CHAPITRE XIII
UNE SAISON A BONNEIL
A Antony Valabrègue.
Revenu d'Honfleur, j'allai passer quelques mois dans les environs de Château-Thierry, à Bonneil, près d'Azy-sur-Marne , et c'est le hasard qui m'y avait conduit, ayant aperçu de la portière du wagon ce hameau perdu au milieu des champs, et qui me parut pittoresque.
Chose curieuse, mon accoutrement de peintre étonnait profondément les habitants, qui ne montraient guère d'excellentes dispositions à mon égard ; je ne me sentais pas en odeur de sainteté.
J'étais logé et nourri chez un bien brave homme, nommé Lecointe, beaucoup plus civilisé que ses concitoyens, et qui exerçait à Bon-
neil plusieurs métiers. En dehors de .celui d'au bergiste, il était à la fois épicier, cloutier, menuisier, pompier et maître d'arc ; dans ces pays-là, le tir à Tare est très en honneur.
C'était un bon père de famille, adorant sa femme et sa fille, qui Tune et l'autre avaient le cœur sur la main, c'est tout dire !
Ces braves gens avaient déjà vu un individu qui, comme moi, tirait des vues et des plans ; mais comme ils me l'expliquèrent, je crus comprendre que c'était « tiré au daguerréotype ».
De peintre paysagiste ils n'en avaient jamais vu, j'étais le premier; aussi jugez de la tête des gars de l'endroit lorsqu'ils me voyaient traverser la rue du village, me rendant au motif. Ce qu'il y a de sûr et certain, c'est que j'y étais fort mal vu. Il m'arriva même des histoires peu agréables, et pas mal de mésaventures, au moins dans les premiers temps de mon séjour.
Je me rappelle des vers de Brizeux, le poète breton, sur le Paysagiste, et je ne puis mieux faire que de les reproduire ici, tant je les trouve en situation.
UNE SAISON A BONNEIL
D'étranges bruits couraient dans toute la commune. Voici : depuis deux jours un homme en veste brune, Un monsieur inconnu, son cahier à la main, S'en allait griffonnant de chemin en chemin. Au bourg on Tavait vu, au coin d'un cimetière, Dessiner le clocher et les deux. croix de pierre ; Si bien que le clocher, quoique rapetissé, Sur son papier maudit semblait avoir passé. Aussi, garçon prudent, Melène s'en approche, Se cachant tout entier sous une grande roche ; Puis, comme un écureuil sautillant dans les bois, Il monta sur un chêne en criant : « Je vous vois ! » Çà, que voulait cet homme avec tous ses mystères ? Ce savant venait-il pour mesurer les terres ? Ou ne voulait-il pas emporter, ce sorcier, Les champs et les maisons couchés sur son papier?
A. Brizeux.
Une fois, qui se renouvela du reste, j'étais absorbé sur ma toile, cherchant sur ma palette les tons les plus fins et les plus riches, à la lisière d'un champ, près d'un petit bois où les pinsons pullulaient, lorsque je crus entendre sifflera mes oreilles quelque chose d'hétéroclite,
qui incontinent fut suivi d'un objet qui me passa à six pouces du nez. Impossible de s'y méprendre, c'était une pierre qu'on m'avait lancée, et, à sa suite, deux, trois, etc., dont une vint frapper un des montants de mon chevalet de campagne.
M étant levé debout, je regardai dans la direction d'où ces pierres provenaient, et je vis effectivement des drôles qui m 'invectivaient par-dessus le marché, mais de loin ! Je dus plier bagage cette fois, car aussitôt que je me rasseyais, pareille aubaine m'était adressée. Le lendemain, les jours suivants pareillement, ou à peu de chose près, si bien que j'allai, furieux, me plaindre à monsieur le maire, paysan guère plus équarri que ses rustres d'administrés, mais qui me promit — sur mon dire que j'étais envoyé par le gouvernement pour tirer des plans et que je porterais plainte à Paris — qu'il y veillerait et espérait que ça ne se renouvellerait plus !
Dès le lendemain, à peine assis sur mon pliant, v'ian ! une pierre, puis une autre... qui manqua de crever mon étude ; cette fois, j'étais
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décidé à quitter cet endroit sauvage, mais auparavant je tins à visiter les alentours. Bien m'en prit d'attendre, car trois jours après, je reçus une lettre, devinez de qui? — de Français, informé par un ami, à qui j'avais écrit mes malheurs.
