattraper à une heure où beaucoup de ladies sommeillaient encore ; installé dans un parc

délicieux où coule, sinueuse, une petite rivière, au milieu d'humides gazons, je travaillai sans désemparer jusqu'à l'heure du déjeuner. J'eus bientôt un cercle de curieux autour de moi, du quel émergeaient, comme des coquelicots dans les avoines, des soldats longs et minces en petite veste rouge, avec la petite casquette à jugulaire lâche et tombant sur le menton, tenant tous à la main une courte badine.

A quelques pas en arrière caracolaient des sporstmen et des amazones suivis à la course par de sveltes lévriers.

J'avais comme fond, dans la brume, et syndiquant en silhouette bleue, les maisons de Greenwich avec un ciel gris à éclaircies argentées sur qui se détachaient des pins élégants se mirant dans l'eau des premiers plans.

J'avais conservé cette étude à laquelle je travaillai plusieurs jours de suite, et j'eus ridée, en 1864, d'en faire un assez grand tableau qui figura au Salon, et dont Edmond About paria avec grand éloge ; il fut acquis par le docteur Tripier, réminent spécialiste électricien.

Avec mon ami Mathonat, nous allâmes jus-

qu'à Southampton, port des plus importants de l'Angleterre, et je me rappelle qu'étant arrivés un dimanche matin et n'ayant pu arrêter une chambre avant la fin de l'office religieux, nous sortîmes de la ville, puis ayant gagné la campagne, nous nous étendîmes sur l'herbe et sur le dos, regardant au loin les mâtures des grands navires.

Enfin, nous pûmes rentrer à Southampton et nous installer ; après quoi, nous allâmes rendre une visite dans une maison particulière où Mathonat avait des références, et où nous fûmes reçus de la façon la plus cordiale par M. Speeck, sa femme et ses deux jeunes filles, donl l'une, miss Lucy, était bien la plus ravissante créature que l'on pût imaginer. Elle réalisait complètement le type d'un portrait de sir Thomas Lawrence, avec sa chevelure noire et abondante et ses grands yeux bleus ombrés par de longs cils ; de moyenne grandeur, élégante dans sa toilette sombre, relevant la blancheur de son teint, son apparition tenait du rêve.

Après une légère collation, M. Speeck nous fit les honneurs de ses appartements attenant

à une moyenne galerie vitrée, où une cinquantaine de toiles étaient exposées.

La plupart étaient de l'école flamande ou hollandaise et les autres de l'école anglaise. Les peintres français brillaient par leur absence, sauf un seul tableau, exquis, par exemple,, par Jean-Baptiste Le Prince, et dont le sujet était une scène familière en Russie avec une mère allaitant son enfant. Des Téniers, des deux Ostade, Isaac et Adrien, il y avait de fort bons spécimens ainsi que de Metzu qui était représenté par une Dispute de femmes dans un intérieur, avec un chien aboyant à outrance.

Un petit Karel Du Jardin, ravissant, Scène champêtre, une Scène de cabaret de Jean Le Duc, superbe de couleur et d'entrain; mais c'était encore parmi tous, de qualités relatives, un superbe Paysage de Philippe Koninck qui l'emportait.

Il serait bien difficile d'expliquer ce qui en faisait la beauté, car le motif n'avait rien de pittoresque ni d'intéressant par lui-même; c'était une vue d'ensemble, où l'œil se promenait jusqu'aux confins de l'horizon à l'infini, s'ar-

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rêtant sur une éclaircie de soleil illaminant des terrains, une rivière qui zigzague en se perdant derrière un monticule qu'un gros nuage assombrissait; une maisonnette perdue, un bouquet d'arbres frémissant sous le vent; puis, au premier plan, de l'eau réfléchissant le ciel mouvementé : voilà tout ! et c'était un merveilleux chef-d'œuvre.

Philippe Koninck est encore de ces peintres malheureux que la cupidité des marchands de tableaux a débaptisés au profit de Rembrandt, et souvent même les amateurs confondent de bonne foi l'élève et le maître.

