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CHAPITRE XVI

A Jules Breton.

Déjà familiarisé avec Saint-Malo et ses environs, fuyant Dinard la mondaine fct Saint-Servan trop empoisonné d'Anglais, après avoir vu le Grand-Bé et le tombeau de Chateaubriand, à pic, sur la mer, la cathédrale et quelques peintures de mérite, telles que le Christ mort attribué à Sébastien Bourdon, et plus près de nous, un grand tableau, un Saint prêchant dans les Gaules, de Louis Duveau, un artiste qui eut son heure de réputation avec sa Peste <XElliant, d'un si dramatique effet (chariot rempli de cadavres, traîné et poussé par des désespérés), je pris ma pique en main et pédestrement me rendis, en suivant la Rance, jusqu'à Dinan, dans les Côtes-du-Nord.

Seulement, arrivé environ à mi-chemin de Saint-Malo, je m'arrêtai pour faire un croquis des superbes rochers qui bordent la rivière à cet endroit désert, et, remarquant une rustique habitation isolée, l'idée me vint de demander s'il y avait possibilité d'y loger. Grâce à un dessin du Passeur, le père Allot, que j'ai sous les yeux, je le vois interrompant son « secouage de van » dans une poussière de paille d'avoine qui s'en allait tourbillonner au loin , se retourner et répondre à ma demande : « Vous loger, Monsieur ? hélas ! c'est pas Dieu possible ! j'nons qu'une chambre pour moi, ma femme et ma fille ! Et puis vous ne voudriez pas, c'est trop pauvre ! Ah ! ben, tenez, v'ia la patronne, tâchez de voir si aile veut ben ! » La mère Allot, étonnée, me répondit que « le plus difficile serait pour le manger ; qu'y n'vivions que d'œufs, d'iégumes et d'poissons, qui ne manqueraient pas, eux, par exemple ». Je n'en demandais pas davantage; l'accord s'établit bientôt et les conditions furent arrêtées. La grande chambre en haut, où « je voulais bien loger » était en vérité des plus pitto-

resques, avec ses grands lits aux quatre coins, et quels lits ! d'immenses bahuts ou armoires avec une ouverture pour y entrer, « en virant » avec adresse de façon à ne pas se cogner la tête. Le fils, un marin de l'État, n'était pas là; aussi pus-je prendre son lit aux matelas de paille d'avoine. Au milieu de la pièce planchéiée, une lourde table de hêtre, et des tabourets idem.

« Vous êtes pas fier ! me dit le père Allot, mais vous s'rez tout de même ben cheux nous ! » Si j'y fus bien ! oh ! les braves gens au cœur simple!... Certes, j'aimais mieux vivre là avec eux, mangeant la soupe à la même table dans la pièce carrelée du bas, qu'à l'hôtel Chateaubriand, à Saint-Malo.

Dans la journée, piochant ferme sur les bords de la Rance, et le soir, après le repas frugal, un bout de causette et une bonne pipe, nous montions tous nous coucher. Mais, direz-vous, et la jeune fille ? Eh bien, mais, la brave et honnête fille, avec une candeur sainte, se déshabillait dans son coin sans songer à mal ; et puis, je n'étais plus un étranger, rompant le

pain avec son père et sa mère. Oui, vraiment, j'y mettais de la discrétion, certes, et me couchais bien tranquille, tenant à honneur de donner à mes hôtes l'idée la plus franche du respect de l'hospitalité. Le dimanche, seulement, la mère Allot allait à Dinan ou à Saint-Malo, à égale distance, et rapportait du lard et le potau-feu. Je vécus ainsi un grand mois, et j'en ai gardé le plus excellent souvenir.

