‹ Mes rêveriesChapitre 22 sur 29 · DES PASSAGES DE RIVIERES · texte numérisé non relu

DES PASSAGES DE RIVIERES

Il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien d'empêcher l'ennemi de passer une rivière, et il le peut plus aisément en venant pour vous attaquer qu'en voulant se retirer devant

VOUS. Dans Tun de ces cas, il vous montre sa tête, et la soutient d'une bonne disposition et d'un grand feu d'artillerie; et, dans l'autre, il vous montre sa queue qui n'est pas toujours si aisée à retirer, d'autant plus que Ton se presse, et que jamais l'on ne fait cette disposition avecfiutant de soin que pour attaquer, et on ne l'exécute pas avec autant d'attention, tout le monde devenant négligent là-dessus ou d'une espèce de timidité qui fait que vous êtes à moitié battu. Il serait difficile de donner une bonne raison de cela, et on la doit chercher dans le cœur des hommes qui est machinal.

Il y a encore une autre sorte de passages de rivières, qui sont ceux qui se font en prêtant le flanc. Avant la bataille de Turin, M. le prince Eugène passa ainsi trois rivières en deux jours, en présence de M. le duc d'Orléans, et en lui prêtant le flanc. Le terrain était de plain-pied d'une armée à l'autre, et c'était bien là l'occasion de le combattre avec des troupes même inférieures ; on n'en fit cependant rien, et l'on fut forcé et contraint de lever le siège de Turin.

En pareil cas, si on ne lève pas à propos le siège pour marcher à l'ennemi, celui qui vient au secours a toujours l'avantage de son côté, parce que l'affaire n'est jamais une affaire générale pour lui, mais bien pour celui qui est attaqué; parce que l'attaquant a toutes ses troupes rassemblées dans un endroit resserré entre deux rivières, ses flancs en sûreté, et est sur une grande profondeur; et que celui qui investit une place est au large, et ne peut garder ses entre deux de rivière que par un nombre médiocre de troupes : si elles sont battues, toute l'enceinte en est ébranlée; on les prend en flanc, et la déroute s'y met bientôt. Si l'on balance un moment dans ces sortes de cas, on est perdu. Quelquefois aussi l'ennemi ne fait cette montre que pour donner de la jalousie, pour vous faire dégarnir vos postes, afin de pouvoir jeter du secours dans

la place. C'est là Thabileté du général, de savoir distinguer le vrai d'avec l^faux.

Le plus sûr est de ramasser toutes ses troupes dans le même terrain où Tennemi est, de laisser des corps de troupes aoua. les armes à Tentour de la circonvallation, pour pouvoir les transporter, et attaquer ce qui se présente pour entrer dans la place. Mais il ne faut pas rester les bras croisés, comme si Ton était enchanté dans une circonvallation, et voir passer à une armée une rivière devant soi, où Tennemi présente le flanc des deux côtés : on n'a qu'à choisir sur lequel des deux l'on veut tomber; et il y a apparence que Ton en aura bon compte.

A l'affaire de Denain, M. le maréchal de Villars était perdu, si M. le prince Eugène avait marché à lui, parce qu'il lui prêtait le flanc, et qu'il passait une rivière en sa présence. Le prince Eugène ne put jamais se figurer qiîe le maréchal fît cette manœuvre en sa présence, et c'est ce qui le trompa. Le maréchal de Villars avait très adroitement masqué sa marche. Le prince Eugène la regarda et l'examina jusqu'à 11 heures, sans y rien comprendre. Toutes les troupes étaient sous les armes ; il n'y avait qu'à marcher^n avant et l'armée française était perdue, parce qu'elle prêtait le flanc, et qu'une grande partie avait déjà passé l'Escaut. Le prince Eugène dit, à 11 heures : « Je crois quHl vaut mieux aller dîner », et fit rentrer les troupes. A peine était-il à table que mylord d'Albermarle lui fit dire que la tête de l'armée française paraissait de l'autre côté de l'Escaut, et faisait mine de vouloir l'attaquer : il était encore temps de marcher à l'armée de France ; un grand tiers de cette armée aurait été perdu. Le prince Eugène donna ordre à quelques brigades de sa droite de se rendre aux retranchements de Dengjn, qui était à quatre lieues de là; pour lui, il s'y transporta à toutes jambes, ne pouvant croire encore que c'était la tête de l'armée de

France. Enfin il la voit, et lui voit faire sa disposition pour l'attaquer : dans le moment, il jugea le retranchement de Denain lorcé.

