CHAPITRE XVII
TOGNY-AUX-BOEUFS (1885)
A Jean de Rougé.
Après une perte cruelle, je fus appelé à Châlons-sur-Marne par des amis, désireux de procurer par la distraction un adoucissement à mes peines. Ce sont encore de bien cordiaux souvenirs que ceux-là ! J'avais emporté tout mon attirail de peintre, quoique ne pensant alors y passer que quelques jours; mais la franche amitié crée de telles attaches que je demeurai prisonnier de mon ami Jean de Rougé et battis avec lui tous les environs. Après mille excursions autour de Châlons, je fus tellement ravi de Togny-aux-Bœufs, petit village qui se trouve à quelques lieues, que je m'y installai
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seul, hébergé chez de braves gens qui me cédèrent leur propre chambre, où, sur la commode, était en évidence, sous son globe de verre, le bouquet nuptial de fleurs d'oranger de la patronne.
De ma fenêtre, j'apercevais les peupliers frémissants aux bords de la Guenelle, et sous mes yeux, la grange transformée en atelier de vannerie, où le père Baptiste et ses ouvriers tressaient des paniers d'osier, toujours chantant et de bonne humeur. Les dindons, les oies, les canards et les poules faisaient leur concert dans la grande cour, où le long des murs séchaient les grands éperviers. servant à la pêche.
Au fond de la cour était la rivière, adorable s'il en fut, avec les petits lavoirs de-ci, de-là sur son parcours, les boites à poissons et les paniers oblongs maintenus au fond par deux grosses pierres, et qui servaient d'attrape aux écrevisses qui y restaient captives une fois entrées , grâce à la disposition de leur structure.
Les dimanches, quelques citadins de Ghâlons
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y venaient canoter parmi ses méandres et ses circuits nombreux, faisant courber les grandes plantes aquatiques où se réfugiaient les canards. Et c'étaient des cris de femmes, des rires perlés ou sonores, des chansons de circonstance, des appels d'une barque à l'autre, avec des coups de rame faisant jaillir l'eau à distance pour effrayer les canotières. Enfin, cette rivière qu'aucun adjectif ne peut qualifier était en outre des plus poissonneuses, et le père Baptiste jetant le filet tous les matins, vous pensez si l'on mangeait du poisson frais. Vrai pays de Cocagne, quoi! Voulût-on se balancer, il y avait un gymnase établi sous les ormes et les acacias ; ou jouer au palet, au tonneau, tout s'y trouvait réuni; non loin, des tables rustiques abritées des chauds rayons par des berceaux de clématites.
Je me laissais vivre, insouciant, au milieu de tous ces petits bonheurs, et je faisais des bouts d'études pendant la semaine, car le dimanche y apportait, comme on le prévoit, quelque empêchement.
Ah ! quelle bonne soirée d'août que celle où
la famille de Rougé vint m'y surprendre ; quel oubli des misères de la vie, quel abandon, et quelle plénitude de fugace bonheur !
On sauta dans les batelets amarrés aux pieux du lavoir, et prenant la godille, nous voilà partis, nous aidant parfois de la perche pour démarrer aux endroits difficiles ; les enfants, légèrement penchés, cueillaient des nénuphars jaunes et blancs dont les feuilles s'aplatissaient sur l'eau de tous côtés, et audessus desquelles papillonnaient les libellules au corselet bleu d'acier ; puis, comme rémunération de ces grandes fatigues, un dîner sous la tonnelle nous attendait, le père Baptiste ayant retiré de la boîte à poissons une superbe tanche qui fut suivie d'un poulet rôti, comme une nature morte de Fouace, et dont nous ne pissâmes guère que la carcasse, — ceci sans intention de faire une rime.
Le lendemain, de Rougé étant retourné à Châlons avec les siens, je repris le cours de mes études, et justement j'ai là encore sous les yeux une vue de la rivière prise du pont, qui est bien le motif le plus amusant du monde *
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avec l'écluse du moulin et la chute d'eau bouillonnante aimée des perches et des truites ; à gauche de la rivière qui coule en plein milieu de ma toile, des terrains éboulés où des saules sont restés implantés, et, à droite, les débris du moulin brûlé, sous les arbres de la rive, avec, sur le devant, une dizaine de vaches, à faire la joie de Léon Barillot ; enfin, au bord du cadre, une grande boîte à poissons trouée et disjointe, à moitié immergée, en pente sur la déclivité du terrain.
La Guenelle est une petite rivière qui coule discrètement sous les arbres qui l'ombragent en partie, la moitié du temps disparaissant sous les grands roseaux massés en quantité et que Ton fauche chaque année, pour empêcher qu'à la longue elle n'en soit obstruée. Couverte de nénuphars et lentilles d'eau, émaillée de fleurs, elle est d'une coquetterie si mystérieuse à certains endroits que les martins-pêcheurs s'y complaisent et y prospèrent ; maintenant, des canards à foison, sortant de tous côtés sous les joncs épais, si bien que je dus intituler le tableau que je fis de ce motif enchanteur, le
Paradis des canards, qui figura dans le grand Salon en 1886. Français m'en fit le plus grand compliment, mais, comme toujours, les jeunes du jury me « lâchèrent » au moment des récompenses. Chers confrères, que Dieu vous protège, vous comble d'honneurs et fasse pleuvoir sur vous les commandes !