Puis c'étaient les Anglais qui rivalisaient avec les Hollandais, et, sans vouloir les citer tous, je mentionnerai d'après mes notes un portrait d'homme puissamment peint par David Wilkie, l'auteur des Politiques de village, aux physionomies si expressives, mais dont nous ignorons en France le mérite, que, lors de son voyage en Angleterre, Géricault signalait en 1821 à Horace Vernet dans une lettre conservée aux Archives de l'art français, publiée par Th. de Chennevières.

J'ai vu Tan dernier, 1892, au musée de Lille, également un portrait d'homme de la même qualité, peint dans une pâte grasse et facile, qui dérouterait bien des gens ne connaissant de Wilkie que ses intérieurs finement compris à la flamande, en quelque sorte des sous-Ostade. Après ce curieux maître, une pochade lumineuse par Turner, qui ne représentait rien que de la lumière, et encore de la lumière, où le sujet disparaissait, car avec cet artiste bizarre, inégal, alternativemeut sublime ou fou, il n'y a à s'étonner de rien ! Quoi encore ? une esquisse enlevée de verve, Cavalier vêtu de rouge galopant sur une route près de l'entrée d'un village, par George Morland ; une Tête de femme blonde, bien belle, par John Opie; mais j'ai réservé pour la fin une véritable surprise ; un grand paysage signé Old Crome, toile capitale et merveilleuse.

J'ai parlé de ce chef-d'œuvre dans la conférence que je fis au musée du Louvre, le 16 janvier 1883, sur les origines du paysage et ses diverses transformations, en appelant l'attention de l'administration sur cet artiste éminent,

peu connu encore chez nous et que l'on peut classer au niveau et peut-être au-dessus de John Constable. C'était du reste l'avis de Th. Thoré, qui lui a consacré une notice dans l'histoire des peintres de l'École anglaise et avec qui j'ai causé jadis de John Crome ou Crome le vieux.

« Sur dix amateurs anglais, écrivait le Times (lors de l'exhibition internationale en 1839), plusieurs ne savent pas que l'Angleterre possède en John Crome un artiste qui allie la puissance de Hobbéma à celle de Cuyp. »

C'est un maître hors ligne dans l'École anglaise, dit W. Burger. Le nouveau musée de Kensington possède deux paysages de Old Crome, une Lisière de forêt et un Clair de hine, deux chefs-d'œuvre.

Pour le tableau que j'ai vu chez M. Speeck, il représentait une lande de bruyères roses vivement éclairées, rayées d'ombres bleuâtres, où des biches se reposaient. Plus loin, un cerf découpant sa ramure sur un ciel brillant, bouleversé, splendide; des chênes s'étageaient jus? qu'à l'horizon.

C'était admirable d'impression, de couleur et d'exubérance de facture; l'œuvre, enfin, d'un très grand artiste.

Old Crome ou le vieux était né en 1769 et mourut en 1821. En comparant les dates, on arrive à penser que Constable, qui, en 1 824, envoyait à Paris trois œuvres capitales, avait dû certainement le connaître, vivant tous deux à Londres. On peut donc compter Old Crome parmi les précurseurs de Técole française moderne.

L'école anglaise est peu connue, malgré son importance et le rôle qu'elle a joué, ce qu'il faut surtout attribuer à la rareté des œuvres qui traversent la Manche, jaloux comme le sont les Anglais de leurs gloires, ce que je suis bien loin en principe de désapprouver. Mais peutêtre y a-t-il excès d'égoïsme de leur part à nous priver de la vue des belles toiles de leurs maîtres, en dénigrant comme ils le font celles de leurs voisins ; mais ici nous touchons à une grosse question psychologique, l'orgueil britannique étant tellement considérable qu'il dépasse la mesure ordinaire.

Quoi qu'il en soit, ils sont punis par où ils pèchent ; leur école, qui, sans être nombreuse en maîtres de premier ordre, compte d'éclatantes illustrations, n'a pas la notoriété qu'elle est en droit d'avoir ; si, après tout, les Anglais se suffisent à eux-mêmes, cela les regarde assurément.

Avant de quitter Londres, j'allai avec Mathonat revoir à la National Gallery les Constatée et les Gainsborough, Josua Reynolds, John Hopner, un beau peintre, et Turner, coloriste de grande envergure, qui voulut mettre tant de soleil dans ses paysages remplis d'idéal, qu'il s'éblouit lui-même et devint presque fou ! L'intensité de la lumière l'avait tué !

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