CHAPITRE IX
A Léonce Bénédile.
v* Dans un article intitulé 1 : Murger à Marlotte, publié dernièrement dans une revue (le Semeur) y je citais le nom de Saint-Marcel.
Au moment où ce nom, encore presque inconnu, sauf de quelques rares privilégiés, va enfin être représenté au musée du Luxembourg, j'ai pensé qu'il serait non seulement intéressant, mais fort utile même, de faire connaître au public qui l'ignore l'homme et l'artiste. Ce sera en quelque sorte une dette que je paierai, en souvenir de nos bons entretiens, à ce maitre paysagiste et animalier.
1 Voir le Semeur. Strauss, administration, 5, rue du Croissant, n0s du 10 et 25 octobre 1893. Charles Fuster, directeur.
148 MES RELATIONS D'AUTISTE
Edme Saint-Marcel vivait à Fontainebleau, et heureux d'être à proximité de sa splendide forêt, il résista à tous les entraînements de venir habiter Paris, où sûrement son nom eût vite acquis une notoriété qui, par la suite, se serait consolidée.
Mais que voulez-vous ? l'homme était un timide, un nerveux, toujours inquiet, ennemi du tapage de la grande ville, et lui préférant de beaucoup le majestueux silence des bois.
11 était né à Paris en 1819, et tout jeune connut Eugène Delacroix, dont il devint Télève et qu'il n'appelait jamais que « Monsieur » Delacroix, par respect pour le génie du maître.
Saint-Marcel fut longtemps à trouver la voie qui devra lui assurer dans l'avenir une célébrité incontestable.
Après avoir fait de la figure où il se montra trop fidèle imitateur de son maître, il s'adonna au paysage, et la forêt de Fontainebleau fut son champ d'exploitation. Comme son prédécesseur trop oublié, Lazare Bruandet, qui vivait constamment sous bois, tellement que le
roi Louis XVI disait, au retour d'une chasse, n'avoir rencontré que des sangliers et.. . Bruandet ! Saint-Marcel, lui, du matin au coucher du soleil, en parcourait les solitudes en toute saison, dessinant avec un scrupule inouï la structure vigoureuse des chênes et les élégances des bouleaux poussant rageusement parmi les roches bouleversées de la Gorge-aux-Loups et du désert de Franchart, et ne rentrait à la nuit que son carton rempli de documents. 11 peignit également tous les sites connus de cette forêt si variée de motifs, et qui, de Marlotte à Barbizon, affecte un caractère si différent.
Certes il exécuta ainsi de superbes études bien personnelles assurément, quelques toiles maîtresses, égales ou peu s'en fallait à celles de ses émules célèbres, L Dupré, Bousseau, Diaz, etc . , mais qui ne devaient pas attirer sur lui particulièrement l'attention. Seuls, Decamps et Godefroy Jadin le devinèrent et se l'attachèrent, le premier, pour l'aider dans la préparation de ses tableaux qu'il cuisinait ensuite à sa guise ; l'autre, Jadin, le grand animalier officiel, pour peindre les fonds sur lesquels s'enlevaient en
taches si rutilantes les chiens de meute de ses chasses à courre.
Il y a telle toile capitale, un Rendez-vous de chasse à la croix de Saint-Hérem, où Saint- Marcel a peint d'une façon magistrale les hautes futaies de hêtre, si habilement sacrifiées néanmoins aux exigences du sujet principal, que de la collaboration de ces deux maîtres résulta un véritable chef-d'œuvre.
Mais, figures ou paysages, intérieurs de cours pittoresques et bords de rivières ne devaient pas « accrocher » son nom, et, bien qu'il eût fait nombre de dessins d'animaux domestiques, ânes, chevaux, bœufs et chèvres, il ne soupçonnait pas encore que là était le but qu'il devait poursuivre ; ce n'était pour lui alors qu'un passe-temps, en quelque sorte un repos, jusqu'au jour où il eut occasion, lors d'une foire à Montereau, je crois, de faire une étude de lion, et dès cet instant il marcha dans le sentier qui devait le mener à la célébrité; il avait déjà près de cinquante ans.
C'est ici en effet qu'il convient d'analyser le talent si nuancé et supérieur de Saint-Marcel.
Il existe de lui nombre de dessins à la plume, généralement de lions et de tigres, qui sont trop visiblement imités de Delacroix, aussi bien dans le caractère des animaux que dans la façon môme de hacher ses traits comme Fillustre maître; son originalité à lui, Saint-Marcel, ne se dégageait pas encore; mais patience ! cela ne devait pas tarder !