Avant de poursuivre jusqu'à Dinan, je veux encore dire qu'un jour, comme après le repas je bouclais mon sac pour aller terminer une étude commencée, je vis tout à coup une grande barque venant de Saint-Malo et remorquée par un cheval blanc, s'arrêter devant la maison du passeur ; et c'étaient des exclamations : « Oh ! est-ce assez beau! En voilà des rochers magnifiques ! Descendez vite, allons, allons ! » Un flux de paroles prononcées par un gros petit homme qui avait déjà prestement sauté à terre. Il se retourna alors et je le reconnus de suite : c'était l'auteur de la Vie de Jésus, Ernest Renan ! Sa femme, fille d'Ary Scheffer, descendit sur la berge, ainsi que deux autres personnes,

et Renan fit son entrée dans la chaumière. Après salut, il me demanda s'il était possible d'y trouver à manger ; sur ma réponse qu'il y avait des œufs, du lard et du poisson, il parut enchanté, et la mère Allot arriva.

Oh ! la belle occasion, dira-t-on, de faire connaissance avec un homme tel que Renan ! Eh bien, je l'avoue, l'amour de l'art l'emporta, et me voilà parti à mon étude de la Rance. Déjà j'avais fait quelque cent pas lorsque je m'entendis appeler : « Monsieur ! Monsieur ! » Et, retournant la tête, je vis courir Renan après moi, avec force gestes significatifs de m'arrêter. Aussi revins-je vite sur mes pas et allai à sa rencontre. « Est-ce que vous allez à Dinan ? me demanda-t-il. Si vous pouviez attendre, monsieur l'artiste, nous nous y rendons bientôt, et vous pourriez prendre place avec nous dans le bateau. »

Je fus assez... simple, pour me récuser et le remercier chaleureusement de son offre obligeante... Alors, Renan alla continuer son repas, et je poursuivis mon chemin, m'en voulant néanmoins de mon extrême timidité, car c'est

bien là ce qui m'avait diclé mon refus.

On verra par ce détail, semblable à beaucoup d'autres que mes vieux amis connaissent, combien j'étais peu fait pour... arriver!

Après cette digression, je reviens sur mes pas, et continue mon chemin vers Dinan. J'y travaillai beaucoup sur les bords de la Rance et j'y fis connaissance avec un vieil amateur qui avait été lié dans sa jeunesse avec François Millet ; il avait conservé de lui des études de figures nues et de petites compositions qui étaient charmantes et n'avaient aucun rapport avec le Millet des paysans que nous connaissons.

Grassement peintes et jolies de couleur, habiles de facture, ces études premières sont bien intéressantes en ce qu'elles montrent l'évolution opérée dans son art par le peintre des Glaneuses et du Semeur, qui avait su oublier à force de volonté et de conviction les côtés agréables de ses commencements, pour ne poursuivre que l'essentiel, ne rechercher que la caractéristique des scènes de la vie rurale, simplifiant toujours et ne conservant tant

comme dessin et couleur que ce qui peut servir au but rêvé, ce qu'on pourrait appeler Yàme des choses. Ce qui fait que Millet est un maître de haute marque, c'est qu'en même temps qu'il reste nature, il imprime à ses personnages et aux milieux où il les fait agir une grandeur épique, d'un haut style, qui rappelle quelquefois les figures des prophètes de Michel- Ange. Ses Glaneuses sont vraies, l'aspect général des plaines dénudées également, mais il y a en plus comme un souffle de poésie rustique qui élargit les horizons et fait de ces pauvresses comme des héroïnes de la misère, des symboles vivants de la vie ingrate et âpre des champs.

