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CHAPITRE III

Je quittai Paris en 1842 et partis avec ma famille à Étampes. C'est une ville d'environ 9.000 âmes, sans qu'il y paraisse néanmoins, tant elle semble déserte, suant l'ennui par toutes ses ruelles et maussade au possible.

Encaissée entre de grands coteaux que domine la tour de Guinette, seul vestige remarquable de la féodalité, elle est sillonnée de rivières et cours d'eau dont les noms ne manquent pas d'un certain pittoresque, à savoir : la Luette et la Chaluette, la Juine et le Juineteau; sur les deux rivières principales sont échelonnés des moulins battant l'eau de leurs grandes roues, concurremment à d'autres minoteries mues par la vapeur et dont les hautes cheminées de briques rouges font un assez vilain effet.

Les églises ne manquent pas ni leurs annexes, les couvents, mais il n'y en a en réalité que deux de remarquables et classées dans les monuments historiques : la basilique de Saint-Martin et Notre-Dame des Forts, dont la flèche, merveille d'élégance, est d'autant plus curieuse qu'elle s'élance vers le ciel du milieu de murailles crénelées qui font ressembler Notre-Dame à une forteresse. Saint-Basile, l'église de l'aristocratie étampoise, est lourde et comme écrasée, et la quatrième, Saint-Gilles, tout à fait insignifiante.

Les promenades sont nombreuses et fort belles, bordées d'arbres magnifiques ; seulement l'on n'y voit jamais âme qui vive, si ce n'est, vers le soir, quelques bons bourgeois qui s'y rencontrent pour bavarder politique et deux ou trois groupes de femmes venant y faire des potins et alléger leurs sacs à cancans. A chaque pas vous rencontrez des ruines du moyen âge, murailles énormes à mâchicoulis rappelant le souvenir des terribles luttes du vieux temps, comme on peut s'en convaincre à un endroit délicieux appelé les « Portreaux ».

Puis aussi vous entendez parler de Diane de Poitiers et d'Anne de Pisseleu, comme si elles dataient d'hier seulement, et Ton montre un hôtel qui tut habité par Tune, et une maison exquise par l'autre, avec les médaillons brisés de Diane et François Ier de chaque côté d'une petite porte renaissance, au fond d'une cour mystérieuse où un épicier range ses tonnelets de cassonade et suspend des cierges de communion. 0 vicissitude des temps!

Les environs d'Étampes sont absolument superbes; de tous côtés des bois touflus, des vallées ombreuses, des rivières aux méandres gracieux, coulant doucement parmi de fraîches prairies, et partout des saules, des peupliers, des frênes élégants ou des néfliers qui s'y mirent. Détail particulier : nulle part je n'ai vu autant d'oiseaux; c'est un concert continu de linots, de pinsons, de merles, rossignols, bouvreuils, mésanges, rouges-gorges, verdiers, etc., etc. Plus loin, des coteaux avec des chênes et des pins d'Italie découpant sur l'azur leurs vigoureuses frondaisons et allongeant leurs ombres protectrices sur la route de Vau-

roux, aux abords du bois de Bourenne, actuellement la propriété du comte de Charnacé. Rien de coquet comme le petit château à tourelles, au milieu des prés verdoyants et se reflétant dans les eaux limpides d'un petit bras de rivière détournée de la Juine qui coule tout près de là.

Que de bons souvenirs j'ai gardés de ces parages tranquilles, autour du « Pont-de- Pierre », où les collégiens se donnaient rendezvous pour la baignade aux jours caniculaires.

Et je n'ai pas parlé des campagnes riches au possible, des diverses cultures, blés, seigles, orges ou avoines, qui ondulent sous les caresses de la brise et blondissent au soleil, avec toujours, émergeant d'un petit bois touffu, le donjon de « Guinette » que l'on aperçoit sur la hauteur et dont la sombre échancrure ajoute au caractère de ce merveilleux ensemble. Avec cela Étampes est entouré comme d'une ceinture de marais cultivés dont les produits variés, voire même des truffes, alimentent pour une grande part la capitale.

Donc, si la ville manque un peu trop de gaieté et d'animation, Ton en est bien récom-

pensé par la richesse des environs : Etréchy, où Ton retrouve des roches égarées de la forêt de Fontainebleau, Morigny, Vaudouleurs, ou bien Saclas, Ormoy, Vauvers et le « Grand- Saint-Mars ». Près de ce dernier hameau se trouve l'étang de Moulineux, encombré de roseaux, laissant par places des éclaircies où se réfléchissent comme dans un miroir les ruines d'un vieux château dont l'église subsiste encore. Tous les trois ou quatre ans Ton y fait la pêche, et c'est alors une fête où Ton se rend d'Etampes par toutes les carrioles disponibles.

