GO MES SOUVENIRS
parlais Tallemand des livres, avec un petit accent parrisiendont se gaussaient cesjeunesFrancfortois, comme je n'avais pas appris Tart du tricot et que je restais les mains vides, désœuvrée et décontenancée, dans le cercle tricotant de mes cousines, la station obligée, après les repas, dans le salon de ma grand'mère, devint pour moi une véritable disgrâce. Une mésaventure qui m'y arriva acheva de me faire prendre en grippe ce salon solennel. Un jour, au sortir de table, comme on venait - de manger un excellent lièvre rôti dont on parlait encore, la vieille dame de Bethmann^ ma mère ne se trouvant pas là,. se tourna vers moi brusquement, pour savoir combien, à Paris, on aurait payé un tel lièvre. Qui fut en peine? ce fut moi. Je savais comment on chassait les lièvres, j'ignorais absolument combien on les payait. Je balbutiai; la vieille dame insista; je dis un. chiffre en l'air, le cercle de mes cousines éclata de rire. Ma grand'mère fronça le sourcil. Par bonheur, on apportait le café à la crème, qui mit fîn à la conversation et à mon ennui.
Une autre fois la chose fut de plus grande conséquence. Je ne sais trop comment, me trouvant seule au salon avec ma grand'mère, elle laissa tomber une maille du bas qu'elte tricotait ; et, comme elle avait coutume de le faire avec sa dame de compagnie, elle me mit dans la main son tricot et ses aiguilles. Lui dire que je ne savais pas relever une maille et lui
offrir d'appeler sa femme de chambre, c'était la seule chose à faire; mais cette chose si simple ne me vint pas à l'esprit, tant je l'avais troublé. Je tins lé bas longtemps, le tournant dans mes doigts que glaçait la peur; un mouvement involontaire fit dégringoler maille sur maille. La vieille dame, me trouvant lente à l'ouvrage, s'impatientait. Cette fois, ce fut l'entrée de madame l'Echevine qui me sauva. Voyant le cas, elle fit diligence, dissimula, et répara ma bêtise ; mais je me sentais humiliée profondément, et ma repugnance pour le redoutable salon de la redoutable grand'mère fut portée au comble.
A quelque temps de là, il s'y passa encore uno scène consternante, et qui faillit devenir tragique. Mais avant de la raconter, il faut que j'en explique l'occasion- et que je revienne en arrière.
A l'époque où ma mère, née dans la confession d'Augsbourg, épousa mon père né catholique, ni l'un ni l'autre ne songèrent, amoureux qu'ils étaient, à cette différence de cultes. Mon père, élevé par sa mère selon les habitudes d'esprit du xviu® siècle, ma mère qui ne se préoccupait guère de dogmes, laissèrent, en se mariant, jux usages à régler quelle serait la religion des enfants à naître. Gela allait alors de soi : dans toutes les unions mixtes, les garçons suivaient le culte du père, les filles celui de la mère. Mes parents ne trouvaient là rien à reprendre ; je fus
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baptisée à Francfort, selon le rite protestant; j'eus pour marraine la vieille dame^ pour parrains mes deux oncles maternels : Moritz von Bethmann et Bethmann- Hollweg. Aussi longtemps que nous demeurâmes en Allemagne, il n'y eut pas lieu à délibérer sur la chose entendue. Mais lorsqu'on fut rentré en France, ma grand'mère paternelle, soucieuse des avantages de la famille, fit observer à son fils qu'il ne serait pas utile pour moi d'être instruite selon Luther dans un pays où tout le monde l'était selon Bossuet, et que d'aller au prêche quand nos princes allaient à la messe n'était pas chose bien avisée. Le fond même de la question, la vérité des dogmes, l'avancement de ma vie spirituelle, le salut de mon âme, la touchaient en ceci médiocrement, mais seulement les bienséances. Ma grandmère était, comme on Test, généralement en France, drè^-conformiste. Faire comme tout le monde; c'était k ses yeux, bien faire; être comme tout le monde, c'était être sage et respectable. J'étais appelée à vivre et à m'établir dans une société catholique, disait-elle; pourquoi m'y ranger à l'avance dans l'exception, et dans l'exception défavorable? Combien le choix de mes parents, quand il faudrait me donner un mari, n'en serait-il pas restreint I A quels embarras'on s'exposerait en me laissant protestante ! L'argument parut sans réplique à mon père ; ma mère s'y rendit ; dans un de ses voyages à Paris, Voncle dit : c Qu'à cela ne
tienne I » A la distance où Ton était de la vieille dame de Bethmann, on se croyait à Tabri de ses colères, ou plutôt on n'y pensa pas. Tout alla donc ainsi sans conteste; la première communion où la chose devait se déclarer étant encore lointaine, on n'en parla plus ; et, quand je vins à Francfort, je ne me savais pas plus catholique ou protestante que je ne me sentais Allemande ou Française. Mais la bombe éclata, comme on va le voir. Mon aïeule, je crois l'avoir dit, était une huguenote ^d'ancienne roche, à cheval sur les saintes écritures et les confessions de foi. Soupçonnant, peut-être, la défection de sa fille, et craignant de sa part quelque feinte, elle dissimula de son côté jusqu'au jour où, seule avec moi et sa dame de compagnie, n'y pouvant plus tenir, elle s'attaqua vivement à ma candeur, et me fit à brûle-pourpoint cette interrogation inattendue : < Du bist dock nicht Katholisch? tu n*es pas catholique, f espère ?... » Je ne sais ce que je murmurai entre mes lèvres. « Ich versteh dich nicht, je ne te comprends pas, » reprit ma grand'mère, d'un ton impérieux. « Die Katholiken hass ich, je hais les catholiques, » ajouta-t-elle avec un accent foudroyant, et de l'air dont elle m'aurait donné sa malédiction. La dame de compagnie épouvantée se hâta, à tout hasard, d'affirmer que je n'étais pas catholique. Quant à moi, sans comprendre comment et pourquoi on devait haïr les catholiques, je sentis d'instinct qu'en