Est-ce à dire qu'il faille s'extasier, comme tant de philistins prétentieux, devant tous les Millet, par le seul fait que sa signature est apposée au bas de la toile? Nous ne sommes pas de ceux-là, et, tout en tenant ce maître en très haute estime et admiration devant certains chefs-d'œuvre, nous croyons qu'il y a un choix judicieux à faire dans son œuvre ; aussi, sans nous monter la tête plus qu'il ne convient

devant Y Angélus, qui n'est pas, quoi qu'on dise, parmi les meilleurs de ses tableaux, et qui ne ravit que les amateurs sentencieux, frottés de religiosité, nous trouvons Millet bien plus lui-même, avec tout son profond amour paysanesque, dans le Berger ramenant son troupeau, sa Bergère, le Parc à moutons la nuit, — une merveille, — la Tondeuse, et combien encore, sans faire chorus avec les enfileurs de phrases, béats à l'endroit de cette toile de Y Angélus, payée un prix absolument ridicule, nous osons le dire.

Le succès exagéré outre mesure d'une œuvre ne préjuge rien de sa qualité, et tel Paysan greffant un arbre, par exemple, pour ne citer que celui-là, a une autre envolée philosophique que cette trop célèbre composition qui ne vaut que par l'idée qu'on y attache, sans compter qu'il est autrement remarquable au point de vue « peinture ». Je sais bien qu'il se forme une certaine école péladanesque à qui l'idée seule suffit, faisant fi du reste, exécution, dessin, composition, couleur; ce qui, on en conviendra, simplifie de beaucoup les études

plastiques et confine de bien près à l'absurde; mais lorsque l'idée est en accord complet avec les lois immuables de l'art, l'œuvre est, on en conviendra, autrement admirable !

Nous nous sommes laissé entraîner, à propos de François Millet, à une dissertation trop longue assurément, et nous voilà bien loin de Dinan. Aussi bien quittai-je bientôt cette ville intéressante, et sans quitter la Bretagne, je me rendis à Douarnenez pour y rejoindre mon vieil ami Delobbe, un Parisien devenu Breton par amour.

Douarnenez est un pays béni, absolument superbe, avec sa baie immense, son port si bien situé, et ses environs des plus délicieux. Il y eut jadis une colonie de peintres, dont Feyen, Jules Breton, Lansyer, qui y est connu comme le loup blanc, et quantité d'autres artistes. C'est maintenant un peu délaissé, ce dont, pour ma part, je ne me plains pas, n'aimant que médiocrement les colonies et agglomérations d'artistes, rassasié de cette vie bruyante du Marlotte de jadis, d'où je m'échappais du reste le plus possible, en me sauvant

dans la forêt dont j'avais fait mon atelier, même l'hiver. Avec un ou deux bons compagnons j'estime que c'est suffisant, et puis, vous savez, les peintres sont un peu comme les tableaux, ils gagnent à être vus — à distance !

Aussi, que de belles et fructives excursions avec Delobbe, à Ploaré, à Treboul, Plô-March, que sais-je? sans oublier le Ris et sa plage splendide, où Ton s'étend délicieusement sur le sable fin, que la mer vient baiser deux fois par jour. Pas de cabines, par exemple, pour remiser ses effets si l'on veut prendre un bain ; il n'y a que des dunes et des rochers où l'on peut se dérober aux regards indiscrets.

A marée basse, en calculant bien son temps, de crainte de surprise de la marée montante, on peut se risquer dans l'intérieur des colossales grottes du « Ris », et là, on a le spectacle imprévu d'une solitude émouvante, perdu que Ton est au milieu de terrains rocheux prodigieusement élevés au-dessus de votre tête. Les goélands ont leurs nids dans les anfractuosités et sont les rois de ce désert sauvage,

où il n'est pas rare de trouver des épaves de bateaux brisés, poussés par les vagues dans ces parages sinistres aux jours de tempête.

Lorsque la mer éloignée laisse la plage à sec, sauf quelques lacs, de-ci, de-là, reflétant le ciel, les petites vaches bretonnes descendent des dunes où elles pâturent et viennent s'y reposer en ruminant ; rien n'est joli comme les taches blanches et noires de leurs robes, alors que, groupées, elles aspirent l'air salin, le mufle levé et les yeux fixés sur l'étendue. Elles sont si habituées du reste aux marées, qu'elles ne se dérangent et ne consentent à s'en aller que lorsque le flot arrive mouiller dè ses franges d'écume leurs poitrails paresseux.

