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CHAPITRE V

L'ATELIER GOGNIET

À Léon Bonnat.

Ce fut en 1849 que, sur les conseils de Narcisse Berchère l'orientaliste, qui était (TÉtampes, où résidait ma famille, il fut décidé que je viendrais à Paris et entrerais à l'atelier Léon Cogniet : « Qu'il fasse de la figure, dit-il, car quel que soit le genre qu'il adopte plus tard, c'est toujours une excellente préparation. »

Or ! un soir, ma mère et moi allâmes rue Grange-aux-Belles solliciter une entrevue du maître pour arrêter les conditions de mon admission comme élève.

Nous entrâmes dans un grand atelier, à peine éclairé par la flamme vacillante d'un quinquet, et attendîmes, tous deux assis sur de hauts tabourets de paille.

84 MES RELATIONS D'AUTISTE

Les chevalets et les toiles projetaient sur les murailles des ombres fantastiques qui se déplaçaient doucement et ne laissaient pas que de m'impressionner, déjà anxieux de la réception qui nous serait faite par cette célébrité alors si. retentissante.

A F arrivée de M. Cogniet, armé d'un bougeoir supplémentaire, mon cœur se mit à battre fort, et lorsqu'il eut replacé sur son crâne, garni de folles mèches blanches, sa calotte de velours noir, l'entretien commença. Je dus lui expliquer mes premières études, et comment le père Vassort, mon premier maître, m'avait mis le pinceau à la main , en même temps qu'il me faisait dessiner, ce qui lui parut une méthode excellente. Bref , les préliminaires terminés, il me dit d'aller le lendemain au petit atelier préparatoire, pour voir où « j'en étais »? avant de passer au grand où l'on faisait du nu.

Me voilà donc installé devant une grande feuille de papier Ingres, en face d'un moulage du GermaniciiSj grandeur nature, et m'évertuant de mon mieux à serrer mon dessin. Je n'étais

pas seul ; deux: ou trois élèves travaillaient la bosse à mes côtés, dont un nommé Simonet, qui était déjà là depuis deux grands mois, et qui fut profondément blessé le jour où le patron, après avoir examiné avec attention un SpartqciiSy cette fois, que je venais d'estomper et mettre à l'effet , s'en montra content , et me dit simplement en fermant la porte : « C'est bien ! vous passerez lundi au grand atelier. »

Ce pauvre Simonet fut atterré, et, le patron sorti, ne me dit que cette sourde phrase, d'un ton piqué et maussade : « Vous avez de la chance, vous ! fichtre ! » et, depuis, ne me parla jamais.

La semaine suivante, je fis donc mon entrée chez les grands élèves, craintif et ennuyé des brimades que j'aurais à subir comme nouveau, et auxquelles je m'attendais pourtant !

Je frappai à la petite porte vitrée, et un : Entrez ! formidable me glaça le cœur ; timidement, je m'avançai et bégayai que M. Cogniet m'avait dit de venir... Mais je fus subitement interrompu par des : Oh ! ironiques et des exclamations peu encourageantes; le massier me

coupa ma harangue d'un : « Ici, nous sommes chez nous, et ne connaissons pas M. Cogniet; vous ne manquez pas de toupet ni d'aplomb, jeune homme, pour vous présenter ainsi de sa part... Et puis, qu'est-ce qui nous prouve que vous dites la vérité... Qui êtes-vous ? votre nom? Je le déclinai, mon humble nom, tout interloqué, mais aussitôt les rires éclatèrent bruyants et le nom de mes ancêtres fut dénaturé outre mesure jusqu'à l'obscénité. Ce n'est pas possible, criait l'un, on ne s'appelle pas comme ça ! Messieurs, je crois qu'il se moque de nous, cet intrus ! » A quoi tous en chœur de hurler : « Une le faudrait pas !... » Quand tout à coup le silence se fit et l'on me pria de grimper sur la table du modèle qui se reposait en fumant une cigarette; elle s'appelait Georgette, et alors seulement commencèrent les questions les plus... indiscrètes, auxquelles je répondais de mon mieux pour en finir au plus tôt, prenant parfois un air dégagé pour me donner du courage.

