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CHAPITRE XV

A ORSAY (ours et tziganes)

En 1881, je dus quitter Paris et aller à Orsay, avec ma femme malade et mon fils souffrant, acceptant la tâche de les sauver tous deux. Il est des douleurs qui ne se peuvent décrire.

Je n'y connaissais âme qui vive, mais grâce à l'obligeance de mon ami Beyle, qui revenait à Paris, laissant vide son chalet du Guichet, je pus m'y installer et je devins ainsi son locataire pour les quelques mois encore qui mettaient fin à sa location. Puis alors, le véritable propriétaire, le sculpteur Cordier, me confirma de la façon la plus gracieuse dans ma qualité de locataire intime, et je pus alors, autant qu'il se pouvait faire dans ma pénible situation, profi-

ter de mon séjour à Orsay pour me distraire en travaillant.

Ce Guichet où je demeurais était en quelque sorte une annexe d'Orsay où Ton se rendait en une demi-heure, et mon chalet était construit sur remplacement de l'ancien château dont les murs se voyaient encore ; de là vint que les paysans m'appelaient, le « Monsieur du Guichet ».

Il y avait un jardin en contre-bas et en pente avec quelques arbres fruitiers, et un « buen-retiro » à l'ombre de massifs de chèvrefeuille. Le chalet lui-même était envahi jusqu'au toit par de la vigne, et de la véranda Ton pouvait mordre à même les grappes de raisin noir.

La vue était splendide, et l'on découvrait, faisant une éclatante tache rose dans les fonds boisés, le chalet oriental de mon propriétaire Cordier.

C'était le « Palais » qui avait figuré à l'Exposition universelle de 1865, et qui lui avait été donné par le Bey lui-même, à charge de le remonter où il voudrait.

Mon chalet à moi, moins somptueux, était une sorte de lieu de rendez-vous, de videbouteilles, qui, après avoir été toutefois habité par Cordier, avait successivement été loué à différents artistes qui avaient laissé sur les murs des traces picturales de leur passage.

Je vois encore un guerrier gaulois, signé Lepère ; puis des fleurs de Brunner-Lacoste ; un paysage de Mouillion, et au-dessus de la cheminée, en guise déglace, des amours soutenant un médaillon. Je complétai la décoration sur un panneau de porte, et James Bertrand, qui, trois ans plus tard, me succéda, y fit, bien entendu, une Ophélie, selon ses préférences pour ces sortes de sujets.

Il y avait dans mon jardin un noyer superbe qui donnait de l'ombre pendant les chaleurs, et près duquel j'avais installé un poulailler peuplé de poules naines, avec un coq blanc du Tonkin, qui devint quasi célèbre par son courage contre les chiens et sa familiarité étonnante avec moi.

A la rigueur, je pouvais donc vivre heureux, quoique isolé, dans ma seigneurie du Guichet,

où seulement à de longs intervalles venaient me voir quelques amis de Paris. Du reste, je piochais du matin au soir, ce qui est encore la meilleure manière de ne pas s'ennuyer. Puis je faisais des excursions dans les environs d'Orsay, qui sont délicieux.

J'avais en outre contracté amitié avec un artiste de talent, élève de Corot, nommé Lefortier, dont certainement, bien des toiles figurent dans les ventes sous le nom de son maître ; c'était un bien excellent homme, qui n'avait qu'un défaut, celui d'être sourd, hélas ! ce qui rendait la conversation extrêmement laborieuse.

Lefortier vint me voir un matin et me proposa une partie de campagne, que j'acceptai de grand cœur, et après un frugal repas nous partîmes. De même qu'un soldat ne doit pas sortir sans ses armes, nous avions sur le dos, Lefortier et moi, notre attirail de peintre bien attaché sur un bon sac de peau de chèvre, qu'à un moment donné nous débouclâmes :pour faire un bout d'étude.