Ce matin, le ciel était clair, On voyait au loin le rivage,

Aussi Delobbe et moi en profitâmes-nous pour aller à Ploaré faire une promenade ; nous étions au mois d'août de cette année 1888 où l'été fut tropical, et déjà la journée promettait de ressembler aux jours précédents, c'est-

à-dire des plus accablantes. Nous étant assis un instant au bas d un talus pour faire une pose et essuyer nos fronts ruisselants, nous entendîmes au-dessus de nos têtes un bêlement jeunet, d'un timbre particulier, et nous vîmes un gentil biquot, blanc comme une hermine, qui était attaché à une branche d'églantier et paraissait fort ennuyé de ne pouvoir gambader et caracoler comme ses pareils à son âge. J'en fis un croquis que je regarde en ce moment sur mon album de voyage. Pauvre biquot ! Deux jours après, revenant en cet endroit, nous le cherchâmes, mais inutilement; hélas ! il avait été mangé.

Arrivé sur la petite place, devant l'église moyen âge de Ploaré, Delobbe fit un dessin du porche avec ses sculptures brisées, et je crayonnai pour mon compte le portrait d'une « Bigoudaine » et d'un jeune Breton chaussé de sabots, qui avait l'air bête! mais bête... à lui décerner un prix ; il posa néanmoins pas encore trop mal, mais ayant voulu lui faire voir son portrait, il se sauva au plus vite, comme effrayé... Ce pauvre petit était vraiment bien

bête ! Je gage que mon pauvre biquot, s'il eût vécu, eût été plus malin, certes !

Ploaré est un pays ravissant avec ses bois, ses prairies où de nombreuses vaches pâturent, et puis au loin, toujours la grande mer.

Il y a là, pour un peintre, de quoi faire des études et trouver des motifs, pendant des années. Du reste, tous les environs de Douarnenez sont semblables, et Douarnenez lui-même est une mine inépuisable; tout s'y trouve : des tableaux tout faits de sujets maritimes, des rochers énormes, aux manteaux d'algues et de goémons dévalant en chaos sur la plage, avec des lavoirs naturels où des Bretonnes jouent de la langue et du battoir; puis au-dessus, en escaladant les hauteurs, des arbres magnifiques, beaucoup de noyers, de frênes, àTombre desquels on est à l'aise pour embrasser l'ensemble général de la baie bleu d'azur, avec ses bateaux de pêche en partance, les grandes voiles roussâtres déployées, et l'immensité ensuite rayée par places des traînées scintillantes des lames ensoleillées.

Si l'on porte ses regards sur la gauche, on

aperçoit la silhouette finement découpée de File Tristan, avec le phare à feu tournant, qui, la nuit, indique l'entrée de la baie aux navires.

Cette île Tristan est tout simplement « le paradis » ! D'abord en toute saison il y fait doux; l'été, la chaleur étant tempérée par la brise venant du large, et l'hiver, par le courant du Gulf-Stream arrivant en droite ligne des tropiques.

On y voit, par exemple 9 des cactus, des myrtes et des camélias en pleine terre, d'énormes fuchsias fleurissant presque continuellement, des géraniums qui embaument et des rhododendrons fantastiques.

Les côtes de Brest se dessinent brumeuses dans le lointain, tandis qu'à vos pieds un amoncellement de roches aux formes bizarres, au dessin rigide, fait un repoussoir classique à ravir un élève d'Aligny.

Une charmante excursion à faire est d'aller à Tréboul, à deux pas d'immenses landes incultes où des roches colossales plantées souvent verticalement semblent des dolmens druidiques et

font travailler l'imagination ; il est de fait qu'il a dû se passer aux âges lointains, dans ces déserts épineux et sauvages, des choses extraordinaires, et tous les rêves sont possibles.

