‹ Mes relations d'artisteChapitre 19 sur 28 · JULES HÉREAU. — JEAN AGHARD · texte numérisé non relu

JULES HÉREAU. — JEAN AGHARD

Je ne prends jamais plus de plaisir que lorsqu'à l'ébahissement de ma victime, je lui fais subir avec lenteur le supplice de m'écouter faire l'éloge de gens qui lui sont totalement inconnus, ou qu'on lui a appris à ne considérer que comme des valeurs négligeables. J'ai le culte des oubliés, des méconnus, car l'histoire est là pour me donner raison, où tant de gens illustres, pour ne parler que des artistes, se sont vu dépouiller, au profit de tel ou tel maître, d'une gloire que leurs œuvres auraient dû consacrer.

Par contre, combien de réputations usurpées ou démesurément gonflées que l'avenir se chargera de réduire, ainsi que des bulles de savon qui s'évanouissent après avoir brillé des plus exquises colorations.

Mais je m'arrête dans ces réflexions qui m'entraîneraient trop loin, et reviens à Honfleur, où je retournai plusieurs fois, notamment en 1876, pour préparer mon Salon en faisant des études d'animaux àPennedepie.

A cet endroit, presque au bord de la mer, se trouvent des pâturages plantureux où de

grands bœufs se prélassent paresseusement.

Une fois, j'étais tellement absorbé dans mon travail, occupé à peindre la mer houleuse et à étudier le mouvement des lames qui déferlaient sur le sable, que je ne m'aperçus pas deja visite curieuse de deux grands bœufs blonds, dont les naseaux fumants me soufflaient dans le cou ; du reste inoffensifs, avec leurs yeux mi-clos, ombragés de longs cils, et s'émouchetant les flancs de leur longue queue ; me retournant doucement, je les flattai de la main, et ils s'en retournèrent graves, à pas comptés, paître au loin, en poussant de légers meuglements.

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