Donc le père Français, mis au courant, m'écrivit cette lettre que j'ai conservée et transcris ici :
« Paris, 14 juin 59.
« Mon cher Besnus.
« Qu'est-ce donc que Martin m'apprend ? Vous seriez inquiété par l'autorité, et pourquoi? Je pense que vous avez déjà réussi à apaiser ces trop zélés protecteurs de Tordre; et si ce mot que je me hâte de vous écrire peut vous aider à les rassurer, je m'en félicite.
« Sur ce, cher collègue, beau temps et bonnes études, tâchez de nous rapporter de jolis motifs; car pour l'exécution vous nous avez déjà accoutumés à la plus grande sécurité.
« Donc tout à vous.
« Français.
« 10, Rue des Beaux- Arts. »
Je ne sais comment ce bon Martin avait raconté les faits à Français, chargés sans doute à dessein, à bonne intention de me servir ; toujours est-il que je retournai chez le maire, ma lettre à la main, et, cette fois, je parlai d'autorité, c'est le cas de dire, puisque le mot y était écrit; bref, je sortis fier comme Artaban, plein d'espoir sur le succès de ma démarche.
Le lendemain matin, le tambour résonnait dans les rues de Bonneil, et le garde champêtre au tricorne enchanteur criait à tous les coins de ruelle ce qui suit :
« Il est fait assavoir à tous et à chacun, de la « commune de Bonneil et autres, qu'il est « expressément défendu de jeter des pierres « dans le travail de la personne chargée par le « gouvernement de tirer des plans partout où « il lui conviendra de s'asseoir ; ce dit, sous « peine de se voir appréhender et à l'amende « aux contrevenants.
« Le Maire, X. »
Et depuis, je pus aller travailler partout où
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bon me semblait ; et quel prodigieux changement ! Les paysans m'invitaient à venir me reposer « un brin » chez eux pour boire un p'tiot coup. J'y allai franchement, et même trop, car le p'tiot coup était de vin blanc exquis qui montait la tête facilement et troublait la vue : aussi évitais-je d'en boire en allant travailler. .
Je restai près de six semaines à Bonneil, rapportant une moisson d'études.
Le maire ôtait son bonnet lorsqu'il me rencontrait, et hommes, femmes et enfants, tout ce brave monde me faisait fête ! Je ne pouvais plus m'en aller ! « Dam ! j'savions pas n'sautres. ce que vous v'niez manigancer cheux nous, oùsque v'zaviez quasi F air de ceusses qui s'en alleint menguier sous forme d' vendre des lunettes, avec v'ot 'boîte su' l'dos ! »
C'est égal, Français m'avait rendu un fier service, et ces choses-là ne s'oublient pas !
Bonneil, qui n'est qu'à deux lieues de Château-Thierry, est un délicieux endroit tout verdoyant, où le rêveur peut s'égarer dans les bois silencieux, et j'en ai conservé un souvenir
charmant dont je retrouve comme un écho dans les vers d'un de mes amis :
Nous prenons le chemin des bois; Nous y marchons à l'aventure, A travers les détours étroits Qui mènent en pleine nature.
Nous pénétrons dans les taillis, Sur les hauteurs ou sur les pentes; Nos pas vont heurtant un fouillis D'herbes et de plantes grimpantes.
Au bord des ravins ombragés, Nous avons des recoins sauvages Où souvent nous restons plongés Dans un nid touffu de branchages.
Nous aimons les profonds abris Couverts de mousse et de verdure, Les larges halliers assombris, Tout trempés de l'eau qui murmure.
UNE SAISON A BONNEIL
Quelquefois nous sommes entrés, Presque au hasard et par surprise, Dans l'ombre épaisse des fourrés Où les chevreuils ont leur remise.
Nous songeons à peine au retour, Grâce à l'ardeur qui nous entraîne , En voyant, au déclin du jour, S'obscurcir le ciel et la plaine.
Mais je m'aperçois qu'en citant ces jolis vers d'Antony Valabrègue, je risque fort de ne jamais terminer ces souvenirs, si je me laisse aller aux songeries; et j'oublie que j'ai encore cinq étapes à fournir : il est donc temps de me hâter.