Subitement, comme je croyais le questionneur satisfait, je reçus sur la tête unepochetée

de farine ou de plâtre à laquelle succéda incontinent un seau d'eau fraîche qui m'inonda et me perdit la belle redingote que, dans ma naïveté, je m'étais cru obligé de revêtir pour mon entrée. Enfin, et grâce à quelques pièces de cinq francs que je jetai à terre, comme bienvenue, mon supplice se termina et je fus reçu à l'unanimité, après arrosage toutefois de Madère, de raisins secs et de biscuits. On m'expliqua alors les charges qui m'incombaient jusqu'à la venue d'un nouveau ; elles consistaient dans l'entretien du poêle, à remplir d'eau la terrine placée dessus, pour éviter l'asphyxie, puis dans le rangement des chevalets, après la séance.

A partir de ce moment, je pus travailler avec tranquillité et vis défiler successivement sous mes yeux les modèles académiques en renom dans les ateliers, les Merchaix, les Dubosc, puis Georgette, Marie, et surtout Clara, qui fit sensation, quand, amenée par sa mère et n'ayant pas encore posé, elle apparut à nos yeux émerveillés, dans le costume primitif d'Eve la blonde. Elle fut reçue à l'unanimité, sans qu'il fût besoin de voter, comme d'habitude, avec

des haricots rouges ou blancs dans un chapeau, avant d'accorder une semaine.

Plus tard, le « père Cogniet », comme on l'appelait, nous l'enleva et en fit son modèle particulier; mais Clara, qui avait le cœur sur la main, se montra reconnaissante, et de temps à autre venait nous voir et poser quelque peu, les jours où Ton savait que le patron ne viendrait pas.

Je ne crois pas qu'il fût possible de voir une plus jolie créature que Clara ; elle avait seize ans ; dix ans plus tard elle était morte ! 0 destinée !

Il y avait de mon temps à l'atelier un élève déjà maître, ayant exposé au Salon avec succès, et dont le père Cogniet était fier ; il s'appelait François Chifflart et eut le Grand Prix de Rome en 1851. C'est certes un des plus beaux concours parmi ceux qui sont conservés à l'École nationale des Beaux-Arts.

A son retour de la villa Médicis, il envoya à l'Exposition une Françoise de Himini, je crois, qui, malgré de fortes qualités, n'eut pas le succès qu'il en attendait... Chifflart douta-t-il de

lui? Peut-être! toujours est-il que, chagrin et pris de dégoût, iln'exposa plus ; le silence se fit sur son nom, pourtant appelé à la célébrité, et il travailla depuis en dehors du public, à l'écart des artistes, connu seulement et apprécié de quelques fidèles à mémoire tenace, qui regretteront toujours son exil volontaire tout en respectant sa fière décision.

Il fît des eaux-fortes admirables, quelquefois géniales, virilement improvisées sur le cuivre et qui parurent dans le « Recueil de la Société des aquafortistes de Cadart », de même que certains dessins superbes et hors de pair qui sauveront son nom, malgré lui, de l'oubli.

Pour ne citer, entre toutes, que deux compositions capitales de François Chifflart, que tous les vrais curieux d'art connaissent et n'oublieront jamais, il n'y a qu'à en mentionner les titres : Faust au Sabbat et Faust au combat, pour être assuré que la postérité, plus juste et équitable que les contemporains, burinera sur le grand livre de l'art le nom de leur auteur.

J'ai connu également à l'atelier Cogniet un

homme des plus distingués et doué d'un bien grand talent, que nous appelions par abréviation Rodât, mais qui, en réalité, s'appelait Rodakoski. Il était né en Galicie, où il retourna depuis et où il vit encore, comblé d'honneurs. C'était un travailleur sérieux, n'aimant pas la venue des nouveaux qui était toujours un prétexte à charges, et par conséquent à grève ; le hasard m'avait placé près de lui dès mon arrivée, et je fus vivement frappé du mérite de ses études et surtout de sa façon de procéder très originale. Je précise : ainsi il ne faisait guère que des morceaux ou parties de sa figure, commençant parfois par les pieds ou bien le torse, seul, ou les pectoraux, en s'arrêtant à la tête, qui restait à l'état d'indication, ou de mise en place, comme nous disons.

