RÉFLEXIONS SUR LA GUERRE EN GÉNÉRAL
Bien des gens sont dans l'opinion qu'il est avantageux d'être de bonne heure en campagne. Ils ont raison, lorsqu'il est question d'occuper un poste important; sans cela, il me semble qu'il ne faut pas tant se presser, et tâcher d'y rester plus longtemps. Qu'importe que l'ennemi fasse des sièges ? Il s'affaiblira à mesure qu'il en fera, et si vous vous mettez à ses trousses vers l'automne avec une armée bien ménagée et en bon état, vous le ruinerez.
J'ai toujours remarqué que, durant une campagne, les armées fondent d'un tiers, quelquefois de la moitié, et que le cavalier surtout était dans un piteux état au com-
(1) Je prends les objets comme ils se présentent à mon idée ; ainsi on ne doit pas être surpris si je quitte le chapitre de la fortification pour y revenir après : c'est parce que j'ai cru cette digression nécessaire ici, avant que d'entrer plus particulièrement dans ce qui regarde chaque chose.
mencement d'octobre, c'est-à-dire hors d'état de tenir la campagne. Je voudrais jusqu'alors me tenir couvert, inquiéter l'ennemi par des détachements, et, sur les fins d'un bon siège, me mettre à ses trousses : je crois que j'en aurais bon- marché, et qu'il songerait bientôt à se retirer, ca qui peut-être ne lui serait pas tout-à-fait aisé devant des troupes bien ménagées et bien complètes : il pourrait bien y laisser ses bagages, son canon et une partie de sa cavalerie, avec tout son charroi, ce qui ne lui faciliterait pas le moyen d'être, l'année d'ensuite, de si bonne heure en campagne. Peut-être même n'oserait-il pas reparaître. C'est l'affaire d'un mois: et. puis l'on s'en retourne dans ses quartiers sans être trop délabré, et l'ennemi est abîmé ; . car huit jours de plus seulement le ruinent quelquefois. L'on trouve dans ce temps-là les granges pleines, du sec partout, et l'on a peu de maladies.
L'on peut même alors tourner ses pas d'un autre côté, subsister tout l'hiver dans le pays ennemi. La saison de l'hiver n'est point à craindre pour les troupes, comme on le croit. J'ai fait des campagnes dans des climats affreux pendant plusieurs hivers; les hommes et les chevaux se portaient bien. Il n'y a point de maladies à craindre, les fièvres n'y régnent jamais comme en été, et les chevaux sont en bon état.
Il y a telle situation qui vous permet de cantonner vos troupes : elles y sont en sûreté, les vivresj|^ondent; le tout est de savoir les faire venir. On ne vit point aux dépens de son maître : au contraire, un habile général peut tirer par les contributions de quoi faire subsister l'armée la campagne d'après. Le soldat vit à l'aise, il est joyeux et content, parce qu'il n'est point fatigué, qu'il est bien logé, bien chauffé et qu'il a abondance de tout. Mais pour cela il faut savoir tirer les vivres et l'argent de loin, sans fatiguer les troupes. Si l'on fait de gros détachements, ils
sont en risque d*être attaqués et enlevés ; cela fatigue les troupes et ne produit pas beaucoup.
Pour y remédier, il faut envoyer des lettres circulaires dans les pays que Ton veut faire contribuer, et faire savoir qu'en tel temps il sortira des partis qui mettront le ftu chez ceux qui ne se seront pas pourvus des quittances de la taxe imposée, qui doit être modique.
Ensuite Ton choisira des officiers intelligents, que Ton enverra avec des partis de vingt-cinq à trente hommes, qui auront ordre de ne marcher que de nuit, de ne faire aucun dégât, sous peine de la vie. En rendre l'officier responsable et leur donner à chacun un certain nombre de villages à visiter. Quand ils seront arrivés sur les lieux, et qu'il sera tepips de savoir si ces villages ont payé, ils enverront le soir un sergent, avec deux hommes, savoir chez le principal du li-eu s'il est pourvu d'une quittance. S'il ne l'est pas, celui qui conduit le parti doit sur-le-champ se montrer avec sa troupe, et mettre le feu à une maison, avec menace de revenir et d'en brûler davantage. Ne point piller, ni prendre la somme exigée, ni une plus grande : mais passer outre.
Avant que de rentrer dans les quartiers, tous les partis doivent se rendre en un certain lieu ; là il faut faire fouiller et pendre sans miséricorde ceux qu'on trouvera s'être emparés de la moindre chose. Si, au contraire, ils ont fidèlement suivies ordres qu'on leur a donnés, ils doivent être récompensés : moyennant quoi, cette méthode de faire contribuer deviendra familière aux troupes, et le pays à cent lieues à la ronde apportera et vivres et argent en abondance : l'on ne fatiguera point les troupes. Une vingtaine de partis par mois feront toute la besogne. Ces partis ne sauraient être découverts, quelque perquisition que l'ennemi en fasse; et comme c'est un mal que l'on sent, et que l'on ne saurait voir que lorsqu'il fait son effet, il aug-
mente Teffroi, et personne ne dort en repos qu'il n'ait payé, quelque défense que f ennemi fasse : les habitants se délivreront de cette crainte en payant.
IJne grosse exécution, je veux dire un gros corps en exécution, embrasse peu de pays, et met le trouble partout où il se trouve : les habitants cachent leurs effets, leurs bestiaux ; et dans cet état Ton en tire peu, parce qu'ils sentent bien que l'on ne saurait demeurer longtemps, qu'ils espèrent du secours, et qu'ils vont le chercher eux-mêmes, ce qui, bien souvent, est cause que ces corps sont obligés de se retirer à la hâte, sans avoir beaucoup opéré, et que l'on y laisse toujours quelqu'un. Lorsque les choses vont au mieux, celui qui commande le détachement, soit crainte, soit prudence, ou intérêt propre, fait une composition telle quelle avec les habitants et ne ramène que des troupes harassées, en mauvais état, quelques vivres, peu d'argent. Voilà le succès qu'ont ordinairement les contributions : au lieu que, de la façon dont je le propose, tout vient à bien, et de lui-même.
