‹ Mes souvenirs, 1806-1833Chapitre 9 sur 33 · S8 MES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

S8 MES SOUVENIRS

Mais je reviens à mes premiers ëtonnements, aa Baslerhof. Tout y était vraiment magnifique, et l)ien fait pour éblouir les yeux d'un enfant accoutumé aux simplicités de la vieille noblesse française et au:i( mœurs campagnardes d'un gentilhomme chasseur; mais je n'étais pas d'un tempérament facile à éblouir, et dès lors, tout enfant que j'étais, il me paraissait déjà très-simple, et comme indifférent d'habiter un palais ou une mansarde, d'être nourrie d'ortolans ou de pain bis, n'y regardant que la compagnie et le contentement du cœur. Plus tard, même après expérience faite des divers états de la fortune, la vie opulente ayant été pour moi toujours la vie ennuyée, j'ai eu beaucoup de peine à ne pas confondre ces deux notions : tristesse et richesse ; d'où il est résulté chez moi un détachement des biens extérieurs, assez rare, je crois, toujours, mais à peu près introuvable chez les personnes de mon temps et de mon sexe.

Je sentais aussi confusément dans les réunions de famille du Baslerhof, et jusque dans les caresses qu'on nous y faisait, à ma mère, à mon frère et à moi, je ne sais quoi d'indéfinissable, qui nous laissait étrangers. Ma grand'mère n'avait pas encore pardonné, après vingt ans, la hardiesse de sa fille à lui désobéip pour épouser mon père. Son orgueil bourgeois s'irriritait à la pensée des fiertés aristocratiques qu'elle nous supposait à tous trois. Ce titre de comtesse

donné à sa iSlle, en sa présence, l'offusquait; et lorsque ses gens, parlant de moi, me désignaient, selon Tusage allemand, sous le nom de petite comtesse^ kleine Gràfiny elle souriait d'un sourire sarcastique qui me déplaisait fort et que je ne m'expliquais pas du tout ^ .

Mon oncle Bethmann était, pour ses sœurs et pour leurs enfants, toujours aimable, et je lui entendais dire, à l'occasion, sur mon joli visage, des choses qui ne me déplaisaient pas ; mais sa vivacité extrême effarouchait ma timidité, et d'ailleurs il ne faisait que des apparitions dans le cercle de famille. Quant à ma tante Hollweg, qui ne m'adressait jamais la parole, quant à mes cousins et cousines, que je distinguais à peine les uns des autres, tant la discipline de la maison les faisait pareils dans le silence, j'éprouvais à leur égard plus d'éloignement que d'attrait. Comme aussi je

1. J*ai compris plus tard ce sourire dejpm grând^mère en retrouYant dans la bourgeoisie française exactement les mêmes préventions, avec cette malehumeur envieuse qui lui fait attacher aux tilres de noblesse une importance que ces titres n'ont jamais eue aux yeux des gentilshommes. En France, autrefois, on ne considérait comme tUrés que les ducs, et cela parce qu'ils avaient, à la cour, des préséances. Jamais, avant certaines fréquentations et certains incidents que je raconterai plus loin, parce qu'ils m*ont paru du meilleur comique, je n'aurais imaginé que, dans notre pays d'égalité, sous notre niveau démocratique, ce ne fût pas à tous les yeux chose indifférente d'être ou de n'être pas comte, vicomte, marquis, comtesse ou baronne.

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