Toute une semaine il s'acharnait à ce travail morcelé, préoccupé par-dessus tout du modelé et de la couleur ; bien rarement arrivait-il à compléter l'ensemble de sa figure, et encore pour cela fallait-il qu'il y eût redoublement de semaine pour le modèle, homme ou femme, qui posait. Quoi qu'il en soit, les par-

lies terminées étaient superbes. Il eut du reste des succès au Salon de très bonne heure, et en 1852 il emportait une médaille de première classe ; dix ans après, il était décoré. Rodakoski fit d'admirables portraits, où le caractère du modèle s'alliait à une exécution magistrale ; comme couleur c'était somptueux.

A l'Exposition de 1872, il envoya un grand tableau historique : Sigismond Iev faisant proclame?" le rescrit confirmant les privilèges des gentilshommes polonais, composition d'une belle ordonnance, aux physionomies bien frappées d'individualité ; la tête du vieux roi Sigismond est une merveille d'expression soucieuse et pensive. Hélas ! l'oubli s'est déjà fait sur cet artiste éminent qui depuis longtemps a quitté la France, et lorsqu'il arrive, à propos d'art, de prononcer ce nom de Rodakoski, généralement la réponse est : Connais pas ! Combien, du reste, disparaîtront de nos grands hommes actuels qui se croient immortels, tandis que d'autres, des humbles, grandiront et prendront leur place dans l'avenir !

Comme note drolatique, qui me revient en

ce moment, du temps de Léon Cogniet, c'est d'abord un fort gaillard, de biceps surtout, peignant toujours debout, en bras de chemise, les manches retroussées jusqu'à l'épaule ; son nom m'échappe, mais sûrement il n'est pas arrivé, pas plus qu'un autre, petit, celui-là, dont les esquisses de concours nous faisaient tordre : il me revient en mémoire un Noé insulté par ses fils, qui dérida le père Cogniet et nous fit tous danser en rond ; je tairai le nom de ce brave garçon que j'ai revu depuis. Je me rappelle aussi fort bien Alfred Darjou, avec qui j'étais assez lié, et qui se fit une réputation dans les charges ; il y a de lui des fusains fort beaux, et j'en possède un remarquable, représentant des Bretons des plus bretonnants, en braies largement plissées, longs cheveux épandus sur les reins, mangeant gloutonnement la soupe dans des écuelles de bois.

On disait, à cette époque, que ce spirituel camarade n'était pas né avec de grandes dispositions pour la peinture, ou mieux qu'il s'ignorait encore, mais que son père, Victor,

élève lui-même du patron, lui inculquait l'amour de Fart de vive force et à coups de trique. 11 le faisait travailler d'arrache-pied chez lui, le soir, et lui administrait des corrections michelangesques lorsque le dessin était bâclé trop à la diable, en lui criant à chaque coup : « Tu . seras peintre, oui, tu seras peintre ! » Et il le devint, ce pauvre Darjou, et quelquefois délicieusement, comme le prouvent ses rares tableautins ; mais s'il s'adonna en définitive à la charge, c'était sans doute pour dépenser l'esprit que la nature lui avait départi, ayant peut-être, qui sait? l'intuition de sa fin prématurée... pauvre Darjou !

Après avoir parlé des élèves, je ne puis ni ne veux oublier le maître, qui était une figure que l'on ne pouvait confondre avec les médiocrités courantes ; son type seul arrêtait les regards, comme on peut s'en convaincre, du reste, en voyant son portrait puissant, peint par Léon Bonnat, au musée du Luxembourg, et qui est d'une ressemblance criante ; c'est la lettre plus l'esprit, ce qui n'est pas peu dire.

