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CHAPITRE XVIII

A Georges Pagès.

Dans cette course aux souvenirs, je ne puis oublier Ouistreham, près de Caen, dont le séjour m'est demeuré doux au cœur, bien plus encore par l'affabilité charmante de mes hôtes que par la beauté pourtant toute remarquable de cette région.

Il est vrai de dire que mes hôtes étaient déjà des amis, et comme je les aime, simples, sans façons, et pratiquant l'hospitalité à la manière écossaise du bon vieux temps, car je doute fort du présent en tout et partout. C'est l'affaire du progrès, qui peut avoir du bon au point de vue général, mais qui « démolit » trop, hélas ! on en conviendra, ce que nos pères possédaient amplement, c'est-à-dire la

cordialité et l'intimité des relations aussi bien dans la famille que dans les rapports amicaux. La famille actuellement est sans lien sérieux, <( souvent sans respect », sans égards ni politesse même vis-à-vis de ses proches, et l'amitié n'est qu'un vain mot ! On a des relations plus ou moins amicales, basées le plus souvent sur les intérêts réciproques ou créées par le hasard, mais qu'il ne faut pas confondre avec l'intimité et la confiance, « à cœur ouvert », des amis véritables.

Or, la famille où j'avais le bonheur d'être admis avait conservé les belles traditions du passé, et lorsque l'on avait franchi le seuil du logis familier, on en faisait partie, et aussitôt l'on se sentait à l'aise, l'esprit libre et le cœur content.

Je n'étais pourtant pas gai en arrivant à Ouistreham, et puis aussi, étant souffrant, j'avais grande crainte de ne pas paraître à la hauteur de la réputation de gaîté que mon ami Alphonse Pagès m'avait faite vis-à-vis des siens et de la colonie.

En effet, l'appréhension où j'étais d'apporter

un élément triste et désenchanteur me ' faisait souffrir intérieurement, et d'autant plus que je m'efforçais de n'en rien laisser paraître.

Cela fut de courte durée, et si la souffrance physique persista trop, du moins avais-je le cœur et l'esprit tranquilles.

Quand on parle d'aller à Ouistreham, il semble que Ton se dispose à un voyage d'outre-Manche, dans une contré e lointaine de l'Angleterre. 11 est vrai que le nom y prête, et sur le port, car c'est un petit port de mer marchand, on y peut lire, gravé dans la pierre, le mot écrit en anglais : « Oyestreham », ou pays des huîtres, paraît-il, car je ne m'en suis jamais aperçu. Mais si les huîtres y sont rares, par contre les mulets s'y pèchent au trident, à marée basse, ou encore, comme j'en ai été témoin, s'y tuent à coups de fusil.

Le principal transit se fait avec le Danemark, la Russie ou la Norvège, d'où viennent de grands bateaux chargés de planches de sapin du Nord, et l'on sent dans l'air comme une odeur de résine, lors des arrivages.

Plus loin, tout proche, des pacages immenses

où les poulains se poursuivent en jouant, et des pâturages à perte de vue où ruminent et paressent des bœufs ou des vaches aux robes fortement colorées. Mon ami Barillot, à qui j'avais enseigné cet endroit, y a peint tous les animaux, taureaux, génisses, poulains qui émaillent les immenses prairies.

On aperçoit parfois, au fond, des mâts de navires qui semblent sortir de terre : c'est le canal de l'Orne, qui relie Caen à la mer.

La ville est curieuse, bien campagne, et l'église romane est une des plus belles qui soient classées parmi les monuments historiques.

De la jetée, rendez-vous des voyageurs de passage, on jouit d'une vue admirable sur l'immensité, surtout lorsque la mer est grosse et que les lames déferlent furieuses, lançant violemment leur écume sur les pilotis.

Il y a donc de quoi se distraire à Ouistreham, et si Ton y ajoute encore les environs, avec des bois délicieux où le rouge-gorge s'égosille et les bruants pullulent, des champs cultivés, des prairies coupées de rigoles, rappelant un

peu la Hollande, et continuellement des chevaux par -ci et des vaches par-là, on peut y passer une agréable saison de villégiature.

Dans la journée, toujours dehors de côté ou d'autre, dessinant, peignant ou flânant, ce qui souvent est aussi une manière de travailler, je prenais un bon acompte sur les joies de la vie, et lorsque, revenu le soir chez Pagès, on se racontait ses occupations mutuelles, travaux littéraires du père, photographiques du fils, repos sur la plage et bains de mer des dames, avec les petits racontars potiniers qui n'ont pas de patrie, tout cela faisait passer de bons moments jusqu'à l'arrivée de M. Grenet-Dancourt, au dessert, qui par son esprit original donnait le là à la réunion.

Sur la plage de sable, sise à environ S00 mètres de Ouistreham même, à Riva-Bella, les cabines s'alignaient plus nombreuses, et, comme tout le monde se connaissait un peu, formant de petits groupes attentifs aux ébats des baigneurs, chacun jouissait sans gêne d'une absolue liberté.

Le pacage que j'eus au Salon de 1887 était

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pris à Ouistreham, et c'est lui qui, je crois, ouvrit les yeux à Barillot, qui me demanda des renseignements, non seulement sur le genre de gens qui stationnaient, l'été, en cet agréable endroit, mais aussi et' plus encore sur le genre de bêtes qui y ruminaient. Je suis donc la cause indirecte, et je m'en félicite, de tableaux charmants, dans leur harmonie blonde, peints par l'homme aimable et l'artiste consciencieux qu'est Léon Barillot.

J'arrête iti ces souvenirs, car tout doit avoir une fin, sous peine de fatiguer le lecteur, me réservant de les compléter ultérieurement en parlant d'autres artistes qu'il me fut donné de connaître et dont plusieurs, trop oubliés, mériteraient, comme dit Brantôme, quelque peu d'écriture.

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