‹ Mes rêveriesChapitre 17 sur 29 · DE L'ARTILLERIE ET DU CHARROI · texte numérisé non relu

DE L'ARTILLERIE ET DU CHARROI

* Je voudrais que jamais une armée ne fût composée de plus de dix légions, de huit régiments de cavalerie et de seize de dragons, ce qui ferait ensemble 34.000 hommes de pied et 12.000 chevaux, en tout 46*000. Avec une pareille armée, l'on doit toujours en arrêter une de 100.000, si le général est habile, et qu'il sache prendre ses camps. Une plus grande armée ne fait qu'embarrasser : je ne dis pas que l'on ne puisse avoir des réserves, mais le corps d'armée qui agit ne doit pas être au-dessus.

Monsieur de Turenne a toujours acquis la supériorité avec ses armées infiniment inférieures à celles des enne-

mis, parce qu'il se remuait plus aisément, et qu'il savait prendre ses positions de manière à n'être pas attaqué, et en se tenant toujours près de l'ennemi.

On ne trouve pas quelquefois dans toute une province un terrain à mettre 100.000 hommes en bataille : ainsi l'ennemi est presque toujours dans la nécessité de se séparer : or, si cela est, je puis attaquer une de ses parties, et, si je la défais, je rends l'autre fort timide, et je gagnerai bientôt la supériorité. Enfin, je suis persuadé que ce que les grandes armées ont d'avantage en supériorité de nombre, elles le perdent en embarras, en diversités de manœuvres, qui ne sont pas faites par la môme âme, en défaut de subsistances et en d'autres inconvénients qui en sont inséparables. Mais ce n'est pas le point dont il s'agit ici, et ce sont les proportions qui m'ont amené à cette digression.

Je voudrais que, pour une armée, il n'y eût que cinquante pièces de 16 : elles font autant d'effet que celles de 24 pour battre en brèche, et causent moins d'embarras à mener; douze mortiers et les munitions à proportion; des bateaux pour faire un pont, c'est-à-dire avec tous les agrès ; douze ponts à charnières, qui se jettent sur les petites rivières de vingt et trente pieds de largeur (1), et toutes les autres machines et tous les ustensiles nécessaires.

A l'égard du reste du charroi et des vivres de l'armée, les chariots doivent être de bois sans aucune ferrure, tels que sont les chariots moscovites, et ceux de la Franche- Comté qu'on voit arriver à Paris : ils vont d'un bout du monde à l'autre, et ne gâtent aucun chemin. Un homme

(1) L'on peut passer des colonnes de cavalerie et d'infanterie dessus, et même du canon. Ils se jettent en sept minutes et se replient de même : il ne faut pas quatre bœufs pour les tirer. Cela est d'une grande utilité pour des passages de petites rivières ou pour des canaux, ou pour les communications des armées.

en conduit aisément quatre ; mais il faut les atteler de deux beufs chacun. Dix de nos charrettes gâtent plus un chemin que mille de ces voitures.

Si Ton songe aux inconvénients qui arrivent à cause de notre charroi, on concevra l'utilité et la conséquence d'employer celui-ci. Combien de fois les vivres manquent-ils totalement, parce que les voitures ne peuvent plus arriver? Combien de fois les équipages restent-ils derrière le train d'artillerie et tout le reste, ce qui vous met dans la nécessité de rester là tout court ? Qu'un chemin, soit passablement bon, qu'il pleuve, que deux cents voitures y passent, il sera rompu à ne pouvoir plus s'en tirer : on le raccommode, cent autres voitures le mettront en pire état qu'il n'était : que l'on y mette des fascines, elles seront coupées en moins de rien par nos charrettes, à cause du grand poids qui ne porte que sur deux points.

En général, tout le charroi d'une armée doit être attelé de bœufs, tant à cause de l'égalité du pas que parce qu'il n'y a nulle perte là-dessus ; que l'on trouve des pâtures partout ; et que, lorsqu'il en manque, on en prend d'autres au dépôt des bœufs de l'armée. Avec cela, il ne faut pas beaucoup de harnais. Dès que vous arrivez ou que vous faites halte pour quelque temps, vos bœufs paissent et se nourrissent. C'est la même chose dans l'armée, et cela n'est de nul embarras.

Un homme mène quatre chariots attelés de deux bœufs chacun. Il faudrait douze ou quinze chevaux pour conduire ce que ces huit bœufs mèneront, et le fourrage qu'ils amènent au camp, ils ne le consomment pas comme les chevaux, parce qu'on les envoie à la pâture ; les valets coupent et chargent pendant ce temps-là, et le lendemain ils reviennent. Cela vient sans peine et sans embarras.

Si un de vos bœufs s'estropie, on le tue, on le mange, et on en achète un autre. Toutes ces raisons font que je leur

donne la préférence sur les chevaux pour le charroi. Mais ils doivent tous être marqués, pour que chacun reconnaisse les siens dans les pâtures.

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