JULES HÉREAU. — JEAN AGIIARD
En a-t-il martyrisé de ces pauvres animaux, avant de leur donner la liberté dans ses prairies... peintes et copiées fidèlement pour l'honneur des Salons annuels et le plaisir des amateurs de son talent sincère.
Il me souvient aussi de Charles Daubigny et Karl, son fils, qui travaillèrent assidûment à Honfleur, au milieu du caquetage des poules, épiant leur allure fugitive, et d'une seule touche les « collant » dans le motif.
Près d'Honfïeur, dans la vallée de la Touque, j'aperçus un jour un artiste faisant le dos rond sur son chevalet, où était posée une grande toile blanche, toute tachetée de notes variées, noires, rouges, jaunes et blanches, avec, par-ci, par-là, un peu de vert, parcimonieusement prodigué; en approchant, je m'en rendis mieux compte et pus distinguer, dispersées au hasard, du haut en bas, sans lien entre elles, des vaches multicolores, debout ou couchées, dans toutes les poses possibles, les unes terminées ou à peu près, les autres pochées du coup, inachevées, et que le peintre attentif complétait au fur et à mesure qu'elles se retrouvaient dans le mouvement.
C'est du reste la seule et unique fois qu'il me fut donné de voir de près ce peintre aux larges épaules, un maître assurément, et dont certains tableaux sont de véritables chefsd'œuvre ; j'ai nommé Constant Troyon.
Je voudrais bien aussi, avant de quitter Honfleur, éveiller le souvenir d'un artiste remarquable, déjà trop oublié, et qui fut l'ami de Français. On l'appelait généralement le « père » Achard, comme on disait le « père » Corot et maintenant le « père » Français ; et ce mot de « père », accolé à leur nom, semble être, dans son sans-gêne, une marque d'intimité, ayant sa source dans l'affection pour l'homme ; c'est une bonne note toutefois dans sa familiarité bon enfant.
Le père Achard, que les jeunes ne connaissent pas, était un des plus savants et à la fois des plus délicats paysagistes de l'École française; il avait quelque réputation entre 1848 et 1870.
A côté de paysages robustes et d'un auguste caractère, Achard peignait avec un profond amour des coins perdus, mystérieux, calmes, d'une poésie intime et pénétrante et devant
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lesquels on ressent comme une impression de douce quiétude.
Il n'y a pas si longtemps qu'il y avait au musée du Luxembourg un paysage en hauteur, Une source, ombragée par de sveltes arbres printaniers que traversent les premiers rayons du matin, qui donnait une sensation délicieuse de fraîcheur et d'où se dégageait une sorte de poésie idyllique qui faisait songer à André Chénier.
On voyait encore à la même époque une grande et superbe toile d'un site du Dauphiné, avec de grands noyers embrumés bordant une route crayeuse et ensoleillée, où trottinait un rustique cavalier.
Qu'a-t-on fait de cet excellent tableau ? Aucun paysage ne le remplace actuellement, en tant que qualité de faire puissant comme aussi de chaleureuse impression.
Peut-être le retrouverait-on dans quelque musée de province, où il est d'habitude d'expédier les œuvres d'un artiste mort, quand elles ne sont pas reléguées dans les greniers de l'administration des Beaux-Arts, où l'injuste
oubli vient jeter son manteau sur plus d'une réputation de la veille, et fait un inconnu, pour la nouvelle génération, d'un artiste qui eût mérité de conserver une place honorable parmi ses contemporains.
Tel ce pauvre Jean Achard, qui est mort à Grenoble où il s'était retiré sur ses vieux jours, triste, oublié, presque sans ressources ; certes, son nom mériterait un souvenir plus durable.
Je suis convaincu qu'en lisant ces lignes, son ami Français, qui estimait singulièrement le talent de Achard, les ratifiera complètement en regrettant de voir ses œuvres trop injustement sacrifiées.
L'éminent paysagiste Henri Harpignies, élève d'Achard, soulignerait certes ces lignes.
Aussi par la parole et la plume, mes seuls moyens, je m'efforcerai toujours de protester avec énergie contre ces arrêts iniques prononcés souvent banalement par des inconscients, ou bien encore, triste chose à avouer, voulus et suscités par un intérêt mesquin, jalousie de nains, de rivaux, quand ce n'est pas simplement par indifférence.