DES ARMES A FEU & DE LA MÉTHODE DE TIRER
Il ne faut point tirer contre de l'infanterie, en lieu où elle peut vous aborder, et où vous pouvez l'aborder. Mais
derrière des haies, lorsqu'un fossé, une rivière, un ravin, et des choses pareilles vous séparent de Tennemi, alors il faut savoir tirer et faire un feu si terrible que rien ne puisse y résister.
Je m'y prends ainsi :
Je veux que tous mes soldats aient des fusils avec un dé à secret; ils tirent plus loin, se chargent plus vite, le coup en est plus net et violent. Dans Témotion que cause le combat, les soldats ne sont pas sujets à y mettre la cartouche sans l'ouvrir, ce qui rend beaucoup d'armes inutiles. Ils ne sauraient charger deux coups l'un sur l'autre, parce que la seconde balle n'y resterait pas. Ainsi les fusils ne sauraient crever, comme ils font souvent. Je veux donc que les fusils de mes soldats aient un gros calibre avec un dé au fond ; que les cartouches des soldats soient de carton, plus grandes que les calibres, pour qu'ils ne puissent pas, par distraction, les y faire entrer; qu'elles soient fermées avec un parchemin collé dessus, afin que le soldat puisse aisément les décoifter avec les dents : elles doivent contenir autant de poudre qu'il en faut pour le bassinet et pour la charge. Les balles dont le soldat est muni doivent être dans la giberne, et, lorsqu'il est question de tirer, il en prendra une poignée qu'il mettra dans la bouche, pour en laisser couler une dans le canon dès qu'il aura jeté la cartouche.
Les choses ainsi disposées, si j'ai à tirer d'un bord à l'autre d'une rivière pour déloger l'ennemi de quelques endroits, pour le chasser d'une haie, ou pour d'autres cas qui se trouvent à la guerre où il faut combattre de pied ferme, je mets de deux en deux files un officier ou un sergent, après quoi les officiers et sergents font avancer un pas de leur file, montrent au chef de file où il doit tirer et le laissent tirer à sa volonté, c'est-à-dire lorsqu'il trouve l'objet au bout de son fusil. Ensuite le soldat qui est derrière lui donne le sien, et les autres de la même file font
la même chose, en passant les fusils de main en main. Ce soldat ou ce chef de file tire donc quatre coups de suite : il y aurait bien du malheur s*il n'atteignait pas dans Tendroit au second ou troisième coup : car l'officier est auprès de lui, voit ce qu'il fait, lui indique l'endroit où il doit tirer, et l'exhorte à ne se point presser. Cet homme n'est point gêné, ni serré, ni pressé par le commandement ; personne ne le pousse; il peut tirer tout à l'jiise, et viser tant qu'il lui plaît ; et il tire quatre coups de suite.
Cette file ayant tiré, l'officier la fait reculer, et fait avancer la seconde à laquelle il fait faire la même chose ; puis il retourne à la première, qui a eu plus de temps qu'il ne lui en fallait pour charger. Cela peut se répéter ainsi plusieurs heures de suite.
Ce feu est le plus meurtrier de tous, et je ne pense pas qu'aucun autre puisse lui résister. Je. ferai bientôt taire celui des pelotons et des rangs; et, fussent-ils tous des Césars, je les défie d'y tenir un quart d'heure seulement : car, avec ces fusils à secret, l'on tire aisément six coups par minute. Mettons que l'on n'en tire que quatre, à cause du changement d'armes : un fusil aura tiré dans un quart d'heure soixante coups, et par conséquent les chefs de files d'un régiment de cinq cents soldats auront tiré 30.000 coups sans les « armés à la légère », et dans une heure 120.000 coups, ce qui ira, avec les (( armés à la légère », aux environs de 140.000 coups de fusil, qui sont bien différemment ajustés que ceux du feu ordinaire.