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MM. MARCILLE, LACAZE, TH. THORÉ, BAROILHET, ETC

A Maurice La Chesnais.

M. Marcille avait sa propriété dans laBeauce, aux environs de Chartres, et revenait seulement l'hiver à Paris , pour continuer ses recherches assidues des vieux maîtres qu'il collectionnait avec passion, et dont ses appartements de la rue de Tournon regorgeaient. Généralement, le dimanche matin, j'y allais, sur l'invitation qu'il m'en avait faite, et je m'y rencontrais quelquefois avec ses deux fils, également des amoureux d'art, et dont l'un, Eudoxe, mort récemment, fut conservateur du musée d'Orléans.

M. Marcille le père était un excellent

homme, très accueillant, fin connaisseur , célèbre par certaines trouvailles inappréciables de ce xvine siècle qu'il adorait par-dessus tout, après Prud'hon, toutefois, le roi de sa galerie.

Dans l'escalier, il y avait de grandes toiles qui n'avaient pu trouver place dans l'intérieur, des maîtres italiens comme le Guerchin, l'Albane, ou du Génois Bernardino Strozzi, etc. ; mais le véritable triomphateur était Prud'hon, qui lui, en intime, avait les honneurs de la chambre à coucher.

En guise de papier de tenture, c'étaient des dessins de Prud'hon sur les quatre parois, avec seulement deux tableaux, petits bijoux du maître, représentant, l'un, Zéphir se balançant sur fonde, l'autre, Vérins et Adonis dans un paysage criblé de soleil ; ces deux petites merveilles étaient aux deux côtés de la glace de la cheminée.

Dans les autres pièces étaient accrochées côte à côte les œuvres d'artistes de tous pays, sans aucun lien de parenté entre elles. Ainsi, une esquisse de Rubens coudoyait un Natoire, et Honoré Fragonard voisinait avec Gérieault,

Latour avec Tiépolo, sans aucun ordre, ce qui n'en faisait pas plus mal, comme on peut s'en faire une idée en visitant la galerie Lacaze au Louvre. Des dessins de Géricault, M. Marcille en avait deux: cartons pleins, dont plusieurs admirables et d'autant plus intéressants qu'ils témoignaient des études nombreuses du maître et de ses tourments fiévreux pour s'arrêter à la composition dernière du Naufrage de la Méduse.

Combien de fois ai-je feuilleté, je ne saurais dire avec quelle émotion juvénile, toutes les variantes de ce drame maritime, conçues par Géricault très différemment , dans un tout autre esprit que le thème définitif qui lui servit pour exécuter son célèbre tableau.

M. Lacaze venait souvent, ainsi que Baroilhet de l'Opéra, un des amateurs les plus éclairés s'il en fut et des plus audacieux diraije, car il collectionnait des Delacroix à une époque où cet artiste de génie était sinon méconnu, mais bruyamment contesté.

Si M. Marcille avait, comme amateur d'art, ses préférences intimes et particulières, en-

thousiastes même pour les œuvres de Prud'hon, de Chardin ou de Greuze, M. Lacaze, lui, à ce qu'il me souvient, aimait tout d'un égal amour ; c'était plutôt un collectionneur des plus éclectiques qu'un fervent admirateur de tel ou tel maître, de telle ou telle école. Il aimait passionnément la peinture, voilà tout !

Aussi sa collection était-elle plus variée et les Flamands ou Hollandais y étaient nombreux; ce qui existait moins chez M. Marcille.

Souvent, lorsque j'arrivais à l'improviste, je trouvais M. Marcille au travail, copiant une tête de Greuze ou de Prud'hon, mollement, mais enfin pas trop mal, tant il y mettait de son cœur. M. Lacaze avait bien une autre manie, dangereuse toujours, qui était celle de retoucher des œuvres de sa galerie, les complétant d'un détail, y ajoutant un bout d'arbre ou de terrain, comme dans la Vénus endormie de Watteau, où il peignit un arbre noir, lourd et bitumineux au possible, comme on peut le vérifier dans la salle Lacaze.

Sur ses vieux jours, M. Marcille devenait maniaque et voyait partout des chefs-d'œuvre

qu'il vous montrait avec exaltation en vous disant : « Hein ! c'est un Salvator ! » ou bien un Murillo ! quand ce n'étaient que d'abominables imitations. Mais ce qui le rendait plus loquace c'était de vous renseigner sur le prix d'acquisition. « Savez-vous? Eh bien ! j'ai payé ce Titien, car c'en est un ! la somme de trois francs !» On ne voulait pas le contrarier, mais l'on s'en allait peiné de voir un homme si perspicace jadis dans ses découvertes, en être arrivé à ces aberrations. Ce qui prouve qu'à force de se monter la tête, on finit souvent par la perdre !

Il était déjà loin le temps où M. Marcille déterrait avec un flair exquis des fruits de Chardin ou des pastorales de Fragonard dissimulés sous les casques et les cothurnes des élèves de David, et rendait à la lumière une nymphe de Watteau ou une bergère de Boucher étouffant sous un Régulus imité de Guérin ou de Guillon-Lethière. Une fois, j'étais à peine entré, qu'il se leva de son grand fauteuil, et, venant à ma rencontre, s'exclama avec grands gestes : « Venez vite! mon jeune ami.

une trouvaille étonnante ! c'est à ne pas croire ! un Corrège î et devinez pour combien ? Cent sous tout rond! » Et il riait, riait, faisant un pas de gavotte, et ses yeux flambaient en me posant ledit Corrège sur le chevalet en bon jour. C'était une tête de femme, fort effacée, ayant beaucoup souffert, et comme je restais assez froid et souriant... il s'écria : « Vous ne le croyez pas? C'est le prix qui vous étonne! C'est pourtant bien un Corrège ! » Je l'avoue, j'étais atterré, mais, bien plus encore que du prix d'achat, de l'emballement injustifié du vieillard.

