‹ Mes rêveriesChapitre 13 sur 29 · SUR LA GRANDE MANŒUVRE · texte numérisé non relu

SUR LA GRANDE MANŒUVRE

Je suis persuadé que toute troupe qui n'est point soute nue est une troupe battue, et que les principes que nous a donnés M. de MontecucuUi, dans ses Mémoires, sont certains. Il dit qu'il faut toujours soutenir l'infanterie avec de la cavalerie, et la cavalerie avec de l'infanterie. Nous n'en faisons cependant rien : nous mettons sur les ailes toute la cavalerie, qui n'est soutenue que par de l'infanterie. Et comment soutenue? De quatre ou cinq cents pas! Cette position seule intimide vos troupes, sans en savoir la raison, car tout homme qui ne voit rien derrière lui pour se retirer ou pour le secourir est à demi battu, et c'est ce qui fait que souvent la seconde ligne lâche le pied pendant que la première combat : j'ai vu cela plus d'une fois, et, je pense, bien d'autres que moi; mais personne n'en a peut-être cherché la raison, et c'est encore le cœur humain.

C'est pourquoi je mets de petites troupes de cavalerie à vingt-cinq ou trente pas derrière mon infanterie, et des bataillons carrés entre mes deux ailes de cavalerie, derrière lesquels ma cavalerie puisse se rallier et arrêter celle de l'ennemi.

Il est fcertain que la cavalerie de la seconde ligne ne s'enfuira pas tant qu'elle verra ces bataillons carrés devant çUe, et sa contenance rassurera celle de la première ligne. Mes bataillons carrés se défendront bien, parce qu'ils ne peuvent faire autrement, et parce qu'ils espèrent un prompt secours de cette cavalerie, qui, à la faveur de leur feu, reparaîtra dans l'instant et voudra réparer en quelque façon la honte de sa défaite : outre cela, ces bataillons couvrent les flancs de toute votre infanterie, ce qui n'est pas une petite aflaire.

Il y en a qui veulent mettre de petites troupes d'infanterie dans les intervalles de la cavalerie : cela ne vaut rien. La faiblesse dont est cet ordre intimide vos troupes d'infanterie, parce que ces pauvres misérables sentent qu'ils sont perdus si la cavalerie est battue, et la cavalerie qui s'est flattée de leur secours, dès qu'elle fait un mouvement un peu brusque (ce qui est de son essence), ne les voyant plus, est toute déconcertée; outre cela, si votre aile de cavalerie est battue, l'ennemi vous prend tout à l'aise en flanc, et cela dans le moment : ce qui ne vous arrive pas quand vous avez, entre votre première et seconde ligne de cavalerie, de bons bataillons carrés, qui se font porter respect par la cavalerie ennemie. Gela fait une force, et non pas de petites troupes d'infanterie.

D'autres lardent l'infanterie avec des escadrons de cavalerie. Gela ne vaut rien du tout, parce que, lorsque l'infanterie ennemie vient vous attaquer, elle tire également sur ces escadrons comme sur l'infanterie ; il y a des chevaux de tués, la confusion s'y met, et bientôt ces troupes de cavalerie lâchent le pied. Il n'en faut pas davantage pour faire tourner la tête à l'infanterie et la faire fuir aussi.

Que feront ces escadrons ainsi placés? S'abandonnerontils sur l'infanterie ennemie ou resteront-ils comme des termes, combattant de pied ferme l'épée à la main contre

des gens qui viennent les attaquer avec la baïonnette et à grands coups de fusil dans le nez? Veut-on qu'ils s'abandonnent sur cette infanterie? S'ils sont repoussés, comme il y a grande apparence, ils se renverseront sur votre infanterie et la mettront en désordre. Car, de croire qu'ils retrouveront juste leurs intervalles, cela n'est pas vraisemblable. .

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