Autre part, en passant par Boissy-la-Rivière, se trouvent les étangs de Fontenette, plus considérables, au creux d'une vallée pittoresque où les renards foisonnent, au grand détriment des volailles d'une fermette isolée et attenante à un vieux moulin à la roue moussue, aux planches disjointes, à ravir un paysagiste de l'école d'Hobbéma. Cet endroit est un des plus merveilleux, le mot n'est pas trop fort, qu'il soit possible d'admirer. Un peintre courageux pourrait trouver à s'installer au moulin, chez de bien braves gens, et là, dans le plus profond

silence, élaborer les éléments d'un des plus magnifiques paysages qui se puissent voir. Si Daubigny était passé par là, l'école française moderne compterait un chef-d'œuvre de plus.

A Étampes, je fus mis au collège pour bêcher les racines grecques et cultiver le Cornélius Nepos; or, après mille incidents que je ne rapporterai pas, ma mauvaise santé me força d'interrompre mes études, et, comme j'avais la fièvre de la peinture, ma famille me fit donner des leçons par un professeur du collège appelé Auguste Vassort, ancien ami de jeunesse de Meissonier et d'Auguste Steinheil. C'était bien le meilleur homme du monde, enthousiaste de l'art, malgré sa pauvreté, très éclectique dans ses goûts et non pas parqué, comme beaucoup, dans l'admiration exclusive d'une école particulière.

Jugez, si, disposé comme je l'étais de recueillir cette manne, je fus heureux ! Bref, maître et élève nous nous comprenions, et je me sens remué en écrivant ces lignes à plus de quarante ans de distance, au souvenir de ces chaudes conversations sur l'art.

Ce bon père Vassort avait pour principe, s'autorisant en cela du vieux Siméon Chardin, qu'il adorait, de faire tenir alternativement à ses élèves le crayon et le pinceau, trouvant que le dessin et la couleur devaient toujours marcher de pair. Il eut plus tard une élève remarquable qui épousa le célèbre aqua-fortiste Félix Bracquemond. Elle suivit aussi les conseils de M. Ingres et sut concilier avec une rare mesure la rigidité inexorable du dessin avec les opulences de la palette, comme l'attestent de beaux portraits que signeraient sans hésitation certains maîtres coloristes actuels.

Malheureusement sa trop grande modestie l'empêche de les envoyer à nos salons annuels, où ils auraient le succès qu'ils méritent.

Narcisse Berchère, l'orientaliste, est une gloire locale ; aussi a-t-on justement donné son nom à une belle promenade côtoyant une petite rivière en dehors de la ville d'Etampes. A cette époque, vers 1848, il avait déjà été en Orient, où il devait plus tard retourner plusieurs fois, séjournant au Caire et poussant jusqu'en Egypte et en Asie Mineure.

Berchère venait chez le père Vassort, où je le connus ; il s'intéressait à mes progrès en peinture et quelquefois faisait des croquis à côté de moi, tout en causant beaucoup, et il était beau causeur... Aussi bien, tout en riant, me prenaitil la palette des mains pour s'amuser à interpréter à sa façon les modèles que je m'évertuais à copier amoureusement. Ma mère possède encore un certain paysage des bords du Léman, ou du lac de Genève, ou bien encore d'autre part, où Berchère planta un caroubier abritant un Turc enturbanné ; un peu plus il aurait mis paître au bord de l'eau un chameau du Caire.

Une fois, nous copiâmes ensemble un soleilleux tableau de Prosper Marilhat, placé entre nous deux ; c'était une place où des marchands se tenaient accroupis à l'ombre de dattiers, avec un minaret finement ouvragé et rose tendre élégamment profilé sur un ciel lapis, et parfois sa brosse, se trompant à dessein, s'égarait sur ma toile pour redresser une colonnette et accentuer la dentelure d'un palmier ou les agrémentations d'un moucharabis.

Quels beaux souvenirs que ceux-là ! avec le père Vassort en bras de chemise et rentoilant un portrait d'ancêtre, tout en sifflotant le ranz des vaches, ou telle vieille complainte de troubadour. Car le père Vassort avait trop rarement occasion de peindre une enseigne ou faire un portrait, et il n'aurait pu vivre sans les restaurations. Quelques châtelains des environs lui en fournissaient encore assez ; c'étaient des portraits à perruque, par Largillière ou Hyacinthe Rigaud, qui avaient subi des avanies, comme aussi des tableaux de sainteté par Le Sueur, Poussin, Mignard ou Charles Le Brun, voire même des Van Dyck, des Jordaens et des Murillo plus ou moins authentiques ou apocryphes. N'importe ! j'ai vu défiler ainsi des œuvres bien intéressantes de tous pays, dans tous les genres, et il me souvient d'une scène des plus folâtres par Fragonard, qui demanderait pour la décrire en détail certaines précautions, de crainte d'effaroucher certaines pudeurs par trop excessives.

