DE LA DISCIPLINE MILITAIRE
Après la création des troupes, la discipline est la première chose qui se présente. Elle est Tâme de tout le genre militaire. Si elle n'est établie avec sagesse et exécutée avec une fermeté inébranlable, Ton ne saurait compter avoir de troupes : les régiments, les armées ne sont plus qu'une vile populace armée, plus dangereuse à TEtat que les ennemis mêmes.
Il ne faut pas croire que la discipline, la subordination et cette obéissance servile avilissent lé courage. L'on a toujours vu que, plus la discipline a été sévère, et plus on a exécuté de grandes choses avec les armées dans lesquelles elle était établie.
Bien des généraux croient avoir tout fait lorsqu'ils ont ordonné, et ils ordonnent beaucoup parce qu'ils trouvent beaucoup d'abus. C'est un principe faux : en s'y prenant de cette manière, ils ne remettront jamais la discipline dans des armées où elle s'est perdue ou affaiblie. Il faut ordonner très peu de choses, mais les suivre avec grande attention, et punir sans distinction de rang ni de naissance, et ne point avoir de considérations ; sans cela vous vous faites haïr. On peut être exact, correct, et se faire aimer en se faisant craindre ; mais il faut accompagner la sévérité d'une grande douceur: il ne faut pas qu'elle ait l'air de la fausseté, mais de la bonté.
Il ne faut pas que les châtiments soient rudes. Plus ils seront doux, et plus promptement vous remédierez aux
abus, parce que tout le monde concourra à les faire ces&er.
On a une méthode pernicieuse en France, qui est de toujours punir de mort. Un soldat qui est pris en maraude est pendu : cela fait que personne ne Tarrôte, parce que chacun répugne affaire mourir un misérable pour avoir été chercher souvent de quoi vivre. Si on le remettait simplement au prévôt; qu'il y eût une chaîne, comme aux galères; qu'il fût condamné au pain et à Teau pour un, deux ou trois mois ; qu'on lui fît faire les ouvrages qui se trouvent toujours à faire dans une armée, et qu'on le renvoyât à son régiment la veille d'une affaire, ou lorsque le général le jugerait à propos, tout le monde concourrait à cette punition : les officiers des grand'gardes et des postes avancés les arrêteraient par centaines ; et bientôt il n'y aurait plus de maraude, parce que tout le monde courant dessus y tiendrait la main.
A présent, il n'y a que les malheureux de pris. Le grandprévôt et tout le monde, quand ils en voient, détournent la vue. Le général crie à cause des désordres qui se commettent : enfin le grand-prévôt en prend un, il est pendu; et les soldats disent qu'il n'y a que les malheureux qui perdent. Est-ce conserver la discipline ? Non. C'est faire mourir des hommes sans remédier au mal.
Ah ! l'on dira que les officiers en laisseront également passer aux postes. Il y a un remède à cet abus. Il n'y a qu'à faire interroger les soldats que le grand-prévôt aura pris dehors, leur faire déclarer à quels postes ils ont passé, et envoyer dans les prisons, pour le reste de la campagne» les officiers qui y commandent. Cela les rendra bientôt vigilants, attentifs et inexorables; mais, lorsqu'il s'agit de faire mourir un homme, il y a peu d'officiers qui ne risquent deux ou trois mois de prison.
Il y a des choses d'une grande conséquence pour la discipline, auxquelles on ne fait point d'attention, et que les
officiers tournent en ridicule; ils traitent même de pédants ceux qui les font exécuter.
Par exemple, ils tournent en ridicule, en France, l'usage introduit chez les Allemands de ne pas toucher aux che vaux morts. Il est cependant très prudent et très sage, s'il n'était pas outré. On a voulu empêcher par là, dans les armées, les soldats de se jeter sur la charogne et d'en manger, ce qui, outre la malpropreté, est très malsain. Gela ne les empêche pas, dans des sièges, et lorsque le cas le requiert, de tuer leurs chevaux et de les mauger. Que l'on juge il présent si l'infamie que l'on y a attachée est utile ou non.
On reproche la bastonnade aux Allemands : elle est établie chez eux comme châtiment militaire. Chez eux, un officier qui injurie un soldat, qui lui donne des soufflets ou des coups de fouet, est cassé sur la plainte du soldat, et l'officier est obligé de lui en faire satisfaction l'épée à la main, si le soldat l'exige, lorsqu'il n'est plus sous son commandement, sans quoi l'officier est déshonoré. Il en est dé même dans tous les grades militaires, et l'on voit souvent des généraux faire satisfaction, l'épée à la main, à de simples officiers, après que ceux-ci ont quitté le service : ils ne sauraient le refuser sans se déshonorer.
En France, on ne fait pas de difficulté de souffleter les soldats, de leur donner des coups de bâton, parce que le propos de libertinage a détruit cette punition militaire. Il en faut cependant, et de promptes, qui ne soient ni flétrissantes ni déshonorantes. Que l'on balance maintenant les deux usages, et que l'on juge celui qui va plus au bien du service et où le point d'honneur est le plus ménagé.
Il en est de même pour la discipline des officiers.
Les Français reprochent aux Allemands le prévôt et les fers ; les Allemands leur reprochent la prison et les cordes. On ne mettra jamais un officier allemand dans une prison,
ni on ne le livrera entre les mains d'un geôlier, où il est avec des gens qui ont volé et qui peut-être seront roués dans peu. Il y a un prévôt à chaque régiment; et c'est toujours un vieux sergent à qui Ton donne cet emploi, eu égard à ses services. A Tégard des fers, je ne les ai jamais vu donner que lorsque les affaires étaient criminelles. J'en ai vu chez les Français qui étaient liés avec des cordes. Un officier français ne fera point de difficultède lier un soldat avec des cordes, de lui mettre les olivettes : un Allemand n'y touchera jamais. Les soldats français mènent les patients au supplice : les Allemands les livrent au bourreau qui les lie ; de ce moment, aucun soldat ne touche un patient, et ils n'accompagnent le patient, le bourreau et le confesseur, que pour contenir la populace. Que l'on balance encore ces méthodes, et je crois que l'on reviendra des préjugés qu'il ne faut jamais prendre sans en avoir examiné les causes.
Après avoir exposé mes idées sur l'infanterie et la cavalerie, sur la manière de combattre et sur la discipline, ce qui est, pour ainsi dire, la base et les fondements de l'art militaire, je dois entrer dans des parties plus sublimes. Peu de gens m'entendront peut-être; mais j'écris pour les connaisseurs et pour m'instruire moi-même par leur critique. Ils ne doivent pas être offensés de l'assurance avec laquelle j'expose mes idées. C'est à eux à les rectifier; et c'est le fruit que j'attends de cet ouvrage.