Mais, j'ai hâte de dire quelques mots d'un autre grand amateur, critique des plus connaisseurs et écrivain de premier ordre, celui-là, Théophile Thoré.

Il s'était mêlé de politique, et au coup d'État fut exilé ; il parcourut alors la Hollande et l'Angleterre où il ne s'occupa que de questions essentiellement artistiques qu'il publia sous le pseudonyme de W. Bûrger.

Ce n'est donc que beaucoup plus tard que j'eus l'avantage de le connaître à Paris, dans

son appartement de la rue du Cardinal-Lemoine. C'était un homme qu'on ne pouvait approcher sans se sentir gagné par son exubérance et sa joyeuse humeur et que Ton quittait les oreilles remplies du bruit de sa conversation véhémente et persuasive.

11 avait déjà publié ses salons, qui vont de 1844 à 1868, avec une préface par William Bûrger; or, Thoré et Bûrger ne font qu'un. Cette préface est un chef-d'œuvre de savoir, d'ironique enjouement, de gouaillerie philosophique, où les appréciations sont merveilleuses de lucidité dans un style coloré et entraînant qui rappelle, on l'a déjà dit, Denis Diderot. Les arts lui doivent beaucoup, car, avec une rare sagacité, il a découvert et reconstitué des physionomies d'artistes oubliés, analysant leurs œuvres avec une finesse de vision on ne peut plus remarquable, et tracé de main de maître la marche successive des écoles française, anglaise, hollandaise et flamande.

Certes, Charles Blanc est un écrivain d'art bien aimable, au style fleuri et enchanteur, mais combien Théophile Thoré ou William

Bûrger, comme Ton voudra, lui est supérieur par la grande vue d'ensemble !

Il a de ces phrases superbes qui vous inculquent la conviction, tant elles sont frappées au coin du bon sens et de la vérité.

Mais il fallait l'entendre chez lui, le voir gesticuler en expliquant le caractère particulier du talent d'un maître ou le mérite d'une œuvre ; avec ses cheveux ras à la mal-content, et sa grande barbe rousse qui se soulevait d'une envolée, il semblait un prophète inspiré et vous communiquait une partie de sa flamme ; ses écrits n'étaient que la suite de ses conversations.

Si nous connaissons ce peintre exquis de la Brodeuse, du Louvre, Van der Meer de Delft, c'est grâce à Th. Thoré, qui l'a fait revivre, l'a remis debout à côté de ses grands frères et émules, Terburg, Metzis, Maas, Peeter de Hoog et autres, de même qu'il avait le premier découvert Th. Rousseau dans notre école moderne française.

L'Angleterre lui doit la reconstitution de son école et des pages splendides en l'honneur

de ses maîtres : Constable, Old Crome, Stuart Newton, Turner, Bonington, Reynolds et Gainsborough. Que de jugements sains, d'une logique serrée, et sur lesquels il n'y a pas à revenir, tant on les sent indéniables et absolus. Th. Thoré est le guide le plus sûr pour les jeunes comme pour tous ceux qui veulent se rendre compte des évolutions artistiques en général et de ce qu'il faut retenir du mérite particulier d'un maître. Il me semble l'entendre encore nous dire, à Prieur et à moi, un certain jour où il pleuvait à torrents, ce qui nous obligea à nous réfugier chez lui : « Vous savez, notre. Chardin! eh bien! il avait un frère anglais qui s'appelait Stuart Newton. » Comme nous n'avions jamais entendu ce nom, il continua : « Vous ne le connaissez pas, non, mais je le connais bien, moi ! Figurez-vous son talent : du Watteau et du Chardin broyés ensemble ! »

John Stuart Newton, né en 1795, est mort en 1835 à Chelsea, sur les bords de la Tamise.

W. Bùrger ou Thoré fit dans Y Histoire des peintres, publiée sous la direction de Charles

Blanc, nombre de biographies, et celles qu'il a consacrées à Bonington et à Constable sont des chefs-d'œuvre d'analyse. C'est peut-être lui qui dessilla les yeux des Anglais sur le mérite de Constable, dont ils faisaient peu de cas, et leur prouva le mal fondé de leurs préventions.

Pour Bonington, ses compatriotes le tenaient en modeste estime, et c'est encore Thoré qui leur fit comprendre que cet artiste avait honoré la France en y séjournant la plus grande partie de sa vie. Aussi, la vanité anglaise, piquée, le revendiqua-t-elle hautement depuis, et devint jalouse de la gloire qu'il avait acquise sur notre continent, se rappelant les paroles de W. Bûrger qui terminent son article : « Bonington est une sorte de sylphe léger qui montre la nature en l'effleurant. » Mais sa trouvaille la plus précieuse est sans contredit Van der Meer de Delft, un maître de grande envergure, dont l'oubli avait recouvert le nom pendant plus de deux siècles. C'est un grand honneur pour W. Biirger d'avoir pu faire revivre l'intéressante physionomie de cet artiste

fort parmi les forts, l'auteur de l'adorable Dentelière, du Louvre, et du groupe capital grandeur de nature qui triomphe au musée de Dresde sous le titre la Courtisane, chef-d'œuvre digne de Franz Hais ou Terburg. L'art doit donc beaucoup à Th. Thoré, et la ville de la Flèche peut s'enorgueillir de compter cet amateur d'élite, ce fin connaisseur, cet écrivain au style si vivant et coloré, au nombre de ses plus glorieux enfants.

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