C6 ME» SOUVENIRS
Quand nous venions ensemble, le dimanche, à la maison de campagne de magrand'mère; quand notre maître de pension, M. Engelmann, faisait faire à ses élèves la promenade du ' tour des remparts, dans les bosquets fleuris ; quand on nous conduisait au petit temple grec de V Ariane; quand ma tante nous menait en calèche découverte à Rodelheim, à Bockenheirriy au Sandhofy dans tous les riants alentours, les grands yeux noirs de ma cousine Cathau attiraient autour d'elle tout un essaim de galants. Ce qu'on lui disait, ce qu'elle répondait, je ne Tentendais qu'à moitié, et je ne le comprenais guère; mais je sentais vaguement qu'il y avait entre les personnes jeunes des deux sexes quelque chose de très-aimable et d'un peu secret qu'il m'eût été doux de connaître. Je surprenais des sourires, des regards qui ne me concernaient pas, mais qui me faisaient rougir. Les bouquets qu'apportaient à mon heureuse cousine de beaux cavaliers me semblaient bien plus gracieux et de plus délicieuse odeur que les fleurs coupées pour moi, de la main du jardinier, dans les plates-bandes de la vieille dame. Un événement singulier qui se passa dans nos classes contribua à me troubler davantage. Ouelques élèves qui touchaient à leur quinzième année se préparaient à la communion luthérienne. Un jeune pro fesseur en théologie venait régulièrement leur donner rinstruction religieuse.. Toul iicow^j, nous apprîmes
qu'il était cha«sé de la maison. Nous vîmes ses élèves consternées. L'une d'entre elles, la plus jolie, pleurait; on murmurait qu'elle aussi, elle allait être renvoyée chez ses parents. M. Engelmann, très-sombre, lui lançait des regards farouches. Que s'était-il passé? Quelques-unes de nos compagne^ en paraissaient instruites, mais . elles se cachaient des autres pour en parler. Ma cousine Cathau, d'un air secret, me disait : f C'est un roman. » — Mais qu'était-ce qu'un roman?..
Bien qu'excitée à la vanité par tout ce que j'entendais dire à mes compagnes au sujet de ma noblesse et de l'opulence de mes parents, par mes succès aussi
dans la classe, par les riches présents, fort au-dessus
de mon âge, que me faisaient mon oncle et mon aïeule, je demeurai à la pension Engelmann ce que j'étais chez nous : modeste, et plus embarrassée que flattée de tout ce qui semblait faire de moi un objet d'envie. Je me souviens, par exemple, du vif déplaisir que me causa un présent magnifique de la vieille d^me, à l'occasion des fêtes de Noël. C'était, je la vois encore, une pelisse ou sirnarre en velours cramoisi, bordée de fourrure. Rien de plus éclatant, rien de plus théâtral. Le Pelz rouge, à glands d'or, que portait la mère de Goethe, qu'elle admirait, flottant au vent sur l'épaule de son fils dans les évolutions du patinage, et dont un célèbre artiste de nos jours a \ou\vx çôx^fe-
tuer le souvenir , devait ressembler -èeaucoup à ma simarre. Je me figure ^ue ce goût des riches manteaux pouvait bien être à Francfort un souvenir du manteau impérial et dé ceux que portaient les hauts dignitaires pendant les cérémonies du couronnement : souvenir d'enfance pour la plupart, qui, au dire de Goethe \ considéraient cette époque du couronnement, quand ils y avaient participé oiT seulement assisté, comme le point culminant de leur existence ; souvenir ineffaçable qui se ravivait, de génération en génération, à chaque couronnement. Quoi qu'il en soit, ce vêtement à grand effet, qui attirait sur moi tous les yeux, loin de me rendre glorieuse, me fut un supplice moral cent fois plus difficile à supporter que la gêne matérielle de ma Minerve, et la première demande que j'adressai à ma mère, lorsque nous eûmes quitté Francfort, ce fut de me promettre que Ton ne me ferait plus jamais porter ma simarre.
On le voit, ce premier séjour en Allemagne ne. marque dans ma mémoire que par des impressions vagues de refoulement et d'une sorte d'isolement mélancolique au milieu des bruits d'un pensionnat ou d'un cercle de parenté nombreux. Une seule chose me reste distincte : un souvenir auquel, toute ma vie, s'est attachée pour moi une sorte de superstition.
i. Kaalbacbl dans sa jolie compoftlUoti *. Goethe à Frawifort,
PriKMIÉRES ANNÉES (1806-1827). 69
On en rira, je suppose ; mais n'importe. Je ne rougirai pas d'une superstition à laquelle je dois, peutêtre, ce qu'il y a eu de meilleur et de plus haut dans ma vie morale.
J'ai parlé de la maison de campagne de ma grand'mère. Cette maison, qu'habite aujourd'hui mon cousin Moritz von Bethmann, est située, hors des anciens remparts, en vue de la porte de Friedberg et du monument éri^é par le roi de Prusse, Frédéric Guil laume II, à la mémoire des soldats hessois qui furent tués, le 2 décembre 1702, à l'assaut des murs de la ville, occupée alors par Custine. Spacieuse, avec un très-grand jardin, cette belle demeure était historiquement consacrée par le séjour qu'y fit l'empereur Napoléon, lors de la retraite de Leipzig. A l'issue du combat de Hanau, l'empereur et son état-major passèrent sous le toit de mon aïeule la ntiit du 31 octobre 1813. Mon oncle Bethmann et le sénateur Guiolett, maire de la ville (le même dont il est question dans les lettres de Groethe, comme étant le créateur des jardins, Anlagen, plantés sur les glacis), allèrent à la rencontre de Napoléon, à la tête d'un détachement de cavalerie de la milice, contenant ainsi, de leur présence, les dispositions hostiles de la foule très-excitée centre les Français vaincus ^