‹ Mes rêveriesChapitre 19 sur 29 · DE LA DÉFENSE DES PLACES · texte numérisé non relu

DE LA DÉFENSE DES PLACES

Je m'étonne toujours comment on ne revient pas de l'abus de fortifier les villes. Ce propos paraîtra extraordinaire, et je dois le justifier.

Examinons premièrement Tutilité d'une forteresse.

Elle sert à couvrir un pays, à obliger Tennemi de Tattaquer avant de passer outre, à s'y retirer avec des troupes, à les y mettre à couvert, à y former des magasins, à y mettre en sûreté pendant l'hiver les troupes, l'artillerie, les munitions, etc.

Si l'on examine ces choses, l'on trouvera qu'il est avantageux qu'elles soient placées aux confluents des rivières, parce que, pour les investir, il faut partager les armées en trois corps différents, que l'on peut battre un de ces trois corps avant qu'il soit secouru des deux autres, qu'avant l'investissement l'on a toujours deux côtés libres, et qu'il est impossible que l'ennemi forme cet investissement dans un jour, qu'il faut l'attirail de trois ponts, et que l'on a les hasards pour soi : je veux dire les orages qui les cassent et les inondations qui arrivent ordinairement l'été.

Outre cela, en occupant un tel poste, l'on est maître du pays, l'étant des rivières; on empêche les courses, et l'on a la facilité de les ravitailler aisément, d'y former des magasins, d'y transporter des munitix)ns et toutes les choses nécessaires à la guerre.

Au défaut des rivières, l'on trouve des endroits fortifiés par la nature, dont il est presque impossible de faire l'investissement, que l'on ne peut attaquer que par un endroit, qui avec un peu de dépense pourraient se rendre pour ainsi dire imprenables ; d'autres qui, par le moyen des écluses, peuvent s'inonder à plusieurs lieues à la ronde. Il n'y a per sonne qui ne convienne qu'il se trouve de pareilles situations, et que, en ajoutant l'art à la nature, l'on n'en fasse des places imprenables ; car je compte la nature infiniment plus forte que l'art. Pourquoi donc n'en pas profiter?

Peu de villes ont été fondées à ces fins : le négoce a causé leur augmentation, et le hasard a choisi leur situation. Ces villes, par la succession des temps, se sont accrues ; les

bourgeois les ont enceintes de murailles, pour se défendre contre les courses des ennemis, et pour se garantir des troubles intestins qui agitent les États.

Jusque-là tout est dicté par la raison : les bourgeois les ont fortifiées pour leur conservation; ils les oai défendues.

Mais pourquoi les princes se sont-ils avisés de les fortifier? Cela pouvait avoir quelque apparence de raison» du temps que la chrétienté vivait dans le barbarisme, que Toin faisait des esclaves les uns sur les autres, et que Ton dévastait les pays; mais à présent que Ton fait la guerre avec plus de modération, qu'est-ce que Ton a à craindre? Est-ce qu'une ville qui sera enceinte d'une bonne muraille, d'un boulevard, où Ton mettrait trois ou quatre cents hommes de garnison joints à la bourgeoisie, avec quelques pièces de canon de fer, ne sera pas aussi bien en sûreté que s'il y avait plusieurs milliers d'hommes? Car je soutiens que ces troupes ne se défendront pas plus longtemps que ces quatre cents hommes, et que la capitulation pour les bourgeois n'en sera pas meilleure.

Outre cela, qu'est-ce qu'en fera l'ennemi, quand elle sera prise? La fortifiera-t-il? Je pense que non. Ainsi il se contentera d'une contribution, et passera outre ; peut-être même ne l'assiègera-t-il pas, parce qu'il ne saurait la conserver. De se hasarder d'y laisser une petite garnison, c'est ce qu'il ne fera jamais; et d'y en mettre une grosse, encore moins, parce qu'elle ne serait point en sûreté.

Une raison plus forte encore me persuade que les villes fortifiées sont de mauvaise défense. C'est que, supposé que Ton fasse un magasin de vivres pour trois mois de garnison, dès qu'elle est investie, il n'y a pas pour huit jours de vivres, parce que l'on n'a pas compté sur vingt, trente ou quarante mille bouches qu'il faut nourrir, par la raison que les habitants de la campagne s'y réfugient avec leurs effets, et augmentent le nombre des bourgeois. Les riches-

ses d'un prince ne s'étendent pas à faire de pareils magasins dans toutes les placesî qui sont en risque d'être attaquées et de les renouveler tous les ans; et quand il aurait la pierre philosophale, il ne le pourrait pas, parce qu'il mettrait la famine dans le pays.

J'entends dire à quelqu'un : « Je mettrai à la porte les bourgeois qui ne pourront faire leur provision. » C'est une désolation pire que celle que peut causer l'ennemi : car combien y en a-t-il dans une ville qui ne vivent qu'au jour la journée? Outre cela, est-on sûr que l'on sera investi? Et quand on l'est, l'ennemi laissera-t-il tranquillement retirer cette multitude? Il la rechassera dans la ville. Qu'estce que fera monsieur le gouverneur? Laissera-t-il mourir de faim ces misérables? Pourra-t-il justifier cette conduite devant son souverain? Que fera-t-il donc? Il faudra qu'il leur fasse part de son magasin, et qu'il se rende au bout de huit ou quinze jours.