Et la journée se passa ainsi à travailler tout

en causant, si bien que, de bavardage en bavardage, nous ne revînmes à Orsay qu'au soleil couché, mais, comme aurait dit Murger, « ne dormant pas encore ! »

Il faut vous dire, lecteur, que, quelques instants auparavant, nous avions éprouvé tous deux une émotion telle que nous en étions restés pétrifiés de surprise. En traversant un petit bois, au tournant d'un petit sentier, un ours était là, semblant nous attendre, et déjà, serrant notre pique nerveusement, nous nous apprêtions à une héroïque défense.

Nous trouvâmes heureusement bientôt le mot de l'énigme : tout près d'une cépée épaisse et feuillue était une petite voiture dételée, toute disloquée et rajustée de planches en couleur, avec, autour, grignotant l'herbe rare, un petit carcan de couleur indécise et dont on pouvait compter les côtes. Deux individus, dont l'un semblait dormir sur le ventre, étaient là au repos ; celui qui ne dormait pas avait sur l'épaule un petit singe habillé de rouge qui bondit à notre approche et s'en vint, bien stylé, nous tendre sa toque pour nous inviter à y jeter

quelques sous. Voilà, tout expliqué, le pourquoi de la présence de notre ours, qui devait, à coup sûr, être savant.

Mais puisque je tiens un motif assez drôle, je vais conter une autre aventure, survenue quelque temps après, à l'automne.

Ceux que cela n'intéresserait pas pourront tourner les pages : « A tout labeur nul n'est tenu ! »

Il était une fois une belle tzigane, aux cheveux abondants et d'un noir d'enfer, étoilés de sequins moins brillants que ses yeux, à la peau bronzée par le grand air et les voyages sans fin, nu-pieds avec des bracelets d'or aux chevilles, vêtue sommairement d'un jupon vert passé, se reliant à un corsage rose rebondi et garni d'agréments étincelants. Or, cette belle et libre créature vint un jour me rendre visite à mon Guichet-Orsay.

J'oubliais de dire, et je ne me le pardonnerais pas, qu'elle traînait par la main un petit moricaud nu, ou à peu près, mais beau à ravir, et qui semblait avec sa peau dorée et la pureté de ses formes un véritable bronze antique. Après

avoir reçu une légère aumône, la mère et l'enfant s'en allèrent, non sans m'avoir souri d'une façon sauvage en guise de remerciements.

Au petit jour, je fus réveillé par un bruit insolite sur la route du Guichet, et, m'étantlevé à la hâte, je vis des groupes de paysans causant avec animation et parlant de choses extraordinaires nouvellement arrivées à Orsay, pendant la nuit. J'entendais monter jusqu'à mon belvédère quelques mots comme : saltimbanques, nègres, joueurs de flûte, etc., qui inquiétèrent ma curiosité, et aussitôt je descendis avec l'intention d'être édifié complètement sur ce mystère intempestif. A mi-chemin déjà j'étais renseigné, et j'avais compris que j'avais affaire aune tribu de tziganes, campée au bord du chemin dans une éclaircie de prairie, à l'ombre des tilleuls auxquels de petits chevaux maigres, aux crins ébouriffés, étaient attachés.

Des voitures bizarres, rapiécées, auxquelles étaient accrochés des oripeaux aux couleurs multiples, étaient groupées à quelques mètres ;

puis des marmites suspendues au-dessus de feux entre de grosses pierres, autour desquelles des êtres à demi dévêtus, hommes ou femmes, étaient accroupis, surveillant la cuisson, avec des enfants nus, complètement, comme aux premiers âges du monde, gambadant, courant, se roulant à terre comme des poulains. Un grand drôle de tzigane en cuivre jaune vint aussitôt me demander : « tabac » et « sous ». Je donnai l'un et l'autre, et il rejoignit la grande famille en me remerciant d'un sourire qui découvrait sous des lèvres sensuelles des dents blanches et aiguisées comme des crocs.

