CHAPITRE XI
J'allai, en 1857, réinstaller à Honfleur, chez la mère Toutain que se rappellent tous les peintres qui ont séjourné plus ou moins longtemps à la ferme de Saint-Siméon.
C'est une auberge d'artistes, située au bas de la côte de Grâce et dominant la mer ; la vue y est admirable.
Sous les arbres fruitiers aux formes bizarres et pittoresques, tordus par les vents du large, sont disposées des tables rustiques avec des bancs grossièrement équarris où viennent s'asseoir, le dimanche, les promeneurs assoiffés qui y vident force pichets de cidre. Sur la pelouse herbeuse piaillent ou cancanent les volailles, poules, oies, canards, dindons, fai-
sant un bruit du diable avec leurs gloussements variés.
En semaine, les artistes y étaient, à cette époque, les maîtres, et les chevalets se dressaient de tous côtés, garantis du soleil par les blancs parasols. Combien, depuis plus de quarante ans, sont venus faire des études dans ce délicieux endroit, retenus de longs mois par la modicité du prix et l'aménité de la bonne Mrae Toutain envers ses pensionnaires ?
Cette année-là, le paysagiste Français et son inséparable ami Louis Matout, Fauteur de YAmbroise Paré, y étaient établis. Plusieurs autres peintres se réunissaient journellement autour de la table commune, et entre autres un peintre de genre nommé Hamelin, neveu de l'amiral, qui résista à toutes les sollicitations de venir à Paris, où son talent y eût été vite apprécié, et voulut rester à Honfleur, au milieu des siens. Français acquit de lui une étude de paysan des plus remarquables et tenta des efforts superflus, s'offrant à le patronner, mais rien n'y fit, et c'est la seule raison pourquoi son nom n'est pas connu des amateurs, tandis
qu'il n'est pas d'intérieurs à Honfleur où l'on ne trouve tout au moins un portrait de matelot par Hamelin.
Pour en revenir à Français, indépendamment de dessins à la plume très poussés et véritablement inouïs de perfection, il fit nombre d'études, dont deux surtout lui servirent pour ses tableaux remarquables du Chemin des Cordiers et des Hêtres de la côte de Grâce. Or, ce cordier marchant à reculons pour tordre le chanvre tandis qu'un jeune garçon tourne la grande roue, était une merveille digne d'Isaac Ostade.
Quant aux Hêtres, c'est une de ses œuvres les plus importantes. Qu'ils étaient beaux, ces vieux arbres à l'écorce blanchie , avec leurs branches nerveuses où restaient attachés quelques rares bouquets de feuilles roussies déjà par l'automne, et dominant la mer soupçonnée dans la brume!
Français est un des grands amoureux de la nature, et ses remarques en présence d'effets rares lui suggèrent des paroles d'une onction pieuse, avec des « Oh ! que c'est beau ! » pro-
noncées d'une voix attendrie. Il en est peu qui aiment plus leur art, et je prenais toujours grand plaisir à l'entendre causer, aux repas du soir, après la besogne journalière bien remplie. Quelles belles promenades nous fîmes ensemble d'Honfleur à Trouville, par la plage, qui, à cette époque, n'était pas comme aujourd'hui encombrée de baigneurs, ou mieux de baigneuses aux toilettes fantaisistes et extravagantes ! Que de justes remarques, d'observations délicates faites avec la constante bonne humeur de cet excellent artiste!
Français représente, dans l'école française, moderne, la distinction, le goût, l'élégance, préférant les sites aimables et gracieux, avec un doux rayon de soleil blondissant le paysage : « Cherchez toujours de beaux motifs, » nous disait-il constamment, et il prêchait d'exemple, en vérité.
Un certain jour, comme nous nous préparions à partir au travail et avions déjà bouclé notre sac sur nos épaules, le ciel se couvrit subitement et une bourrasque vint brutalement fondre sur le pré de la mère Toutain, cassant
les branches des pommiers, balayant les feuilles et prenant à contre-plumes les poules effarées, les fit s'enfuir en piaillant vers les refuges les plus proches. Nous-mêmes n'eûmes que le temps de rentrer au plus vite, non sans regarder la mer qui déjà devenait sombre et mauvaise, avec de blafardes éclaircies au loin. En quelques heures une effroyable tempête se déclarait, la mer était déchaînée et les lames ourlées de blanche écume déferlaient avec tant de violence que certaines atteignaient parfois à des hauteurs extraordinaires, arrachant, brisant tous les obstacles et augmentant toujours de fureur, à mesure que la nuit approchait. Quelle nuit épouvantable ! Impossible encore, le lendemain, de tenter de sortir, sous le risque d'être enlevé par le vent furibond qui hurlait sinistrement.
Cependant, Français et moi n'y tînmes plus, et, courbés pour donner moins de prise à l'ouragan, nous retenant vigoureusement aux arbres comme à tout ce qui présentait une solide résistance, nous pûmes gagner la côte de Grâce, et, à mi-hauteur, jouir ainsi d'un
spectacle inouï et, si Ton peut dire, épouvantablement sublime. Aussi loin que la vue portait, ce n'était qu'une course échevelée de vagues en courroux grossissant jusqu'à l'énormité, se fracassant mutuellement avec des gerbes colossales d'argent en fusion et un bruit incessant de chaînes remuées. Le troisième jour seulement, la mer s'apaisa et laissa voir les dégâts qu'elle avait causés.