Gomme on ne fait payer que tant par mois, les habitants s'entr'aident, et peuvent fournir d'autant plus qu'ils ne sont pas troublés par la présence des troupes, qu'ils ont du temps devant etix, et qu'ils ne voient aucifti remède pour éviter d'être brûlés, s'ils ne satisfont. Enfin, l'on embrasse un pays immense : les plus éloignés fondent leurs denrées pour apporter de l'argent, et les plus voisins apportent des vivres : car il faut toujours laisser le choix.
Il faut que ces partis jouent de malheur, ou que ceux qui les conduisent ne sachent pas leur métier, pour être découverts; car avec un parti de vingt-cinq hommes Ji pied l'on peut passer un royaume sans être pris ; il chemine dès qu'il est découvert, et une armée ne le prendrait pas.
La dernière guerre a fait voir la vérité de ce que je dis. L'année 1710, je fus attaqué entre Bruxelles et Malines par
un parti français. Trois jours après, un autre de cinquante hommes entra en plein jour dans Alost, qui est à cinq lieues de Bruxelles et me prit des équipages sur la place. Il y avait pendant ce temps-là quinze cents hommes à la porte de la ville, qui attendaient les billets de logement qui se faisaient à Thôtel de ville. Je pensai y être pris. L'on n'osait aller par Ja barque de Bruxelles à Anvers sans un passeport dans sa poche, parce qu'elle était arrêtée deux ou trois fois tous les jours : personne n'osait aller se promener dans les faubourgs de Bruxelles, Louvain, Anvers, Malines, sans être muni de passeport. Cependant les alliés étaient les maîtres de toute la Flandre; Lille, Tournai, Mons, Douai, Gand, Bruges, Ostende, et toute la barrière étaient à eux. Il y avait cent quarante mille hommes de troupes dans ces différentes garnisons ; c'était au cœur de l'hiver : cependant les partisans français étaient partout.
Gela prouve bien la possibilité de ce que j'avance, et me persuade que le succès en est infaillible.
NIANiERE DE CONSTRUIRE DES FORTS
Nous l'emportons sur les Romains dans l'art de fortifier les places; mais il s'en faut bien que nous soyons parvenus au point de la perfection. Je ne suis pas bien savant; mais la grande réputation de monsieur Vauban et de monsieur Gœhorm ne m'en impose point. Ils ont fortifié des places avec des dépenses énormes, et ne les ont pas rendues plus forte*. La promptitude avec laquelle on les a prises en est une preuve.
Il y a des ingénieurs modernes, à peine connus, qui ont
profité de leurs fautes et les surpassent infiniment; mais
Is ne font que tenir un milieu entre les défauts de la for-
tification de ces messieurs et le point de perfection auquel il faut tâcher de parvenir.
J*ai fait le plan et les profils d'un fort octogone, et j'ai calculé le temps auquel quatre mille huit ceûts hommes pourront le construire. Tout l'ouvrage peut être fait dans cent onze heures trois quarts ; et, à dix heures par jour, en onze jours une heure trois quarts.
Bien que tous ces calculs soient réels, l'on ne doit cependant pas y compter pour la pratique, et je ne les ai faits que pour donner une idée de détermination à des choses incertaines : en y ajoutant le double ou le triple*de temps, l'on ne saurait se tromper,*et la conséquence n'en est pas bien grande.
Quant à la manière d'employer les travailleurs, la plus avantageuse est de faire travailler par quarts, c'est-à-dire de les faire relever toutes les trois heures ; alors le travail est continuel, toutes les troupes sont employées sans être fatiguées, et avec vigueur, car le soldat qui ne travaille que trois heures par jour peut être pressé. Mais cela doit se faire au son du tambour, en cadence. C'est ainsi que les Laoédémoniens sous Lysandre, avec un détachement de trois mille hommes, détruisirent au son de la flûte, en six heures de temps, le port de Pirée. Il nous est même resté quelque semence de cette méthode de travailler, et il n'y a que peu d'années que l'on fit faire aux forçats des galères à Marseille un grand remuement de décombres mêlés de poutres énormes, en cadence et au son du tambourin.
Il faut, dans les ouvrages terrassés, autant qu'il se peut, faire jeter les terres à la pelle, de berme en berme, ou de relais en relais. Le brouettage a plusieurs inconvénients :
lo La dépense du fonds des brouettes, leur entretien, et l'embarras de les voiturer;
2» Les rampes douces, qu'il faut pratiquer pour voiturer les terres, allongent considérablement la marche, qui n'est
jamais égale et sans embarras, que lorsque le fort soldat règle la sienne sur celle du plus faible.
Le soldat peut facilement jeter sa pelletée déterre à neuf pieds de habteur, et même à douze : lorsqu'il ne peut pas faire cette manœuvre, il faut la lui faire porter à la hotte, auquel cas, on divise les terrassiers en deux parties : une qui pioche et charge, et Tautre qui transporte. Les pionniers observent en fouillant de laisser des banquettes, sur lesquelles l^s hotteurs s'asseyent, ainsi que leur hottes, et ils se reposent pendant que les pionniers chargent : après quoi ils partent et vont les décharger aux endroits marqués. Mais tout cela doit se fafre en cadence, et au son de quelque instrument.