DE LA COLONNE
Bien que j'estime infiniment M. le chevalier Follard, et que je fasse grand cas de ses ouvrages, je ne puis toutefois me ranger à son avis sur les colonnes. Cette idée m'avait d'abord séduit : elle est belle et paraît dangereuse pour l'ennemi ; mais l'exécution m'en a fait revenir. Il faut que j'en fasse l'analyse, pour en faire voir les défauts.
Le chevalier se trompe fort de croire que cette colonne soit aisée à remuer; c'est le corps le plus lourd que je connaisse, surtout quand il est à vingt-quatre d'épaisseur. S'il arrive que, par la marche, le terrain ou le canon, les files se brouillent une fois, il n'y a tête d'homme qui puisse la mettre en ordre. Cette colonne devient alors une masse de soldats qui n'ont plus ni rangs ni ordre, et où tout est confondu...
J'ai souvent été surpris que l'on ne s'appliquât pas à attaquer l'ennemi dans les marches : car il est constant qu'une grande armée occupe toujours trois ou quatre fois plus de terrain dans la marche qu'il ne lui en faut pour se ranger, quoique l'on fasse marcher sur plusieurs colonnes. Si donc vous pouvez être averti de quel côté l'ennemi marche, que vous sachiez l'heure de son départ et que vous l'attaquiez dans sa marche, quand il serait à six lieues de vous, vous arriverez toujours à temps, car sa tête sera arri-
Mes Rôvorics. 8
vée au camp qu'il veut occuper avant que son arrièregarde soit sortie de celui qu'il quitte. Il est impossible de rallier des troupes sur une pareille distance, et qu'il ne se fasse pas de grands vides et une confusion horrible. J'ai cependant souvent vu faire ce mouvement, sans que les ennemis aient songé à profiter de l'avantage que leur fournissait l'occasion ; et j'ai cru qu'on les avait enchantés.
Il y aurait un beau chapitre à faire sur ce que je viens de dire : car combien de diverses situations ne produit pas une telle marche? en combien d'endroits ne peut-on pas l'attaquer sans rien risquer? combien de fois une armée qui marche n'est-elle pas séparée par des ravins, des ruisseaux et d'autres choses? combien de ces situations ne vous mettent-elles pas à couvert d'une partie de cette armée qui marche ? combien de fois n'êtes- vous pas en état, quoique inférieur, d'en séparer une partie à votre choix et de tenir le reste en banne avec un petit nombre de troupes? Mais toutes ces choses sont aussi diverses que les situations qui les produisent : il ne s'agit que d'avoir de l'entendement, connaître le terrain et oser; car vous ne risquez rien, ces afïaires-là n'étant jamais décisives pour vous ; mais elles peuvent l'être pour l'ennemi, parce que ce sont les têtes de vos colonnes qui attaquent à mesure qu'il arrive, et qu'elles sont soutenues par d'autres troupes qui les suivent : cela fait disposition de soi-même ; et vous donnez sur des corps qui ne sont point disposés pour se soutenir.
Mais je m'aperçois que je m'écarte des premiers principes de l'art, et il n'est pas encore temps de passer à des parties si élevées.