CHAPITRE XIV
Après la guerre néfaste de 1871, j'avais grand besoin d'air, de calme, et surtout j'étais on ne peut mieux disposé à me remettre au travail pour oublier les jours néfastes.
Je m'en allai sur les bords de la Marne, à la Ferté-sous-Jouarre , avec ma femme et mon jeune fils, et là je peignis du matin au soir, oublieux de tout.
J'aurais dû dire tout d'abord que je n'avais plus d'atelier à Paris, par suite de l'explosion de la poudrière du Luxembourg, qui pendant la Commune l'avait fait sauter.
Il était de plain-pied, au fond d'un jardin, rue d'Assas, et lorsque, après les mauvais jours, je pus le revoir, le spectacle en était navrant ou « joyeusement » pittoresque, selon les ca-
priées de l'esprit. Figurez-vous un pêle-mêle de cadres, de toiles et de plâtres brisés; puis, encore posé sur un chevalet, resté debout, un tableau dans sa bordure dorée et « constellée de paillettes et aiguilles de verre minuscules » provenant du vitrail réduit en miettes et projetées avec violence, de façon à s'y implanter droites et fermes, comme autant d'aiguillettes. J'eusse dû le conserver comme « brillant » et « triste souvenir ». Inutile d'ajouter que la « peinture » était également criblée et que rien du reste n'était resté intact dans l'atelier, sauf — ô prodige à faire rêver et argumenter les fatalistes ! — la statuette de Gustave Courbet, demeurée ferme sur son socle.
Oui, en vérité, le maître d'Ornans, guêtré et costumé en paysagiste, n'avait pas bougé. Cela avait frappé un inconnu coiffé d'un chapeau rond, en tenue irréprochable, que je vis arrêté sur le seuil de la porte « brisée » de mon atelier, contemplatif et silencieux. A mon arrivée, il reconnut à mon exclamation que c'était « mon chez-moi ! » arrangé de cette déplorable façon; aussi, se retournant en me
saluant : « C'est votre atelier, Monsieur? me dit-il, cela n'est pas gai assurément, mais voyez donc... » et il m'indiquait du doigt Courbet souriant. Oui, souriant avec l'expression narquoise qu'on lui connaissait et que le sculpteur Lebeuf avait fort bien indiquée.
Lebeuf, sculpteur d'avenir, était mort quelques années déjà avant la guerre, et je l'avais un peu connu chez Andler, brasserie où allait Courbet.
Pour en revenir au monsieur indicateur, il continua ainsi : « Si jamais vous vouliez vous en défaire, je vous prie de m'en prévenir d'abord, nous nous arrangerions toujours; je suis M. Clésinger ! » J'avais bien vu Clésinger à Rome quelque peu, mais je ne l'avais pas reconnu > préoccupé que j'étais, après tant d'événements passés.
Je lui répondis que pour le moment je ne pouvais encore rien décider, d'autant que la statue de Courbet (qui mesurait bien un mètre de haut) constituait un véritable vestige de cette lamentable époque et devenait « un monument historique ».
Nous causâmes un instant de Rome, et il me salua en terminant par : « Enfin, quand vous le désirerez, vous pourrez choisir, en échange, ce que vous voudrez! » 11 entendait évidemment ses « maquettes » ; et nous nous séparâmes. Je ne le revis plus.
Eh bien ! ce Courbet de malheur devait m'être « volé ! » là, dans mon atelier défunt, avec des livres restés bouleversés dans ma bibliothèque détraquée, avec quelques études peintes, encore au clou, le long des murs lézardés. Mon atelier était resté pendant plusieurs semaines ouvert à tout venant ; il n'a fallu que l'arrivée d'un curieux, amateur d'art et de documents, peut-être même un vulgaire « modèle d'atelier connaissant les êtres », pour s'en rendre propriétaire.
Après cette échappée sur les souvenirs du siège, je reviens vite où j'en étais resté, sur les bords de la Marne, à la Ferté-sous-Jouarr e, où, ne l'oublions pas, est née la Poisson, autrement dit Mme de Pompadour.
Que c'est donc joli ! quel charmant endroit que cette petite ville et ses environs, soit que
Ton traverse l'eau et que Ton aille en descendant ou remontant le cours de la rivière, du côté de Samméron ou bien de Luzancy.
Je connaissais quelqu'un, un paysagiste, dans cette dernière commune, et j'allai surprendre un beau jour l'ami Alexandre Boucher. Je m'arrêtais souvent en chemin pour admirer ces grands coteaux verdoyants au milieu desquels la Marne est encaissée, et ces grands bateaux chargés de madriers, remorqués le long des berges par des hommes-chevaux, attelés l'un devant l'autre à la longue corde, et marchant courbés, à petits pas cadencés, en poussant des han ! gutturaux.
De l'autre côté, en regardant Samméron, la Marne est superbe à voir avec ses îlots de saules, ses méandres, avec toujours de merveilleux fonds ensoleillés ou ombrés par grandes trames changeantes et fugitives.
J'assistai par exemple une fois à un orage épouvantable ; mon parasol roula, emporté par une rafale furieuse, et nous eûmes, mon fils Georges et moi, fort à faire pour pouvoir résister aux brusqueries du vent. Il ne pieu-
vait pas encore, cela devait venir peu de temps après, — quel déluge ! — et, en attendant, je tenais à faire une étude d'impression de l'aspect du moment. La Marne, refoulée par la tempête et illuminée par un soleil hypocrite, était brillante comme de l'acier. Enfin, je pus faire mon étude enlevée passionnément, avant d'être chassé par le déchaînement d'un véritable cyclone.
