‹ Mes rimes [microforme]Chapitre 2 sur 36 · X £CS · texte numérisé non relu

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ce semble, il nous aurait suffi de couillir les fruits

des arbres qui bordaient le sentior, pour qu'iis de. vinssent de l'or dans nos mains, mais nous les aimions mieux ainsi. Pourquoi songer à la fortune qui ne crée que des bonheurs factices, lorsque nous avions des millions d'amour ou d'espoir dans le cœur.

Fi! du jardin des Hespérides,

Oh que lo ciel était beau! Depuis, ses astres ont bien vieilli, n'est-ce pas ? C’était un dais de pourpre ct d'azur, fixé là haut à des charpontes habilement dissimulées, par des clous d’or, par des saphyrs, des émeraudes, des diamants choisis dans l’écrin de Dieu

même.

Alors, nous étions tout près encore de la famille, au bord des sources des plus tendres affections; alors, nous aimions uno femme dont le regard éclairait incessamment notre âme,une femme en qui nous rèvions toutes les perfections, une femme qui n'avait qu’à nous presser la main pour nous enlever au Ciel. Qui n’a pas ou sa Béatrix ? Oh! les beaux jours ! qui valaient mille fois mieux que nos rêves d’à présent, que nous tenterions en vain de recommencer,

Dieu lui-même nous en donrût-il ie loisir.

Vain mirage ! Nous avons dépassé trente ans, et la

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distance est effacée : nous devrions être las et nous croyons n'avoir marché qu'un jour, qu’une heure, Nous avons épuisé, sans le savoir, la coupe des voluptés de lu vie. Déjà, elle nous échappe des mains pour tomber brisée à nos pieds. Par bonheur, pour nous consoler de ces plaisirs évanouis, il nous reste la foi, fil d’un tissu divin, qui nous relie au ciel, et le devoir, qui trace devant nous le sentier plus rude du chrétien et du citoyen, que l’honnète homme doit suivre.

De ces hauteurs de trente ans, que je croyais inaccessibles, si je regarde la distance parcourue, j'aperçois ‘çà et là des cippes funeraires, des tombe: ax, uutour desquels roulent ces feuilles moites que nous appelons

des souvenirs.

Jusqu'à ces derniers jours, j'ai presque ignoré la mort. J'avais suivi des morts au cimetiére, de loin. Soudain, je ne me suis que trop rapproché d'elle. Il m'a fallu conduire le deuil d’Elzéar, avec son brave

oncle, M. Papineau et mes deux fils. A deux jours de là, je tenais un des coins du poële d'Antoine Labelle, inhumé à Boucherville, un des plus hommes de cœur

que j'aie connus, et mort de phthysio pulmonaire comme Elzéar.

J'écris ces lignes, (23 février) pour ainsi dire sur les planches, où repose le corps du Major L. N. Voyer,

nous heure.

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(mort hier soir à 9k) un ami intims, affectionné,

un-homme d’uno énergie rare et d'un avenir qui pro-

mettait de l'éclat, Eh vraiment! si chacuno de nos

| pensées qui se fixe sur la mort était marquée sur nos

| fronts par un cheveu blanc, nous serions des vieillards

en quelques jours. Pouvons-nous songer à vivre,

lorsque nous avons du temps, que juste assez pour en-

terrer nos morts? A quarante ans et au delà, je doute

fort qu'on puisse même suffire à la peine.

Pour plus d'une raison, Elzéar affectionnait ce titre

‘© Wes Rimes.” Il était heureux d’être né poëte, mais

sans songer à le paraitre et surtout à se poser comme

tel. L’appréciation d’esprits d’élite, un éclair d’en-

thousiasme dans les yeux de ses amis, ct même, un seul

mot d’estime ou d'admiration raisonnée remplacaient

à son gré toute la pompe des éloges de commande.

Eh ! n'avait-il pas raison ? Il laissait à d’autres le

soin de mettre de l’encens dans l’encensoir pour se

le brûler au nez. S'il n’a reçu sa couronne qu'aux

licux où prévaut l'humilité, elle n’en est pour cela

que plus précicuse.

« Mes Rimes ” ? il voulait par là laisser croire qu'il

ignorait l’art de la versification. Ille savait pourtant,

et jamais, dans ses improvisations, il ne risquait un

vers boiteux, sans se ménager le soin de le redresser

plus tard. Et c’est bien pour cola, que faute de relä-

| j | che d’une maladie cruelle, il ne lui a pas été donné de publier ses œuvres. Il aimait encore ce titre, par-

cequ'il lui rappelait les circonstances dans lesquolles, chacune de ses pièces de poésie, à peu d’exceptions

près, ont été composées, écrites ou chantées. Il s’agissait d’une veillée d'amis, comme dans ‘“ la Chambre à Flavien ‘ d'une réunion de famille, comme chez ‘“ AZ. Vilbon,” ‘ioble vieillard, si jeune de cœur; d’un concert où Boucher fait nos adieux à Martel ; d'une élection, d’un deuil, simplement d'un papillon, gentil inessager qui va porter l’admiration respectueuse du poëte au pied de la Sœur Mailloux, du mariage de Frcchette un ami du vieux temps, et de quoi sais-je encorc ? mais toujours et partout, des impromptus, toujours et partout, pour des amis qui n’ont cessé jusqu'à la fin d'occuper sa pensée et son cœur, Au sein des plus

rudes souffrances, ce pauvre Elzéar s'égayait et se

ranimait à la chaleur de ses souvenirs, qui répandaient

ainsi des teintes d’aurore sur un sombre crépuscule.

D'ordinaire, l’impromptu en poësie, n’a qu'un effet

d'artifice ; il s’affaisse et tombe, s’il n'est soutenu par

une force inspiration, comme dans ‘ la Marseillaise,” ou par un sentiment national sans cesse excité, comme dans “le Rhin Allemand” de Musset, Elzéar le ccmprenait bien, ct c'est pour cela qu'on l’a vu hésiter à faire, de tous ces épis, de toutes ces fleurs, uno gerbe ou un

jonné , par- 1olles, ptions J'agisnbre à 1“ M.

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volume à mottre sous le fléau do la critique. Il doutait de la maturité des fruits qui tombaient de son imagination, secouée par l'amitié ou l’occasion, il les croyait hâtifs, ii leur soupçonnait un ver au noyau, — dans l'idée exprimée ou dans la pulpe, — la forme si l'on veut.

S'il avait un tort en cela, c'était celui d'une délicatesse littéraire cxagérée, d'un respect du sentiment publie un peu trop ignoré au Canada. Ses poësies en valent bien d'autres qui ont subi le feu de la ram-

pe, aux applaudissements de la foule. Leurs imperfec-

tions mêmes leur prètent un cachet d'originalité qui

ne les rend que pius vives.

Ut pictura poësis : ce qui était vrai jadis l’est encore aujourd’hui. On n’est poëte qu'en autant que l'on est l'écho de ce qui s'entend, que l’on peint ce qui se voit, qu'ont sait exprimer pour chacun ce que chacun sent. Il nous faut peindre avec les couleurs que nous avons sous la main, et si nous manquons de couleurs, avec de l’ècre ou avec de la craie du sol. C’est à ces

“traits seuls que le vraie poëte se révèle. Nous Canadiens, nous avons les mêmes idées que les Français de France peuvent avoir. Diou ne sème-t:il pas les âmes et les esprits au hasard, sur notre globe? D'où vient qu’un pays scrait privilégié aux faveurs divines ?

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