A Tréboul, il y a des chênes se mirant dans la mer et des endroits où, à marée basse, on peut traverser à pied pour rejoindre Douarnenez.

Les landes de Tréboul sont citées pour leur caractère sauvage avec leurs terrains rocheux encombrés par les bruyères, les houx et les genêts épineux, dont les fleurs jaunes, à profusion, brillent au soleil comme des sequins ; la montée est rude à gravir, mais comme Ton est récompensé de sa peine par l'admirable panorama que Ton a alors sous les yeux ! surtout si l'on a le courage de grimper encore sur les immenses roches et de regarder la mer du côté du cap Lachèvre. Seulement, lorsque le soleil décline, le vent frais se fait vivement sentir, et, si vous vous attardez, ce n'est pas frais qu'il faudrait dire, mais bien positivement froid.

Encore un endroit charmant à Tréboul, c'est

un escalier menant de la grève à la route, ombragé de vigoureux chênes rageusement agrippés dans les interstices du terrain rocheux, et qui, à marée haute, est, jusqu'à sa moitié environ, recouvert par les lames.

Je me souviens qu'absorbé dans la recherche des valeurs de ton, oubliant l'heure, j'ai dû déguerpir vitement et plier bagage, en criant à Delobbe, peignant plus loin, un holà ! qui eut de l'écho.

Anastasi a peint cet escalier, mais il a arrangé le motif à l'italienne, et fait danser la tarentelle sur le sable, là où d'ordinaire on ne voit que des marins radoubant leur canot de pêche à marée basse. Ce tableau breton-italien peut se voir au musée de Quimper.

Lansyer, lui, l'a fait aussi, mais tel que, sans y rien changer ni ajouter, et c'est un de ses meilleurs tableaux. Tous les peintres, du reste, l'ont dessiné ou peint, et moi-même ai fait l'un et l'autre, installé à côté de la source filtrant à travers les terres, et où deux laveuses, bavardes comme des pies bretonnes, pires encore que les autres, ont débité des potins et

arrangé leurs camarades, je vous laisse, lecteur, à deviner de quelle façon !

Elles voulurent naturellement voir mon croquis du matin et leurs portraits autour du petit lavoir alimenté par l'eau de la source ; mais tout à coup, je ne sais comment, une des deux glissa si malencontreusement sur son savon posé à terre, qu'elle s'étala à plat ventre, ayant l'air de boire à la margelle, ce que l'autre souligna malicieusement en riant à dents découvertes.

Heureusement qu'elle n'eut aucun mal, et, s'étant rajustée, elle s'en alla rejoindre s'a compagne, un tant soit peu vexée cependant d'avoir été vue dans une position horizontale par un peintre paysageux.

En m'en revenant à Douarnenez, je me trouvai, à un détour, en présence d'un vieux bouc cornu, qui seul broutillait dans les fougères ; je sortis mon album et le croquai tout vif.

Jules Breton a beaucoup aimé Douarnenez et a écrit sur cette baie, célèbre à juste titre, des vers exquis, en charmant poète qu'il est, car avec ce beau peintre on ne sait lequel est

supérieur; toujours artiste amoureux, qu'il tienne la plume ou le pinceau.

Quoi de plus vécu que la pièce qui dans son remarquable livre [lès Champs et la Mer) est intitulée : Douamenez, et qu'il a dédiée à son ami Emmanuel Lansyer? Nous en délachons quelques strophes pour ensoleiller notre prose, car la poésie a cela de sublime, qu'elle permet de faire tenir en vingt lignes des impressions qui demanderaient vingt pages de prose, sans compter le beau rythme et la cadence du vers qui semblent à l'oreille la divine musique.