Où j'eus encore à exercer mon apprentissage artistique et glaner de fructueux souvenirs, ce

fut chez un certain M. de Bonne vaux, vieillard de noble souche, grand, digne d'allure, et d'une urbanité exquise que ne rappelle en rien notre époque vulgaire ; un type disparu de grand seigneur ruiné ! Il vivotait du produit de quelques terres et d'un verger qu'il cultivait lui-même, avec l'aide de quelques domestiques, vendant le lait de ses vaches aux pratiques de Saint-Gilles et ne dédaignant pas, lorsqu'il le fallait, d'emplir de ses propres mains les boîtes en fer-blanc dont il calculait la mesure, et cela avec une affabilité accompagnée de mots aimables qui le faisaient aimer de tous.

Sachant que j'étudiais la peinture, il avait pour moi quelque attention, et nous échangions des remarques sur les maîtres.

M. de Bonnevaux avait eu jadis une galerie et il avait conservé des beaux jours d'autrefois quelques morceaux d'art, tant en tapisseries qu'en miniatures et tableaux. Il y avait là, appendus dans de modestes pièces poussiéreuses, des œuvres des plus intéressantes, des écoles française et flamande particulièrement. Je vois encore des chasses de Desportes, des

cavaliers de Van der Meulen, des fleurs d'Abraham Mignon et un petit Téniers qu'il me prêta et que je copiai, ainsi qu'un chien blessé d'Oudry.

Ici, je suis obligé de dire, à mon grand regret, que cet homme si délicat et fin connaisseur fut pris de la manie, ou disons mieux, de la folie de découper en silhouette, à l'aide de fins ciseaux, lesdits cavaliers ou chasseurs des peintres de Louis XIV et Louis XV, et je fis une copie de chiens se battant, par Snyders, détachés d'une grande toile, avec une adresse rare en suivant scrupuleusement les contours des bêtes. Pauvre monsieur de Bonnevaux ! si bon, si simple et généreux ! Une promenade, à Étampes, porte le nom honorable de ce malheureux déclassé.

Il y avait également à Étampes d'autres artistes de talent que j'avais l'occasion de voir chez mon maître Vassort, enfant lui-même de la ville : c'étaient M. Barré, élève d'Eugène Devéria, dont la franche et sympathique physionomie m'est restée gravée dans la mémoire; puis Nicolas Moreau, qui devint le peintre de

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chasses particulier des Dollfus et des Servant, les grands veneurs que Ton sait. Ensuite, je vois encore l'architecte réputé, A. Magne, puis Elias Robert le statuaire, auteur de la statue d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire sur la place du Théâtre , et de la grande figure qui domine le palais de Tlndustrie, que Ton démolit au moment où j'écris ces lignes (1897).

Puis, Gabriel Chardin, qui, lui, n'était pas natif d'Étampes, mais qui y résidait à cette époque de ma jeunesse et eut bien vite fait de s'acquérir l'amitié de tous par sa nature toute simple et cordiale. C'était un paysagiste de la bonne école, élève de Troyon, cité souvent alors par Théophile Gautier, Thoré et bien d'autres dispensateurs de renommée. On disait : « les ciels de Chardin! » Gomme tant d'autres il est oublié, et qui sait? peut-être ses meilleures toiles sont-elles démarquées et figurent-elles sous des noms plus célèbres. Une autre artiste native d'Etampes, mais d'un e façon fortuite , Mlle Louise Abbéma, tient la corde, comme l'on dit, dans notre école moderniste. Certes, son talent est plein de charme et fait honneur à sa ville natale.

Mlle Abbéma, dont la réputation est bien établie et avec qui il faut compter, avait du reste de qui tenir, car elle serait la petite-fille de Mlle Contât, la célèbre comédienne, et du comte de Narbonne-Lara, dont le grand-père passait pour être un fils naturel de Louis XV.

Depuis quelques années la ville d'Étampesa un musée, modeste il est vrai, mais qui néanmoins comporte plusieurs toiles de mérite. Il va sans dire que Narcisse Berchère y est représenté par une Scène du désert, dont il a fait le don ainsi que d'une belle collection d'aquarelles.

Mlle Louise Abbéma y a également un grand tableau tout rempli des qualités que Ton sait. Emile Lévy est représenté par deux beaux: portraits, et Auguste Vassort, le sien propre, montrant sa bonne figure souriante.

Quelques œuvres anciennes appartiennent également au musée, dont une assez rare, d'un artiste trop oublié : Dumont dit le Romain, qui a au Louvre, dans la salle Française, une grande et belle toile représentant la Famille de la nourrice de Louis XV. Ici, c'est un important

paysage arcadien avec figures allégoriques , signé et daté. Mais j'ai hâte de parler d'un illustre amateur que je rencontrai dès cette époque chez mon maître; je veux parler de M. Marcille le père, que je devais fréquenter assidûment lorsque je vins à Paris, à l'atelier Léon Cogniet.

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