Profitant de toutes les occasions qui se présentaient de faire des croquis de fauves dans les fêtes foraines ainsi qu'au Jardin des plantes de Paris, en 1870, il enrichit ses cartons de superbes dessins absolument personnels, sans plus rien des réminiscences de Delacroix, sans aucune attache avec ses devanciers, des Saint- Marcel, enfin ! des merveilles ! M. Léon Bonnat, avec qui je m'entretenais un jour, et quel jour ! les obsèques du président Carnot, me disait qu'il n'avait jamais connu l'homme, mais qu'il savait son grand talent. « Vous avez, m'at-ondit, monsieur Bonnat, une quinzaine de ses dessins? — On vous a trompé, me répondit-il spirituellement, j'en possède une trentaine! dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre ! »
Én effet, ce n'est pas seulement avec une science profonde de la structure anatomique de ses bêtes, qu'il les crayonne à grands traits, mais encore avec une rare conscience il en poursuit la recherche du caractère spécial, il scrute en quelque sorte leurs intentions, leurs désirs, leurs inquiétudes, et, à l'exemple du grand sculpteur Barye, avec qui il a des affinités évidentes, Saint -Marcel imprime à chacune d'elles le cachet de sa race, et par leur allure particulière en écrit l'âge et l'instinct.
En traçant ces lignes, j'ai là, sous les yeux, un lion étendu de son long et dormant (d'un œil) qui passionne tous les artistes ; ainsi qu'un loup, dont, avec une conscience on pourrait dire vertueuse, il y a consigné d'une fine écriture la nationalité : loup commun de France (poil d'hiver). C'est un dessin à deux tons, crayon noir sur lavis fauve, dont les accents et les teintes combinées font merveille.
Mon ami Delalande possède de Saint-Marcel deux panthères, où l'intensité des appétits féroces est extraordinaire. En un mot, on ne peut mieux exprimer ce que je pense de Saint-
Marcel qu'en disant de lui : « C'est le Barye des dessinateurs. »
Pourquoi donc son nom est-il encore si peu répandu? Mais nous avons confiance en l'avenir qui se chargera, nous n'en doutons pas, de réparer les injustices des contemporains.
D'autres, et son maître Delacroix lui-même, ont fait des animaux féroces, mais, j'ose le dire, aucun ne le dépasse. Saint-Marcel les résume tous, car ses animaux, tout en ayant du caractère, « restent nature ». Que Ton est loin avec Saint-Marcel des lions classiques souriant doucement, une patte sur la boule obligée, et même des lions superbes, mais conventionnels, avouons-le, des Snyders et de Rubens lui-même.
Eugène Delacroix, en homme de génie, met sa griffe léonine à tout ce qu'il touche, et par sa couleur superbe ainsi que par l'énergie des mouvements, fait passer condamnation sur ce qu'il pourrait y avoir de défectueux dans le dessin de ses animaux, et les imitations qu'en a faites son élève Andrieu montrent combien il restait à faire pour concilier l'art avec la vérité. Saint-Marcel, nous l'avons dit, fit aussi
des pastiches du maître, mais heureusement il s'en dégagea vite, et, en étudiant la nature de plus près, se créa une originalité.
Pour commencer la résurrection artistique de Saint-Marcel, j'ai fait don au musée du Luxembourg d'un dessin aquarellé représentant un lion accroupi et mangeant sa proie ; et j'espère bien que mon exemple sera suivi, car il est bien regrettable que ses cartons de dessins aient été pillés et dispersés, sans quoi une exposition de ses œuvres eût dessillé les yeux de ceux qui l'ignoraient, ne le connaissaient guère ou ne le connaissaient pas. Encore n'ai-je pas parlé de ses superbes eaux- fortes, intérieurs de forêt, cette fois, qu'un graveur éminent et qui s'y connaît bien, Bracquemond, déclare admirables ! Il en a du reste fait don de deux épreuves à l'intelligent directeur du musée du Luxembourg, M. Léonce Bénédite.
Il est seulement à regretter que Saint-Marcel en ait si peu fait.
Ses dessins forestiers sont aussi beaux que des Rousseau ou des Dupré, et du reste, ce qui est à signaler, ils sont actuellement démarqués
par la cupidité des marchands, et grossièrement marqués d'un TH. R. ou d'un J. D., selon qu'ils sont délicatement croqués ou largement crayonnés et mis à l'effet.
J'aurais encore beaucoup à dire sur le monde des oiseaux carnassiers, qu'il a compris mieux que personne, nous ne craignons pas de l'avancer, et avec qui il est impossible alors de le comparer, tant sa façon de faire est unique et bien à lui.
A côté des lions, tigres, jaguars, panthères, loups et chacals qui ont été portraiturés incidemment par d'autres, rien n'est comparable à ses vautours, aigles et gypaètes, et dans ce genre seul il n'a pas de rival. Je regarde en ce moment un condor au repos et inquiet, qui est dessiné de main de maître, et peut être mis en parallèle avec les plus beaux morceaux du peintre hollandais Melchior Honde-Kotter, qui du reste ne se servait comme un épouvantail des aigles et vautours que pour avoir l'occasion de peindre des basses-cours où la gent craintive des canards et des poules formait le sujet principal.
156 MES RELATIONS D'AUTISTE
Je m'arrête ici, heureux si par ces lignes je puis apporter une pierre, si petite soit- elle, pour l'édification d'un monument à la mémoire de ce maître paysagiste et animalier.
Saint-Marcel, méconnu, affligé et à bout de ressources, se brûla la cervelle en 1890, à Fontainebleau, où on le trouva un matin assis à son chevalet, devant une toile inachevée. Triste fin pour un artiste de cette valeur !