Au pied de la falaise où sèchent les filets, . Tant qu'on pourra s'étendre au soleil, sur la grève, Et suivre indolemment la lame qui, sans trêve, S'avance, se retire et roule des galets ;

Voir le goéland blanc, croiser la voile blanche ; Sur le roc, la fileuse enrouler son fuseau, Quand sa coiffe palpite ainsi qu'uu vol d'oiseau, Qu'elle tourne son fil, la quenouille à la hanche ;

Tant que sur les coteaux fleurira l'ajonc d'or, Douarnenez, tu verras accourir les poètes ; Tu calmeras leur cœur plein d'ardeurs inquiètes, Ils t'aimeront d'amour et reviendront encor.

Je ne voudrais pas quitter Douarnenez sans lui consacrer encore quelques lignes ; car je m'aperçois qu'à Finstar du peintre Lantara, qui « oubliait » toujours les figures dans ses paysages, et disait, en montrant un clocher perdu dans les fonds : « Elles sont à la messe ! » je m'aperçois, dis-je, que j'ai négligé de décrire, au moins sommairement, les types de ses habitants.

D'abord ma tâche est singulièrement simplifiée quant aux hommes, qui n'ont rien de bien particulièrement caractéristique, n'ayant plus comme autrefois ces costumes bretons pittoresques qui depuis, sauf quelques exceptions, ont à peu près disparu. Par hasard dans quelques campagnes, loin de la ville, voyezvous un vieux paysan en « bragou-braz », coiffé du grand feutre d'où émergent de longs cheveux épandus sur les reins, chaussé de gros sabots, qui, le bâton de houx à la main, s'en va le dimanche après la vêprée rendre visite à un ami aux environs, ou à la ville faire quelque emplette.

Aux « Pardons » encore est-il possible de

voir de vieux Bretons à la Leleux, mais ils deviennent de plus en plus rares, les jeunes s'habillant à la moderne, et bientôt ils disparaîtront tout à fait.

Pour les femmes, c'est bien un peu la même chose, mais enfin il y en a plus, surtout dans certains cantons, qui ont l'amour tenace de leurs anciens attifements; et puis, ne serait-ce que par leurs bonnets qui persistent toujours, les paysannes bretonnes vivront longtemps encore. Par contre, les femmes de Pont-l'Abbé, les Bigoudaines, devraient bien lâcher leur costume, laid, disgracieux au possible, avec leurs hanches énormes.

Mais que dire des Douarnenéziennes, sinon que le type général est d'une délicatesse rare, et que l'élégance de leur allure les ferait envier de plus d'une Parisienne.

J'ai assisté sous le porche de l'église à la sortie d'une noce dont le souvenir m'est resté présent.

La mariée marchait en tête, superbe fille, finement découplée ; et vêtue comme elle l'était de blanc, la gorge emprisonnée de satin, avec

le long chàle de tulle brodé à jour et le bonnet aux coins envolés, elle ressemblait à une gracieuse mouette qui s'apprêterait à prendre son vol ; son mari, beau gars solide, lui faisait opposition avec sa redingote noire agrémentée d'un énorme bouquet enrubanné, et coiffé d'un haute-forme. Les dames de la noce suivaient aux bras de leurs cavaliers, tous plus ou moins loups de mer, réjouissant les yeux par la variété de leurs robes lilas ou bleu céleste, vert doré, rose tendre, etc., avec toujours le long voile blanc léger et brodé à grands dessins à ramages ; ce long voile, retenu sur les épaules en laissant le cou bien à découvert, est, plus encore que le coquet bonnet, comme la signature des femmes de Douarnenez.

C'était pourtant simplement la noce d'une sardinière, cossue, il est vrai ; mais figurezvous les sardinières, en général, lui ressemblant par la sveltesse de leur démarche, s'en revenant des sardineries en bandes, faisant un bruit singulier avec leurs sabots obligés, et chantant en patois des chansons du pays. Le soir, il est curieux d'assister en se dissimulant

à leurs divers travaux pour la préparation dela sardine ; ce trav.ail se fait en cadence, toujours en chantant des sortes de cantiques, mipartie religieux et... risqués, suivis de riresclairs qui vont se répercutant jusqu'aux profondeurs de l'usine.