Car, supposé qu'il y ait dans une ville 5.000 hommes de garnison, qu'il y ait outre cela 40.000 bouches, que le magasin soit pour trois mois; les 45.000 bouches mangeront en un jour ce que les 5.000 auraient mangé en neuf : ainsi la place ne peut tenir qu'aux environs de dix à douze jours. Mettons qu'elle en tienne vingt; ce n'est pas la peine de l'attaquer : elle est obligée de se rendre d'elle même, et tous les millions qu'on a employés pour la fortifier sont une dépense inutile.

Il me semble que ce que je viens de dire doit bien persuader des défauts irrémédiables des villes fortifiées, et qu'il est plus avantageux pour un souverain d'établir ses places d'armes dans des endroits aidés de la nature, et avantageux pour couvrir un pays, que de fortifier des villes avec des dépenses immenses, ou d'augmenter leurs fortifications. Il faudrait au contraire, après en avoir établi d'autres, les raser toutes jusqu'aux remparts. Du moins

faudrait-il ne plus songer à en fortifier, et employer cet argent à en construire de nouvelles.

Quoique ce que je dis là soit fondé sur la raison, je ne pense pas que personne s'en avise, tant l'usage est une belle chose, et tant il a de puissance sur nous! Une place comme je la suppose peut tenir plusieurs mois de tranchée ouverte, et même des années, parce que la bourgeoisie ne l'embarrasse pas, et que, lorsqu'il y a des vivres, l'on sait combien le siège en doit durer.

Les sièges que l'on a faits en Brabant n'auraient point eu de succès si rapides, si les gouverneurs n'avaient calculé le temps de leur résistance avec celui de la durée de leurs vivres. C'est pourquoi ils désiraient, autant que les ennemis, que la brèche fût bientôt prête, pour pouvoir se rendre honorablement ! Malgré cette bonne volonté mutuelle, j'ai vu plusieurs gouverneurs être obligés de se rendre sans avoir eu l'honneur de sortir par la brèche !

Je ne m'étendrai pas fort au long sur ce qui regarde la manière de défendre les places, parce que je ne prétends pas dans cet ouvrage traiter toutes les parties de la guerre en détail. Mon intention est simplement d'exposer celles de mes idées qui me paraissent neuves.

J'ai remarqué, dans les sièges, que, dès les commencements, l'on garnit beaucoup le chemin couvert, que l'on en fait un grand feu de mousqueterie, et que ce feu ne fait pas un grand dommage. Gela ne vaut absolument rien, parce que l'on fatigue les troupes de façon qu'on les excède. Le soldat que l'on fait tirer toute la nuit s'ennuie; son fusil se crasse, se démantibule, et il passe le lendemain une partie du jour à le nettoyer et à Je rajuster, à faire des cartouches : enfin cela lui emporte tout le repos qu'il devrait prendre, chose qui est d'une conséquence infinie et qui entraine après soi, si l'on n'y fait grande attention, des maladies et un dégoût auxquels la bonne volonté ne résiste pas.

C'est cependant sur les fins d'un siège où il faut marquer le plus de vigueur, parce que c'est alors qu'il est question des coups de n»iin, et que, plus vous marquez de vigueur, et plus l'ennemi se dégoûte ; parce qu'alors les maladies se mettent dans son camp, que les fourrages et les vivres lui manquent, et enfin que toutijoncourt à sa ruine, ce qui décourage et officiers et soldats. Si, avec cela, ils sentent que la résistance devient plus forte qu'elle n'était, et qu'elle augmente à mesure qu'ils se flattent de la voir diminuer, ils ne savent plus où ils en sont, et se dégoûtent totalement. C'est pourquoi il faut réserver les meilleures troupes pour les coups de main, ne leur pas seulement permettre de mettre le nez sur le rempart, et surtout ne point faire faire des veilles à ces troupes-là ; mais, dès qu'elles ont fait leur expédition, les renvoyer dShs leurs casernes, dans leurs souterrains, ou bien où on les aura logées.

Mais, pour en revenir au feu du chemin couvert ou des remparts sur les travailleurs, pendant la nuit, ce n'est presque que du bruit.

11 vaut beaucoup mieux placer vers la fin du jour beaucoup de canons à barbettes, soit dans le chemin couvert, soit sur les remparts; les aligner avec de la craie sur les batteries, pour les faire tirer dans les environs où l'on croit qu'il en est besoin, et tirer ainsi toute la nuit; puis les ôter à la pointe du jour. Ce feu est de tous le plus meurtrier, parce qu'il perce et gabions et fascines; que les blessures en sont mortelles, les balles étant grosses comme des noix ; que ces balles balayent continuellement toute la largeur de la tranchée, vont par bonds et ricochets bien loin par delà. Le canon de l'ennemi ne saurait le faire taire pendant la nuit ; et cela tue comme mouches les Travailleurs et ceux qui mènent le canon sur les batteries.

Enfin, pour servir douze pièces de canon ainsi disposées, il ne faut que trente-six soldats et douze canonniers ; et je

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me persuade qu'ils feront plus de mal que mille hommes à qui Ton aurait fait passer la nuit à. tirer dans le chemin couvert. Pendant ce temps, vos troupes se reposent tranquillement et sont, le lendemain, en état de relever les postes ou d'être employées au travail.

Que Ton ne m'allègue point que cela consomme de la poudre : les soldats en gaspillent plus, pendant la nuit, qu'ils n'en tirent, et, quand cela serait, il n'y a qu'à tirer avec moins de pièceâ : il en résultera toujours un avantage, qui est que vos troupes seront moins fatiguées, et que, par conséquent, vous aurez moins de malades : car rien n'en cause tant que les veilles.

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