DES REDOUTES
Il me reste à justifier par des faits la bonté de mon opinion sur les redoutes.
Avant la bataille de Pultawa, les armées de Charles XII, roi de Suède, avaient toujours été victorieuses. La supériorité qu'elles avaient sur celles des Moscovites est presque incroyable : l'on a vu souvent dix à douze mille Suédois forcer des retranchements gardés par cinquante, soixante et quatre-Vingt mille Moscovites, les défaire et les tailler en pièces. Les Suédois ne s'informaient jamais du nombre des Russes, mais seulement du lieu où ils étaient.
Le czar Pierre, le plus grand homme de son siècle, résista, avec une patience égale à la grandeur de son géaie, aux mauvais succès de cette guerre et ne cessa de donner des combats pour aguerrir ses troupes.
Dans le cours de ses adversités, le roi de Suède mit le siège devant Pultawa. Le czar tint un conseil de guerre où les avis furent partagés. Les uns voulaient qu'on investît le roi de Suède avec l'armée moscovite, qu'on fît un grand retranchement pour l'obliger à se rendre. D'autres généraux voulaient qu'on brûlât tout le pays à cent lieues à la
ronde, pour affamer le roi de Suède et son armée : cet avis n'était pas, selon moi, le moins bon, et le czar y inclinait. D'autres généraux dirent que Ton était toujours à temps d'en venir à cet expédient, mais qu'il fallait encore hasarder une bataille, parce que Pultawa et sa garnison courraient risque d'être emportées par l'opiniâtreté du roi de Suède, qui y trouverait un grand magasin et de quoi subsister pour passer le désert que l'on prétendait faire à Tentour de lui.
On s'arrêta à cette résolution. Alors le czar ayant pris la parole, dit : « Puisque nous nous déterminons à combattre le roi de Suède, il faut convenir de la manière et choisir la meilleure. Les Suédois sont impétueux, bien disciplinés, bien exercés et adroits ; nos troupes ne manquent pas de fermeté, mais elles n'oilt pas ces avantages : il faut donc s'appliquer à rendre ceux des Suédois inutiles. Ils ont souvent forcé nos retranchements, et en rase campagne nos troupes ont toujours été défaites par l'art et la facilité avec lesquels ils manœuvrent : il faut donc rompre cette manœuvre et la rendre inutile. Pour cela, je suis d'avis de m'approcher du roi de Suède, de faire élever, tout du long du front de notre infanterie, plusieurs redoutes dont les fossés seront profonds, les garnir d'infanterie, les faire fraiser et palissader : cela ne demande que quelques heures de travail, et nous attendrons l'ennemi derrière^ces redoutes. Il faudra qu'il se rompe pour les attaquer; il y perdra du monde et sera affaibli et en désordre lorsqu'il nous attaquera. Car il n'est pas douteux qu'il ne lève le siège et ne vienne nous attaquer, dès qu'il nous verra à portée de lui. Il faut donc marcher de manière que nous arrivions vers la fin du jour en sa présence, pour qu'il remette au lendemain à nous attaquer et pendant la nuit nous élèverons ces redoutes. »
Ainsi parla le souverain des Russes, et tout le conseil
approuva cette disposition. On donna les ordres pour la marche, pour les outils, le canon, les fascines, les chevaux de frise, les palissades, etc. Le 8 du mois%de juillet de l'année 1709, le czar arriva, vers la fin du jour, en présence du roi de Suède.
Le roi de Suède, quoique blessé, déclara à ses généraux qu'il voulait attaquer le lendemain l'armée moscovite. On fit des dispositions, on se rangea et Ton se mit en marche un peu avant le jour.
Le czar avait établi sept redoutes tout du long du front de son infanterie ; elles étaient construites avec soin ; il y avait deux bataillons dans chacune : elles étaient munies de toutes les choses nécessaires à leur défense, et toute l'infanterie moscovite était derrière, ayant sa cavalerie sur les ailes. Il était donc impossible d'aller à Finfanterie moscovite, sans prendre ces redoutes, parce qu'on ne pouvait les laisser derrière soi, ni passer entre deux, sans courir risque d'être abîmé par le feu qui en sortait. Ni le roi de Suède ni ses généraux, qui ne savaient point cette disposition, ne virent de quoi il était question que lorsqu'ils eurent le nez dessus; mais, comme la machine avait été mise en mouvement, il fut impossible de l'arrêter et de s'en dédire. Les deux ailes de la cavalerie suédoise renversèrent d'abord celle des Moscovites et s'emportèrent trop loin après elle. Le centre fut arrêté par ces redoutes. Les Suédois les attaquèrent, et y trouvèrent une grande résistance.
Il n'y a point d'homme de guerre qui ne sache que, pour , emporter une bonne redoute, il ne faille une disposition entière, que l'on emploie plusieurs bataillons avec quinze ou vingt compagnies de grenadiers, qu'on l'attaque de plusieurs côtés tout à la fois et que bien souvent l'on s'y casse le nez. Les Suédois en prirent cependant trois et furent repoussés aux autres avec grande perte. Il ne se
pouvait faire autrement que toute Tinfanterie suédoise ne fût rompue en attaquant ces redoutes, pendant que celle des Moscovites, toute rangée et en ordre, regardait à deux cents pas ce spectacle.
Le roi et les généraux suédois virent le péril où ils étaient, et rinaction des Moscovites leur laissa entrevoir l'espérance de se retirer. Il n'y avait pas moyen de le faire en ordre : car tout était rompu, attaquait inutilement ou se laissait tuer. Se retirer était le seul parti que Ton pût prendre; on retira donc les troupes qui s'étaient emparées des redoutes et celles qui se laissaient abîmer auprès des autres.