Ce spectacle offert gratis aux habitants arrivant effarés ne manquait pas de ragoût, et, pour ma part, j'y voyais des Callot avec, en plus, une couleur giorgionesque, à ravir Diaz, Emile Lessore, Faustin Besson, tous ceux enfin, qui adoraient les bohémiens.

Seulement, toute médaille a son revers, diton justement, et le revers était des plus sérieux, au moins autant que l'expression flegmatique et sombre de toute cette tribu de Bohême,

dont les sourires étaient énigmatiques et les yeux toujours perdus dans des songes d'antan.

Us parquèrent ainsi trois jours, qui parurent terriblement longs aux paysans, car ces drôles, les mâles de ces sauvages, leur donnaient du fil à retordre dans les champs où ils venaient les relancer.

On en vit qui, à deux, de leurs bras musculeux, paralysaient les paysans, tandis qu'un troisième larron emplissait leurs propres sacs de pommes de terre, et s'esquivaient ensuite avec des airs audacieux de défi qui en imposaient à ces malheureux fournisseurs malgré eux. En ville, les bohémiens entraient dans les boutiques, prenaient hâtivement sucre, café, sel et poivre, et se sauvaient, à la stupéfaction de tous. La gendarmerie d'Orsay était impuissante contre cette horde de près de cent individus, mâles et femelles, et M. Guillemin, maire d'Orsay, était absent depuis plusieurs jours, lorsque, prévenu, il arriva enfin !

Les événements prirent alors une autre tournure ; les gendarmes furent doublés de ren-

forts, et il fut obtempéré à la tribu nomade d'avoir à déguerpir au plus vite, sous menace de force, s'il était nécessaire. Non, il me semble assister encore à ce départ des bohémiens, tant mes yeux furent ravis et mon imagination surchauffée ; je vois toujours l'attellement des voitures avec des lanières de cuir recousues, des cordes effilochées, solides quand même; les rosses harnachées, de la façon la plus pittoresque, avec des plumets rouges, bleus, des plaques de cuivre et des sonnettes; les roues des chars raccommodées et maintenues avec des longes et des ficelles ; les ours et les chiens fauves aux colliers à pointes, attachés dessous, aboyant d'une façon particulière, sentant le steppe d'où ils venaient. Lorsque tout cela s'ébranla avec force cris, jurons sonores et incompréhensibles, le coup d'œil était féerique : grimpés sur les voitures chargées de paquets et d'ustensiles, de grands diables étaient allongés comme des sphinx en fumant des cigarettes, pêle-mêle avec de splendides filles aux yeux de flamme, aux dents d'ivoire, dont les poitrines superbes déversaient le lait à leurs sauvages

nourrissons, promenant sur la foule des regards hautains et méprisants ; non, cela ne se peut rendre, et Munkacsy me comprendra, lui, qui connaît ses Tziganes et ses Gitanes mieux que quiconque parmi les peintres.

Et sur cet ensemble extravagant le soleil, ce grand magicien lui-même, laissait tomber des rayons d'or qui transformaient ces loques vieillies en étoffes somptueuses et rarissimes, faisant étinceler les clinquants des chevaux et les chaudrons de cuivre jaune pendus aux ridelles des voitures. Fermant la marche et fièrement campés sur des chevaux apocalyptiques, deux grands bohèmes, beaux comme des dieux de l'Inde, à la peau hâlée et chaude, faisaient pleuvoir sur les curieux des ïazzis en langue tzigane que nul ne comprenait, mais tenait avec certitude pour injurieux et souverainement moqueurs.

On en parla longtemps à Orsay, et longtemps aussi le lieu de leur campement demeura stérile, et les arbres, dépouillés de leur écorce par les chevaux, végétèrent depuis ou périrent.

Ai-je été trop long à raconter tout ceci? Je

ne sais, mais ce que je sais bien, c'est que je n'en ai pas exprimé toute la magnificence et que mon ébauche est encore bien au-dessous de la vérité.

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