‹ Mes rimes [microforme]Chapitre 5 sur 36 · BE · texte numérisé non relu

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pu vivre au Canada, Ilétait de toutes les fêtes de toutes les réjouissances et se trouvait à point pour célébrer tous les événements heureux qui arrivaient à ses amis, Pas un mariage, pas un baptème n'arrivait sans qu'il en fût, d'une façon ou d'une autre ; il faisait des vers pour les épouses et les mères et buvait à leur

santé, Il épiait le premier souriredes marmots et

fètait avec le père leur première dent. De tous les

étudiants il était le meilleur ami, et dans les réjouissances qui atcompagnaient leur entrée en profession, il briliait au premier rang. Son absence dans ces

occasions eût paru d'un mauvais augure.

“Tous les ans, il disparaissait pendant deux ou trois mois, vaineu par l'ennemi acharné qu'il avait toujours sur les talons, le rhumatisme. Il revenait le printemps, avec les premiers rayons de soleil, les premières fleurs et le chant du rossignol, la figure épanouie, l'œil illuminé par l'espérance, le cœur plein d'illusions. IL arrivait clopin-clopant, appuyé sur son biton de vieillessé, et allait ainsi de bureau en bureau annoncer à sos amis l’heureuse nouvelle de sa résurrection. C’est dans ces bons moments qu'il composait ces jolies chansonnettes, ces douces élégies si remarquables par la fraicheur des idées et des sentiments, par l'élégance, l'harmonie et la facilité du style et la finesse de la critique. Sans doute cela venait souvent sans culture,

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les chardons se mélaient quelquefois aux fleurs, mais on n’en appréciait quo mieux la fertilité de la nature. Tout le monde se rappelle encore l'enthousiasme qui accueuillit sa charmante opérette sur la confédération, cette spirituelle boutade dont les traits sarcastiques, la verve intarissable et les fines allusions sont dans

tons les esprits.

“Que n’aurait-1l pas fait avec de l'étude, do la persévérance ct de la santé ! Beaicoup de poètes distingués de France n’avaignt pas plus de talent naturel.

‘“ Longtemps, ses amis se répéteront les bons mots, les vives saillies de ce pauvre Elzéar et parleront des vicissitudes de cette existence originale. ”

Eût-il vécu en France, je crois avec M. David, qu'Elzéar aurait été un poëte et so serait distingué comme tel. Au lieu d’être une langue d'étude, comme elle l’est ici, la langue française eût été pour lui la langue maternelle qui s’apprend et se parle sans effort, Il eût de plus trouvé dos lecteurs en nombre ot de l’encouragement.

Mais à quoi sert, au Canada, d'être poëte, écrivain, philosophe, savant, lorsque la politique absorbe tous les mérites, lorsque la magistrature, à tous les dégrés, lorsque la position de lieutenant-gouverneur même,

ne sont que des retraites honorables de la vie politique ?

Faut-il le plaindre s’il a usé de la vie comme le vul: gaire en use, s’il a bu à la coupe de la borne, sur le sentier poudreux qu'il suivait à côté de nous, s’il a combattu, s’il a lutté avec nous ? Où est la vie dela jeunesse en dehors de ce tourbillon ? Montrez-moi donc un tertre ombragé, des tréteaux, un théâtre quelconque d’où un poëte puisse chanter à l'aise.

Vous trouverez cent mille personnes à qui les noms de Montferrand, Duhaime, ou Grenon sont familiers.

Nommez Lafontaine, Cartier, Dorion ; en rencontrerez-vous dix mille qui les connaissent ?

Chauveau, Crémazie, De Gaspé, LeMoine, Fiset, Verreault, Lemay, Fréchette, Cassegrain, Taché, Lajoie, Parent, Sulte, Prerancher, Baillargé, Crevier, Auger, Legendre, Faucher, DeCelles, Dunn, Marmette, Buies, De Boucherville, etc.

Qui les connait pour les apprécier ?

À peine deux mille canadiens.

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En Septembre dernier, co pauvre Elzéar venait passer quelques semaines chez-moi. Ilavait emporté

une partie de ses manuscrits, pour me ies donner à

lire et à retoucher, peut-être aussi, afin de pouvoir se

dire, au cas de mort, les sentant sous sa main, “Je ne mourrai du moins pas tout entier.” L’humidité de la saison causée par des pluies presqu'incessantes irritèrent sa maladie, Il nous quitta pour se rendre à Saint-Vincent-de: Paul, dans Ia famille Tassé où il

fut entouré des soins les plus attentifs.

De retour à Montréal, il n’eût que le temps d'aller serrer la main aux amis, et 1l se mit au lit pour ne plus se relever. Monseigneur Fabre l’assista a ses derniers moments.

Il expirait le 24 octobre, à 11 heures du soir, au milieu de sa famille éplorée. Son oncle, M. Papineau,

et son ami Houle et moi lui avons fermé les yeux.

Je reproduis ici quelques extraits des journaux.

Du Franc-Parleur :

Une des figures les plus sympathiques de la présente génération littéraire vient de disparaitre : Elzéar La-

belle est mort avant-hier soir. Il n'avait que 32 ans. Sa mort était prévue, de lui-même surtout,---ct il sy -st préparé en vrai philosophe chrétien. Il ne laisso que des amis et quelques vers charmants qu'on aimecra longtemps à relire. Elzéar Labelle était une des natures les plus délicatement poèêtiques, un des esprits

les plus français de notre pays.

De la Minerve :

C’est avec une profonde impression de tristesse, qu'ont dû ressentir tous ceux qui l'ont connu, que nous avons annoncé hier la mort de M. Elzéar Labelle, avocat, décédé mercredi soir, à la résidence de son oncle, M. J. M. Papineau.

Une maladie qui le minait à vue d’œil, depuis de iongues années, l’a emporté dans la fleur de l’âge et dans tout l'épanouissement de ses brillantes facultés, Il n'avait que trente-deux-ans. Aussi trouvait-il que c'était bien tôt pour mourir, lui qui aimait la vie et en jouissait avec délices, dès que le mal qui dissolvait lentement sa frèle organisation lui permettait de respirer et de ce mouvoir à l'aise aux chauds rayons d’un soleil de printemps. L'hiver, il le passait d’ordinaire entre les quatre murs de sa chambre de ma-

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