Les mœurs sont bien un peu légères, mais lës principes sont honnêtes, et puis, la religion est si bonne fille !

De Douarnenez, j'allai à Pont-l'Abbé, où je louai une carriole pour me rendre à Pen'march, où je demeurai une huitaine.

Pour les amateurs de sauvagerie, je ne crois pas qu'ils puissent trouver mieux que ces parages arides et désolés ; là, pas d'arbres, pas même d'herbe, mais des rochers gigantesques à profusion, et alors l'océan dans toute sa majesté.

La pointe de Pen'march, comme on l'appelle, est tristement célèbre par les naufrages nombreux qui de tout temps ont eu lieu dans ces régions maudites des marins. Les tempêtes y sont terribles et souvent extraordinairement farouches, comme celle qui eut lieu en 1870r

pendant notre fatale guerre, et où une lame de fond, traîtresse, s'élevant à une prodigieuse hauteur, alla, à 60 mètres, enlever cinq personnes de la famille de M. Lavainville, préfet duv Finistère, qui resta seul sur le colossal rocher où nul ne supposait que les lames pussent jamais atteindre. Une inscription gravée dans le roc rappelle le souvenir de cet horrible drame.

J'étais là, un matin, me tenant à la place qu'avaient occupée les malheureuses victimes, et, quoique rassuré par le calme plat de la mer, je cherchais à me figurer ce fatal instant, d'après les' récits que j'avais entendus; et, malgré moi, effet d'imagination pure, je me sentis soulagé en redescendant ce calvaire.

A Pen'march, ce n'est certes pas la verdure qui réjouit les yeux, tout au plus y voit-on quelques scabieuses et de maigres tamaris qui consentent à y végéter ; malgré cela, il y a un hôtel pour les artistes, où, autant que j'en ai pu juger pendant mon court séjour, l'on n'engendre pas la mélancolie; et le soir, à table, on discute peinture, éreintant les petits cama-

rades de Paris; ce qui n'a guère d'importance, car, en vérité, à cette distance, « ça ne porte pas ! »

Les promenades se font donc toujours sur la plage, que Ton suit en côtoyant la mer, qui est superbe par le beau temps, lorsque le soleil fait miroiter le sable, essentiellement composé de minuscules coquillages irisés, jaunes, roses., azur, vermillon, à l'infini, et dont l'ensemble fait une délicieuse harmonie.

Des hirondelles de mer se roulent dans ce sable fin et s'enfuient en trottinant, ou voletant à votre approche, pour revenir continuer leurs jeux ; de blanches mouettes planent aussi et par grands coups d'ailes font des crochets au-dessus de vos têtes en poussant de petits cris qui rompent la monotonie du silence ; dans cette vaste solitude, où vous n'apercevez âme qui vive, on dirait une nature morte.

Lorsque le ciel se couvre de nuages, que le vent devient impétueux et qu'une tempête est à prévoir, les goélands semblent heureux, plus hardis, et vous jettent, en passant tout proche, un cri rauque, éraillé, comme pour vous aver-

tir du drame qui va se passer, sorte de conseil d'ami, murmuré à l'oreille.

C'est à vous d'avoir à ne pas vous aventurer trop loin, car lorsque le déchaînement se produit, les rafales qui vous arrivent du large, sans être arrêtées par quoi que ce soit, vous enlèveraient comme une plume légère, et vous risqueriez fort de vous embarquer à contrecœur sur TOcéan, pour atterrir aux îles Moluques, sans stations intermédiaires. On ne se promène pas à Pen'march, comme sur les grands boulevards, où l'on a la ressource des cafés, en cas de tourmente, et c'est bien là, après tout, ce qui en fait le charme; sans quoi, ce serait banal et oiseux de faire le voyage.