Contemporain de Picot, de Drolling, de Signol, ses collègues à l'Institut, comme aussi des Hersent, Coudert, Schnetz, Abel de Pujol, il leur était supérieur, et ses toiles importantes témoignent de la vérité de mon appréciation; j'ajouterai même que Ton peut déjà voir poindre dans certaines de ses œuvres une préoccupation peu commune à cette époque, celle de mettre les figures dans l'atmosphère, témoin son Bonaparte en Égi/pte, au Louvre.

Dans ce plafond, qui du reste, comme nombre d'autres, même célèbres, ne plafonne pas et n'est qu'une grande toile fixée, ou, comme l'on dit, marouflée en l'air, il y a des ombres aériennes, des reflets bien entendus, une intensité de lumière, que ne désavouerait pas notre jeune école, si intransigeante soit-elle à l'endroit du bleu partout ; et avec cela, des qualités pittoresques et une souplesse d'exécution, à la moderne, dirai-je, mais avec une science réelle qui, à notre époque de lutte et d'injustice, méritait d'être signalée. J'ai toujours pensé que Léon Cogniet s'était trompé d'époque, et que s'il fût venu au monde un peu

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plus tard, il eût acquis une réputation méritée à côté des triomphateurs actuels.

Des portraits, il en fit de fort beaux, s'il eut souvent des défaillances ; et il me souvient d'avoir admiré dans son atelier particulier celui d'une dame en manteau de fourrures, qui se serait bravement défendu à côté des plus excellents de nos maîtres, aux salons annuels.

Le musée de Bordeaux peut s'enorgueillir à bon droit du Tintoret peignant sa fille morte, qui eut un regain de succès à l'Exposition universelle, à Paris ; l'effet en est dramatique sans tomber dans le poncif convenu, et produit l'émotion simplement, sans exagération mélodramatique.

Je me rappelle aussi une certaine bataille du Mont-Thabor, dont il existe une eau-forte par Jules Duvaux, qui dénotait un véritable tempérament d'artiste.

Lorsqu'il venait à son atelier d'élèves, pour corriger les études ou juger les esquisses peintes selon le programme classique obligé, Régidus quittant le Sénat, Marins à Carthage, etc., il s'arrêtait tout d'abord sur le

seuil, aspirant l'air pour se rendre compte si Ton avait fumé, ce qu'il détestait souverainement ; alors il tournait les talons, si le fait était patent, et redescendait, grave, le petit escalier en nous lançant un : « Messieurs ! je n'aime pas la fumée ! » Sur ce chapitre il était inflexible, il faut avouer que nous étions incorrigibles, surtout un certain Rousseau, qui, dédaignant la cigarette, risquait effrontément le brûle-gueule.

A propos de sa nomination à l'Institut, avril 1881, il lui fut offert un banquet qu'il présida et auquel se trouvaient réunis les anciens élèves, les nouveaux et ceux de justemilieu ; nous étions plus de cent, assurément.

Le père Cogniet fit son speech au dessert, ému et paternel, et nous pria de nous réunir tous les ans confraternellement ainsi, jusqu'à la fin de la liste, ce que nous lui promîmes par acclamation, et de fait le dîner Cogniet tient toujours, mais hélas ! combien diminué ! Et lorsqu'il n'y en aura plus qu'un... Qui sera celui-là ? — Après la mort du maître, son intime ami, Robert Fleury, présida à sa place,

et depuis, combien d'autres se succédèrent, Léon Bonnat, J.-P. Laurens, Jules Lefebvre, Chapu, Tony, Robert-Fleury, Barrias, Maillart, etc.

L'atelier Cognieta fourni, comme on le voit, des sujets remarquables, de tempéraments bien différents, et pendant plus de quarante années ne désemplit pas, sans compter nombre de temmes qui travaillaient dans un atelier à part qmi était dirigé par sa sœur ; nous n'y étions pas admis, comme bien Ton pense.

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