11 n'y avait pas moyen de les former à portée du feu qui «n sortait : ainsi le tout se retira mêlé et rompu. Dans ces entrefaites, le czar fit appeler ses généraux et leur demanda ce qu'il convenait de faire. M. Allart, l'un des moins anciens, sans donner le temps aux autres de dire leur avis, adressant la parole à son maître, lui dit : « Si Votre Majesté n'attaque pas les Suédois dans ce moment, il ne sera plus temps^ après. » Sur-le chan^p, toute la ligne s'ébranla et marché en bon ordre, la pique haute, à travers les intervalles des redoutes, qu'on laissa garnies, pour favoriser la retraite eu cas d'événement. ,
A peine les Suédois s'étaient-ils arrêtés pour se former et pour se remettre en ordre, qu'ils virent les Moscovites sur leurs talons; le désordre, s'y mit et la confusion fut générale. Cependant ils ne fuyaient pas encore : ils firent même un effort de valeur et retournèrent comme pour charger. Mais l'ordre n'y étant pas, ce qui est l'âme des batailles, ils furent dissipés sans résistance.
Les Moscovites, qui n'étaient pas accoutumés à vaincre, n'osèrent les suivre, et les Suédois se retirèrent à vau- deroute jusqu'au Boristhène, où ils furent tous faits prisonniers. Voilà comme l'on peut, par d'habiles dispositions, se rendre la fortune favorable.
Si cette disposition a fait vaincre les Moscovites, qui n'étaient point aguerris, et durant le cours de leurs adversités, quel succès ne 'peut-on pas en espérer chez une nation brave et pleine de feu et dont le propre est d'attaquer? Car, quoique Ton soit sur la défensive dans cette disposition, Ton se conserve en plein l'avantage attaché à ceux qui attaquent, parce que^l'on fait charger l'ennemi avec des brigades que l'on fait avancer à mesure que l'ennemi attaque quelqu'une de ces redoutes.
Ce choc se renouvelle souvent et toujours avec de nouvelles troupes; elles en attendent l'ordre avec impatience, et le font vigoureusement, parce qu'elles sont vues et soutenues et surtout parce qu'elles ne craignent pas pour leur retraite. La terreur, qui s'empare quelquefois des armées, n'est point à craindre et vous vous rendez, pour ainsi dire, ïe maître du moment favorable qui se trouve dans les batailles, je veux dire celui où l'ennemi se déconcerte. Quel avantage, quand on peut l'attendre, ce moment, avec assurance!
Les Moscovites n'ont pas profité de tous ceux que cette disposition leur donnait, car ils ont tranquillement laissé prendre trois de ces redoutes sous leur barbe, sans les secourir, ce qui devait décourager ceux qui défendaient les autres, intimider leurs troupes et augmenter l'audace des Suédois. On peut donc dire, avec apparence de vérité, que cette disposition seule a vaincu les Suédois, sans que les troupes moscovites aient beaucoup contribué à la victoire.
Ces redoutes sont d'autant plus avantageuses qu'on les construit en peu de temps et qu'elles sont propres à une infinité de situations, où une seule suffit pour arrêter toute une armée dans un terrain resserré, pour empêcher qu'on ne vous trouble dans une marche critique, pour appuytr une de vos ailes, pour partager un terrain en deux, pour
couvrir une de vos ailes, pour occuper un grand terrain, lorsqu'on n*a pas assez de troupes pour appuyer une aile contre un bois, un marais, une rivière, etc. Alors on peut établir une redoute dans la plaine sur cette aile et elle remplit le vide que Ton ne saurait occuper, pour des communications; car il n'y a pas d'apparence que l'ennemi passe entre deux, si elles sont munies d'artillerie, quand elles seraient à deux mille pas l'une de l'autre.
On peut mettre ces redoutes à cinq cents pas les unes des autres. On les peut flanquer, palissader, fraiser, etc., et l'on trouve partout de quoi. Ces redoutes ne s'emportent pas aisément l'épée à la main, comme on a pu le voir, et l'ouvrage n'en est pas grand. Car quatre bataillons vont faire une redoute imprenable dans une nuit ; la démolition d'un village fournira de reste pour en fraiser et palissader plusieurs. L'ennemi, en les attaquant, se met en désordre et il n'oserait passer entre deux, ni les laisser derrière lui. Il faut donc les emporter, et les emporter toutes ; sans quoi, il ne tient rien. Gela n'est pas aisé lorsqu'elles sont soutenues par derrière. On envoie des troupes qui vous prennent en flanc pendant que vous attaquez ; cela inquiète : il faut donc que la ligne avance pour soutenir ses détachements. Cela ne se fait point sans se rompre et se brouiller. Le canon et les amusettes fouettent toujours pendant ce temps-là. Enfin, quand l'on voit les choses dans cet état, on s'ébranle, ce qui achève de faire perdre contenance.
Que je sois repoussé, l'ennemi n'oserait me suivre, parce que ces redoutes ne sont pas prises, et qu'on n'oserait les laisser derrière soi. Je me rallie et reviens à la charge, et tant et tant, qu*il faut enfin qu'il se retire. Je me propose de me poster ainsi, lorsque la situation des lieux m'invitera à le faire. Mais, lorsque j'aurai à aller chercher l'ennemi, J0 le tournerai tant et le côtoyerai si longtemps qu'il fera bien quelques fautes. Alors je l'attaquerai et tâcherai de
faire en sorte que l'affaire ne puisse être décisive pour moi, inais qu'elle le soit pour lui.