J'eus, en 1884, au Salon, un grand tableau (actuellement au musée de Rouen) de cet orage que Harpignies vint voir dans mon atelier. « Sapristi ! dit-il, c'est très bien, mon vieux Besnus; ça m'étonnerait bien si vous n'aviez pas une médaille avec ça ! » Moi, cela ne m'étonna nullement de ne pas l'avoir; mais que voulez-vous? je n'ai jamais su, après les plus grands services rendus aux artistes par ma plume de critique d'art, et autrement, non, je n'ai jamais su m'y prendre et faire « ce que beaucoup font trop ! » Eh bien ! pendant que je suis sur ce chapitre, j'ai plaisir à relire une lettre bien cordiale d'un franc bon cœur d'artiste, d'un homme que j'aimais pour la droiture
et la dignité de son caractère, j'ai nommé Alexandre Rapin !
Je tiens à reproduire cette bonne lettre de lui, convaincu qu'en cela je servirai sa mémoire en montrant sa belle âme et sa nature droite et sans ambages :
ia Paris, 9 mars 1889.
« Mon cher Besnus,
« Ce qui m'est le plus défendu, c'est de monter des étages. Si pourtant je me sentais un jour plus disposé, plus fort, je monterais chez vous.
« Quoi qu'il en soit, j e puis vous bien certifier que je n'ai pas besoin de voir ce nouvel effort, pour m'intéresser à tous ceux que vous faites depuis si longtemps, et à la situation pénible que vous fait l'absence d'une consécration officielle que j'ai demandée pour vous plusieurs fois déjà.
<t Et si je puis enfin l'obtenir, j'en serai presque aussi heureux que vous !
« Valadon vient de me dire que votre tableau était important et lui avait plu beaucoup ; ce qui me fait un vif plaisir et me donne de l'espoir, car vous êtes toujours un bon camarade.
« Votre ami dévoué,
« A. Rapin. »
Jules Valadon, dont je viens de citer le nom, est lui aussi une franche nature à l'idéal élevé, enthousiaste de son art, dont il parle avec éloquence, émaillant ses discours de mots bien amusants et d'un pittoresque éclaboussant. Ses saintes sont célèbres et ses natures mortes, qu'il trouve moyen de poétiser, sont exquises.
Beaucoup de personnes se figurent que tout est rose dans le métier de peintre en général, et de paysagiste en particulier. Hélas ! combien ils se trompent, ces braves gens ! Demandez à ce bon Galerne, élève de Rapin, ce qu'il en pense, et vous serez édifié.
Un matin, je me décidai à partir pour continuer une étude commencée, et malgré l'incertain du ciel, je me mis en route hâtivement, car c'était à une assez grande distance. Ce fut une mauvaise inspiration qui me vint là, car une fois en place, mon chevalet dressé et calé avec une grosse pierre, mon parasol déployé, vissé solidement sur ma pique, pour parer aux reflets d'un pâle soleil, ma palette faite, je me mis à la besogne, cherchant les valeurs de tons qui sont tout, disait J. Dupré.
Cela marcha cahin-caha pendant quelque temps, avec des alternatives de bourrasque causée par le vent qui s'élevait de plus en plus ; mais tout à coup le ciel devint noir d'encre, et déchargea sur terre une véritable trombe d'eau, transformant en rigoles les ornières et les terres labourées en lacs boueux, noyant ma toile et mes ustensiles de peintre. Réfugié sous mon « parasol » et sous un poirier vigoureux, je faisais philosophiquement bonne contenance, quand, patatras! un traître coup de vent envoya se promener au diable parasol, étude et chevalet, me laissant à la merci d'une pluie diluvienne ; je fus littéralement trempé jusqu'aux os, et m'en revins, dans quel piteux état, mon Dieu ! à Jouarre, avec ma toile à la main, que le brutal faisait chavirer de terrible façon.
Pauvres paysagistes ! que de misères à subir et combien de chefs-d'œuvre anéantis dans l'œuf!
Rien n'est plus joli que les bords du « Petit Morin », en descendant de Jouarre ; ce ne sont que trembles, saules, oseraies, sorbiers, se mirant dans la petite rivière où le gardon fré-
tille, avec des échappées de prairies où les oies cancanent, enfoncées jusqu'au ventre dans les grandes herbes, parmi les bouillons blancs.
Je m'installai un matin dans un coin ombragé de peupliers rabougris et étêtés qui me dissimulaient, et je pus ainsi assister, tout en peignant, aux éclaboussants ébats d'un troupeau d'oies qui se baignaient joyeusement avec grands cris et bruits d'ailes, plongeant, puis s'éplumant sur la berge aux terrains éboulés et formant un abreuvoir doucement accessible aux moutons et aux chèvres qui venaient s'y abreuver. Ce tableau me rappela aussitôt une fraîche poésie d'Auguste de Châtillon, l'auteur de la Levrette en pal' tôt, où les oies jouaient un rôle prépondérant, sur les bords de la Seine, à Saint-Ouen, et qu'il me dédia avec cette douce bonhomie et cette simplicité bon enfant que ceux qui ont eu l'avantage de le connaître se rappellent encore.
Cette pièce de vers étant absolument inédite, je me fais un plaisir de la citer ici.
C'est là un autographe bien précieux pour moi, et, en l'intercalant parmi ma prose, j'es-
père, en même temps qu'elle y mettra une note exquise, servir un vrai régal à ceux qui recherchent les moindres œuvres du poète de la Grand pinte, que V. Hugo et Gautier déclaraient un chef-d'œuvre :