CHAPITRE X
KARL BODMER
A M. François Coppée.
Après Saint-Marcel, le peintre ordinaire des carnassiers et des grands oiseaux de proie, le nom de Karl Bodmer s'impose, car il est en vérité de la même famille. Seulement, son talent s'exerçait de préférence à reproduire les mœurs des hôtes silencieux de la forêt et des marécages, servi en cela par un rare esprit d'observation. On peut se fier à lai, par exemple, quand il vous fait assister aux ébats déjeunes renardeaux, joyeux du retour de leur mère pourvoyeuse, ou bien lorsqu'il vous initie à un conseil de famille tenu sous la ramée par des cerfs ou des chevreuils. Soyez certain qu'il les a surpris un beau jour délibérant dans la solitude sur les meilleurs moyens de tromper
la vigilance des féroces chasseurs ; s'il s'agit d'une buse en chasse, ou de sangliers saccageant un champ cultivé, Karl Bodmer était là, caché, le crayon à la main, dessinant avec scrupule la physionomie générale de cette rencontre imprévue.
Dessinateur habile et scrupuleux, sachant comme personne la structure particulière de ses animaux, il compose ainsi des scènes entrevues furtivement et qui, fixées en quelques indications sommaires, lui suffisent pour l'exécution de l'œuvre. C'est un maître forestier, et n'ayez crainte ! il ne fera pas d'impair en plaçant telle scène là où elle n'aurait pas sa raison d'être et serait improbable, appropriant au contraire, avec une merveilleuse sagacité, le sujet au milieu rationnel où il doit exister, de façon à satisfaire non seulement les artistes, mais aussi à provoquer l'admiration des gardes forestiers et des chasseurs.
Avec cela, autant poète que peintre, il a le sentiment des solitudes forestières \ et en exprime en quelque sorte l'impressionnant silence.
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Il y a eu longtemps, au Luxembourg, un intérieur de forêt, en hiver, où sous de grands chênes se prélassait une famille de biches, parmi les genévriers qui mettaient une note sombre sur l'épais tapis des feuilles roussies . Ce tableau austère et d'un caractère inoubliable a disparu du musée. Où se trouve-t-il, maintenant que l'artiste lui-même n'est plus ?
Il faut vraiment être fermé à toutes les intimes émotions, ignorant des choses rustiques, pour ne pas ressentir le charme pénétrant qui se dégage de la majesté des grands bois ou de l'enchantement des ruisseaux jaseurs et mystérieux, gazouillant doucement parmi les plantes aquatiques ; il faut ne pas comprendre ni aimer la nature pour rester insensible aux tableaux multiples, variés à l'infini, qu'elle nous offre. Karl Bodmer, lui, en avait le culte, et dans ses moindres compositions il a mis une part de son émotion, disséminant son grand talent dans des illustrations, obsédé qu'il était par les préoccupations matérielles de l'existence.
Que de chefs-d'œuvre il a ainsi semés, épar-
pillés, par l'eau-forte, la photogravure et divers procédés, pour des publications spéciales d'ouvrages de vénerie, et où défilent successivement cerfs en rut, au combat, ou bramant l'appel entendu des biches, puis aussi les loups en chasse, les sangliers se vautrant dans les marais, les renards en maraude, etc. Ensuile il vous conduit aux bords des sources, où il vous fait surprendre la loutre inquiète glissant sur les roches humides, ou les canards sauvages cachés dans les grands roseaux, s'ébattant à grand bruit d'ailes, insouciants du tapage qui les décèle et leur sera fatal. Ce sont également des faisans picorant sous les grands hêtres, des coqs de bruyère, des perdrix et des cailles blotties dans les sainfoins; que sais-je? tous les paisibles et innocents habitants de la nature, sans oublier les exploits de Jean Lapin.
Nul mieux que Karl Bodmer n'a su rendre cette gent poilue ou emplumée dont la représentation sincère et saine vous distrait des banalités politiques et des grossièretés de la vie des rues.
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Après ces deux maîtres, Saint-Marcel et Karl Bodmer, viendra Giacomelli, qui, lui, amoureux des petits oiseaux, répandra à profusion ces exquises compositions où les héros seront des pinsons, des merles, des rossignols ou des linots, qu'il croquera tout vifs sur son album, pour notre plus grand plaisir. Il a étudié de près ces chantres innocents, connaît à fond leurs gracieuses et plus furtives allures, et il se délecte à l'audition de leurs adorables concerts, dont il traduit d'une façon non moins adorable les accents enchanteurs. Il est de ce maître illustrateur certains motifs délicieux, où, sur une flexible branche de pêcher se balancent voluptueusement des mésanges à tête noire, comme aussi, abrités sous les ombelles du sureau, la tête perdue dans leurs plumes ébouriffées, des rouges-gorges ou des verdiers; à moins que ce ne soient des bouvreuils, attendant la fin de l'orage.
Que le domaine de l'art est donc immense à exploiter, qui permet aux artistes les plus divers de nous donner la note exacte de leur plus intime sentiment, d'exprimer avec énergie
les phases les plus dramatiques et terrifiantes : à Guillon-Lethière de peindre la mort des fils de Brutus, à Véronèse les Noces de Cana, à Géricault la Méduse, à Delacroix le Combat du Giaour, à Millet la poésie des champs, à Corot la sérénité des matins, et par Ch. Jacque, Saint- Marcel, Bodmer et Giacomelli, compléter la gamme des sensations et nous procurer les plus douces jouissances, après les tragédies humaines, pour en arriver à des chants d'oiseaux. C'est en parcourant les suites de sujets empruntés au monde des bêtes que Ton comprend mieux l'ineffable charme de la nature chez elle, en l'absence de son plus terrible ennemi, l'homme !