JEUNESSE
A Henri Boucher,
Sans vouloir trop m'attarder aux souvenirs de ma jeunesse, je crois néanmoins nécessaire d'en esquisser à grands traits les phases principales, ne serait-ce que pour montrer l'état de mon esprit enthousiaste et ma nature impressionnable à un âge où, d'ordinaire, Ton s'ignore.
Quand je me réfugie dans le passé, vers 1840, pour bien préciser la date de mes premières émotions artistiques, je vois clairement en fermant les yeux, un petit tableau de bataille par François Casanova, le frère de ce Jacques Casanova de Seingalt, cet aventurier vantard, Fauteur de mémoires des plus intéressants, malgré leur excessive licence.
Cette bataille, pimpante de couleur et d'effet, enlevée de verve et remplie de « furia », fut pour mon esprit d'enfant une révélation ; je ne pouvais en détacher mes yeux, et rien n'égalait mon bonheur lorsque je pouvais furtivement me glisser dans le cabinet de M. Jouant, chef d'institution, chez qui j'étais déjà pensionnaire vers l'âge de neuf ou dix ans.
Cette pension était située rue de Moussy, à Paris, dans l'hôtel célèbre des ducs de Vendôme, qui fut aussi le séjour de l'évêque Cauchon, de triste mémoire, lors du procès de Jeanne d'Arc, et plus tard devint la propriété du seigneur de Moussy, qui donna son nom à la petite rue de la Verrerie.
Pour en revenir à M. Jouant, cet excellent homme, dont le souvenir m'est cher, avait deux fils qui cultivaient la peinture et dont l'un surtout faisait des études de chevaux qui me semblaient merveilleuses. J'eus le bonheur! ai-je raison de dire bonheur? de le voir peindre, et dès lors je fus perdu, le démon de l'art m'ensorcelant. Ah ! ce Casanova ! qui bruyamment m'entr'ouvrit le temple de l'art, combien je
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devrais le haïr, et pourtant je ne m'en suis jamais senti le courage, car malgré tout son nom est inséparable de mes premières sensations.
Je ne veux pas voir ses défauts, sa peinture souvent inconsistante à force de prestesse d'exécution, sa couleur d'une harmonie trop jaune ou rose tendre; et je l'aime alors pour ses qualités, son entrain, sa touche vive et spirituelle, son diable au corps, qui lui assigne une place fort originale dans la peinture du xvme siècle. C'est à lui que je dois enfin mon amour profond de l'art, qui seul m'aida h supporter bien des douleurs et des écœurements.
Plus tard en, 1842, j'allais avoir onze ans, lorsqu'à l'occasion de la première communion, j'allai avec mes jeunes camarades à l'église Saint-Merri, pour suivre les leçons de catéchisme.
Dès le premier jour, je fus captivé par deux tableaux placés de chaque côté du chœur, tous deux de Carie Vanloo, l'un représentant un saint Charles Borromée en prière, l'autre une
Assomption de la Vierge. Ce que je regardais ces tableaux pendant l'instruction religieuse, je ne saurais le dire; j'en analysais les beautés avec mes yeux d'enfant ignorant, et mon rôle d artiste et d'amateur était d'ores et déjà indiqué. Carie Vanloo me troublait pendant mon sommeil et c'est avec la plus extrême impatience que j'attendais d'être au lendemain pour le contempler à nouveau.
De même que pour ce diable de Casanova, je ne dirai jamais de mal de cet artiste remarquable, peintre officiel de la reine, et qui peut se défendre avec honneur contre la critique moderne. Tout le monde ne ferait pas le portrait de Marie Leczinska qui est au Louvre, de même que la Halte de chasse, où dames et seigneurs festoient en minaudant sur l'herbe tendre. De tout temps, les copistes se sont disputé la bonne place, et moi-même ne manquai pas d'en faire plus tard une reproduction réduite, alors que j'étais chez Léon Cogniet. Mais n'anticipons pas et poursuivons notre route, étape par étape, jusqu'au but poursuivi en écrivant ces lignes.