A un certain endroit appelé, je crois, « la Torche », le paysage devient quelque peu terrifiant, même en temps ordinaire, et ceux qui n'ont jamais vu de roches de 30 mètres, dressées ou bouleversées à pic sur des flots toujours irrités par cet obstacle où ils se heurtent, n'ont qu'à venir ici. En se penchant sur le vide, il ne faut pas avoir le vertige, car le gouffre est attirant et le bruit que font les

lames en s'y brisant, avec force écume et bruit infernal, vous serre quelque peu le cœur, si brave que vous soyez ! Même par une mer tranquille, ce rempart de pierre encolère les vagues, qui hurlent, échevelées, en se précipitant dans ce trou profond, ce qui donne à penser à quel degré d'intensité s'élève le paroxysme de leur fureur quand l'ouragan est déchaîné et que le pétrel, sinistre oiseau des tempêtes, se balance tranquille à leur sommet.

Un phare de première grandeur s'élève audessus des récifs de Saint-Guénolé, où se voient d'énormes rochers émergeant très avant dans la mer, et n'empêche, malgré ses feux, que des bâtiments venant d'Amérique ne viennent s'y briser.

Un second phare à feu tournant est en ce moment en voie de construction.

Jadis, la pointe de Pen'march était surtout le rendez-vous des écumeurs de mer, pirates farouches, flibustiers toujours ardents à profiter des sinistres aubaines que l'Océan leur offrait, s'élançant audacieusement sur les navires en détresse pour s'en approprier le butin.

La civilisation a réduit à des proportions plus modérées les prétentions exorbitantes et sauvages de ces forbans, et certaines lois spéciales réglementent, de nos jours, les conditions du partage des débris de navires abandonnés en mer.

Entre autres, de plusieurs petites églises moyen âge éparses le long de la pointe de Pen'march, il en est une adorable, autant par son. architecture que par sa situation avancée sur le bord de la mer, au milieu de rochers couverts d'algues, et qui s'appelle, ô dérision ! l'église de Lajoye ! Je ne voudrais pas faire un jeu de mots, et cependant ce serait bien le cas de dire qu'en temps d'orage, Lajoye « fait peur ! »

L'abside, du xive siècle, se profile sur les sables fauves, du côté opposé aux flots, avec deux contreforts trapus pour la maintenir ; le toit de tuiles plâtrées est très bas pour donner moins de prise au vent, et de cet ensemble d'apparence pauvre s'élancent «joyeusement » dans les airs trois tourelles à clocher pointu, de hauteur différente, mais d'une élégance exquise.

La chaîne de la cloche est placée en dehors et contribue encore au pittoresque. Dans le croquis que je regarde en ce moment sur mon album, je vois, broutant autour de l'église, de petites vaches noires et blanches qui se nourrissent presque exclusivement des algues que la mer apporte en quantité; quelques-unes sont couchées sous le porche que la haute mer envahira, et, les yeux mi-clos, ruminent doucement, semblant heureuses dans cette solitude bretonnante et originalement sauvage.

La Pointe de Pen'march est célèbre par ses terribles naufrages de temps immémorial; aussi le phare électrique qui fut construit en 1863, devenant insuffisant pour les navigateurs qui venaient se briser à ses pieds, entraînés du large, un nouveau phare portant le nom d'Eckmiihl vient d'être érigé (1897), grâce au legs généreux de Mme de Blocque ville, fille du maréchal Davout, prince d'Eckmuh], qui a ainsi inscrit son nom parmi les grandes bienfaitrices de l'humanité. Le phare d'Eckmiihl est non seulement le plus puissant de France, mais du monde entier, car sa projection lumineuse

équivaut à l'éclat de 3.600.000 becs Carcel,et pourra être vu directement à une distance de 40 kilomètres, illuminant le ciel à plus de 125 kilomètres. Ce sera un éternel honneur pour la France que d'avoir réalisé ce progrès.

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