Parmi les nombreuses épaves se balançant au large ou gisant sur la grève, je vois encore des cages à poules flottant déchiquetées, et les volailles disséminées à profusion, sur une étendue immense ; dans la campagne, sur les falaises, des troncs d'arbres abattus et de vigoureuses branches portées par le vent coléreux à des distances incroyables. La mer alors se fit coquette, prodiguant les plus riches trésors de son écrin, ses plus délicates colorations, avec des reflets opalins, topaze ou vert glauque, fugitifs et instantanés, selon les caprices des nuages glissant doucement audessus et rosés par le plus radieux soleil.
Français fit une étude, et je le regardais
par-dessus l'épaule, admirant sa façon de peindre, si simple, exempte d'artifice, si honnête, dirai-je, et cette touche fine qui semble broder le motif, scrupuleux du dessin, attentif à saisir les détails particuliers.
Quelquefois, par excès d'amour peut-être, se laisse-t-il aller à trop de précision dans l'indication des menus feuillages et des fleurs qu'il adore.
Il me souvient à ce propos que le père Corot, regardant dans l'atelier le tableau de - Daphnis et Chloé, actuellement au musée du Luxembourg, lui dit avec un air bonhomme et futé : « Trop de petites fleurs, trop de petites fleurs ! » 11 semblait du geste en effacer les trois quarts. C'est que Français aime tant la nature qu'il a toujours peur d'oublier quelque chose, et qu'il n'ose faire de sacrifices. C'est égal, cela ne prouve que sa belle nature d'artiste.
Si, en tant que peintre, Français est sans contredit un de nos plus charmants paysagistes qui aura certainement sa place dans l'avenir, comme un continuateur de Claude Lorrain,
son maître favori, il n'est pas, ce nous semble, sans intérêt de faire connaître quelques détails particuliers sur la force herculéenne dont la nature a doué cet amant passionné du beau, épris du plus pur idéal ! Le contraste est au moins curieux.
Il avait son atelier rue d'Assas, et nous étions alors voisins. On le voyait souvent, après son déjeuner, sur le pas de sa porte, umant sa bonne pipe ; puis il rentrait et piochait jusqu'au soir. Un certain jour qu'il était absorbé par l'exécution d une grande toile représentant un site de son pays, aux environs de Besançon, et qu'il y mettait tout son cœur, un grand bruit s'éleva de la rue ; des cris, des jurons éclataient en l'air, avec des piétinements précipités de chevaux.
C'était un énorme fardier chargé de pierres de taille, attelé de cinq chevaux solides, des modèles à la Géricault, dont la roue s'était dévalée dans la déclivité du trottoir, et restait enclavée dans la bouche d'égout; et les chevaux de s'abattre sur les genoux, sous les coups de fouet réitérés, mais retombant encore, tou-
jours impuissants à pouvoir démarrer. Ce bruit assourdissant devenait intolérable pour un travailleur silencieux, comme Français ; aussi se leva-t-il agacé, déposant hâtivement sa palette, et il ouvrit sa porte. En un clin d'œil il se rendit compte de la difficulté, puis se collant à la roue rebelle, s'arc-boutant,ilcria au charretier : oc Allez-y maintenant ! » Les chevaux excités donnèrent un formidable coup de collier, et Français, d'un coup d'épaule ayant dégagé la roue, le fardier reprit une allure rationnelle. L'histoire serait incomplète si Ton omettait la fin : Français, rentrant chez lui, alla vite reprendre sa pipe, et l'aspirant aussitôt, constata avec une vive satisfaction qu'elle n'était pas éteinte; alors, tranquillement, il se rassit et se remit à peindre.
Avec sa force légendaire, point n'est besoin de dire qu'il est doux comme le sont d'ordinaire les hercules intelligents, et il n'y a qu'à voir le b eau portrait qu'a fait de lui Carolus Duran pour deviner son caractère. Je raconterai de suite un trait qui peint bien sa bonhomie, à propos d'un dessin que je supposais être* de
lui et que je lui apportais pour m'en convaincre : « C'est bien de moi, dit-il à première vue, mais comment diable l'avez-vous, mon cher Besnus ? »
Or, un soir, j'allais rentrer chez moi, lorsque Tidée me vint que je manquais de luminaire; cognant vite au volet du débit à côté, tenu par la mère Péreire, je lui demandai une bougie de quinze centimes qu'elle m'enveloppa dans un papier assez fort, gris-bleu, en tordit bien les coins et me la passa.
A peine avais-je allumé, je me préparais à jeter le papier, lorsque heureusement je m'arrêtai à temps, ayant reconnu un croquis au crayon noir rehaussé de blanc qui me sembla aussitôt être de Français.
J'allai trouver le maître : « Vous savez bien, lui dis-je, que ce dessin est à vous; c'est un souvenir de Némi, je reconnais l'arbre penché sur le lac, et je ne voudrais pas... Mais Français me répondit aussitôt : — Mon cher ami, il est en de trop bonnes mains, gardez-le donc, et, de plus, je vais vous le signer. » Avisant alors un crayon qui se trouva être bleu, il
augmenta, comme bien Ton pense, la valeur de ce dessin de trois sols!... avec une bougie dedans !
Ce que Ton rit de l'aventure, M. Prétet, l'organisateur des expositions, pourrait en témoigner.
Ce beau dessin, qu'il fut facile de réparer en l'humectant derrière pour ôter les froissements, est accroché à la place d'honneur dans ma salle à manger, entre un autre de Jules Dupré et une vue prise à la villa Borghèse en 1835, par Decamps ; au-dessus une marine d'Eugène Isabey, ainsi qu'un pâturage par Troyon ; puis au-dessous, une entrée de village de Théodore Rousseau. Il est, comme on le voit, en bonne compagnie.
Mais je reviens à Honfleur, où je vis encore un artiste de grand talent, Jules Héreau, mais beaucoup plus tard, après la guerre fatale de 1870.