On m'a dit (car je n'y étais pas) qu'il avait examiné l'ennemi pendant un moment et qu'il avait mordu de dépit dans son gant. Quoi qu'il en soit, il donna sur-le-champ ordre que l'on retirât la cavalerie qui était dans ce poste.

Les effets que produisit cette affaire sont inconcevables : elle fit ui* différence de plus dé* cent bataillons sur les deux armées, car le prince Eugène fut obligé de jeter des garnisons dans toutes les places voisines, p^rce que le maréchal, voyant que les alliés ne pouvaient plus faire de sièges, tous leurs magasins étant pris, tira des garnisons voisines plus de cinquante bataillons qui grossirent tellement son armée, en comparaison de la diminution de celle des alliés, que le prince Eugène n'osa plus tenir la campagne, et qu'il fut obligé de jeter tout son canon au Quesnoy, qui y fut pris.

A l'égard des passages des rivières de vive force, je crois qu'il n'est guère possible de les empêcher, parce qu'ils sont ordinairement soutenus d'un si grand feu de canon, qu'il est impossible d'empêcher qu'une tête ne passe, ne se retranche, et ne fasse un ouvrage pour couvrir la tête du pont. Il n'y a rien à faire pendant le jour ; mais, pendant la nuit, on peut attaquer cet ouvrage, et, s'il se trouve que ce soit dans le temps que l'armée ennemie commence à passer dessus, la confusion se met partout ; ce qui est passé est perdu, et l'on fait rebrousser chemin au reste. Mais il faut y aller en force. Si vous laissez passer la nuit, vous trouverez le lendemain toute l'armée passée; alors ce n'est plus une affaire de détail, mais une bataille entière, qu'il ne convient pas toujours aux affaires d'un État de hasarder.

Il y a une quantité d'inventions et de ruses pour le pas-

sage des rivières, que chacun emploie selon qu'il est plus ou moins habile et plus ou moins ingénieux.

Puisque je suis sur les affaires de détail, il faut que je dise ce que c'est que de donner le haraux : il n'y a que peu de partisans qui le sachent.

Donner le haraux est une manière d'enlever les chevau^x de la cavalerie à la pâture et au fourrs^ge, qui est très plaisante. On se mêle déguisé, à cheval, parmi les fourrageurs ou les pâtureurs, du côté que l'on veut fuir. On commence à tirer quelques coups. Ceux qui doivent serrer à la queue y répondent à l'autre extrémité de la pâture ou du fourrage, puis l'on se met de toute part à courir vers l'endroit où l'on veut amener les chevaux, en criant et tirant. Tous les chevaux se mettent à fuir de ce côté-là, couplés ou non couplés, arrachent les piquets, jettent à bas leurs cavaliers et la trousse, s'arrachent de leurs mains, et, fussentils cent mille, on les amène ainsi plusieurs lieues : on entre, en courant, dans un endroit entouré de haies ou de fossés, où l'on arrête sans faire de bruit, et puis les chevaux se laissent prendre tranquillement. C'est un bon tour à jouer à l'ennemi, et qui le désole. Je l'ai vu jouer une fois : mais comme tout s'oublie, je pense bien que personne n'y songe à présent.

Le jour que se donna le combat de Denain, l'affaire finie, la cavalerie française avait mis pied à terre; et le maréchal de Villars passant le long de la ligne, comme il était toujours gai, parlant à des soldats d'un régiment de la droite, il leur dit : « Eh bien, mes enfants! nous les avons battus! )) Quelques-uns se mirent à crier « Vive le roi! » et à jeter leurs chapeaux en l'air : toute la ligne se mit à crier, à jeter les chapeaux en l'air et à tirerj la cavalerie s'en mêla : cela effraya tellement les chevaux, qu'ils s'arrachèrent des mains des cavaliers et qu'ils s'enfuirent tous. S'il y avait eu quatre hommes qui eussent couru devant

eux, ils les auraient menés à l'ennemi! Cela fit un désordre et un dommage considérables; il y eut beaucoup de gens blessés et quantité d'armes perdues.

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