DE LA GUERRE DES NIONTAGNES
Ceux qui font la guerre dans les montagnes ne doivent jamais se hasarder de passer dans des gorges, sans auparavant être les maîtres des hauteurs ; alors toutes les embuscades cessent,* et Ton passe en sûreté. Sans cela, on court grand risque de s'y voir assommer et d'être réduit à retourner sur ses pas, non sans grande perte; et quelquefois Ton y périt avec tout son monde, sans pouvoir se sauver. Si l'on trouve les passages occupés, ainsi que les hauteurs, il faut faire mine de les vouloir forcer, pour attirer l'attention de l'ennemi, et chercher quelque autre part un chemin. Gelaf déconcerte l'ennemi; il n'a point compté là-dessus; il ne sait plus quelle disposition faire, parce qu'il craint lui-même, et bien souvent il abandonne tout. Quelque affreuses que paraissent les montagnes, l'on y trouve des passages en cherchant. Les hommes qui les habitent ne les connaissent pas eux-mêmes, parce que la
nécessité ne les a pas obligés à les chercher; et il n'en faut jamais croire les habitants, qui ne connaissent les choses de leur pays que par tradition : j'ai souvent reconnu leur ignorance et Timposture de leurs récits. Il faut, en pareil cas, chercher et voir soi-même, ou employer des gens qui ne s'effraient point des difficultés. On trouve presque toujours, lorsqu'on cherche ces choses; et l'ennemi, qui luimême ne les connaît pas, ne sait quelle mesure prendre, et il s'enfuit parce qu'il n'a compté que sur les choses ordinaires, qui sont les chemins praticables.
DES PAYS COUPÉS OU RENIPLiS DE HAIES ET DE FOSSÉS
Comme l'ennemi, dans ces sortes de pays, est aussi embarrassé qu'on le peut être, l'on a peu à craindre : ce sont des affaires de détail qui ne décident de rien, et où le plus opiniâtre l'emporte. Il n'y a qu'une chose à observer, c'est d'avoir ses derrières libres pour pouvoir faire des détachements et se retirer en cas de besoin. C'est là où l'habileté de bien savoir placer son canon sert merveilleusement bien. Comme l'ennemi n'oserait bouger des postes qu'il occupe, on le canonne à l'aise ; s'il les abandonne, la retraite n'est pas toujours heureuse, et l'on a quelquefois le bonheur de l'entamer. En tout, ces affaires ne sont jamais bien décisives, et doivent être réglées sur la situation des lieux; ainsi l'on ne saurait prescrire aucune méthode là-dessus. Il faut cependant observer, comme une règle, de pousser toujours devant soi et sur les flancs de la marche, lorsque l'on marche dans ces pays-là, des détachements de cent hommes, soutenus du double, et ce double du triple, pour être à couvert et en sûreté.
Un détachement de six cents hommes va arrêter sur cul une armée, parce que, sur des chaussées bordées de haies et de fossés,, telles que Ton en trouve en Italie et dans tous les pays gras et aquatiques, Ton présente le môme front à Tennemi. La moindre maison fait fortification et soutient un combat très rude, ce qui vous donne le temps de vous reconnaître et de faire une disposition ; car, dans ces sortes de pays-là, il faut prendre garde aux surprises.
Un partisan qui aura Tesprit audacieux vous fera, avec trois ou quatre cents hommes, un désordre affreux, et vous attaquera fort bien une armée. S'il coupe les équipages à rentrée de la nuit, il en emmènera une grande partie, sans qu'il risque grand'chose, parce qu'il se retire entre deux fossés et qu'il fait ferme à la queue; s'il est poussé, il longe tout du long des chariots, et, la première maison qu'il trouve, il vous arrête sur cul : pendant ce temps-là, ce qu'il vous a pris d'équipages coule et gagne pays.
S'il vous fait ce tour-là dans votre cavalerie, il y mettra un désordre épouvantable. C'est pourquoi il faut toujours pousser des détachements sur toutes les avenues de votre marche. Et il ne les faut pas faibles, car il n'est pas question d'être averti : il faut combattre, et jusqu'à la mort ; car sans cela il arrive des choses déshonorantes, si vous avez affaire à un général ennemi qui ait le sens commun, parce qu'il aura bientôt trouvé des gens dans son armée qui auront l'esprit pénétrant et hardi, et qui voient les choses telles qu'elles sont.