Goethe : Kunstsckatte am Rheim, Main und Neckar
C'est dans cette même maison que, trente-cinq ans plus tard, le 18 septembre 1848, fut apporté, expirant, le prince Félix Lichnowsky, massacré, avec le comte d'Auerswald, par une bande de paysans, dans un tumulte révolutionnaire ^
Mais je ne savais rien alors, je ne pouvais rien prévoir de ces illustrations historiques de la maison maternelle. Je jouais sous les ombrages du jardin, je m'émerveillais à la vue de ses plantes tropicales et de ses jets d'eau; ce n'était pas toutefois ^ans soupirer en songeant combien étaient loin, et combien seraient pour moi plus charmants nos jardins du Mortier dont je n'osais parler à persQune : mon allée souterraine^ ma volière, nos basses-cours, nos vergers, et jusqu'au chenil de mon père.
Un dimanche du mois de septembre, comme je m'amusais au jardin avec de petites compagnes, nous vîmes venir vers nous, par une longue allée droite, un vieillard auquel toute la famille faisait cortège, et à qui l'on paraissait rendre de grands honneurs. Nous regardions de tous nos yeux : « C'est monsieur de
1. Le 27 juiUet 1863, j'allai voir, au bras d*un étranger, dans cette maisoD où je suis devenue une étrangère, le masque du prince Lichnowsky, moulé après sa mort. Je Tavais connu plein de vie, au plus éclatant de ses aventures galantes et guerrières. Mon cœur se serra en songeant à la fin que prennent si vite les ambitions, les présomptions, les erreurs et les retentissements de la pluB dbrjiiante jeunesse.
Goethe, Es ist der herr von Goethe, » s'écria ma cousine Cathau; presque au même moment, je m'entendais appeler. J'aurais voulu m'enfuir, mais il n'y avait plus moyen : on était déjà trop près de nous. Il fallait m'avancer vers ce cortège imposant. Comme j'approchais : « C'est ma petite nièce Flavigny, » dit l'oncle Bethmann à monsieur de Goethe. — Le vieillard me sourit ; il me prit par la main, me dit, tout en marchant, quelques mots que je n'entendis pas, et, s'étant assis sur un banc, il me retint à ses côtés, interdite. Peu à peu, pendant qu'il s'entretenait avec mes parents, je m'enhardis jusqu'à lever sur lui les yeux. Tout aussitôt, comme s'il J'avait senti, il me regarda. Ses deux prunelles énormes qui flamboyaient, son beau front ouvert et comme lumineux, me donnèrent une sorte d'éblouissement. Lorsqu'il put congé de mes parents, Goethe mit sa main sur ma tête et l'y laissa, caressant mes cheveux blonds : je n'osais pas respirer. Peu s'en fallut que je ne me misse à genoux. Sentais-je donc qu'il y avait pour moi, dans cette main magnétique,' une bénédiction, une promesse tutélaire? Je ne sais. Tout ce que je puis dire, c'est que plus d'une fois, dans ma longue existence, je me suis inblinée en esprit sous cette main bénissante, et qu'en me relevant je me suis toujours sentie plus forte et meilleure.
fl^tour au Mortier. — Les Vendéens. — Les ultras. — Le prince de la Trémollle. — La chasse. — Mylord et Figaro. — La pêche au^ écrevisses. — La chienne sauvage. — Le petit colporteur. ^ L'amitié parfaite.
Quand, au commencement de Tété — 1816, — nous rentrâmes en France, quand j*embrassai mon père, j*en eus une joie si vive et si parfaite que j'oubliai en un instant toutes mes peines. Avec lui, au Mortier, ma vie recommença, libre et heureuse, dans un cercle d'occupations et de plaisirs qui allait s'agrandissant à mesure que moi-même je grandissais.
Plus souvent et plus longtemps au salon, dans la familiarité des amis de mon père, j'appris ce qui s'était passé en notre absence et j'entendis des entreliens qui jetèrent dans mon esprit de premières et vagues lueurs de guerre et de politique. .
Sur le point de se rendre dans la Vendée, mon père, avec deux de ses amis, MM. de Malarlic et de la Béraudière, avait été mandé dans le cabinet de Fouché. On sait combien était, à ce moment, équivoque l'attitude du ministre de la police. Il nouait de tous côtés des fils, prévoyait toutes les chances, prenait tous les masques. Dans les entours du comte d'Artois, on se flattait de l'avoir gagné. Fouché s'entretint longtemps, et en apparence confidemment, de la situation, avec mon père et ses deux amis. Il leur représenta que le rétaj)lissement des Bourbons dépendait uniquement de la lutte qui allait s'engager entre^l'armée de Napoléon et les armées alliées. Il leur démontra sstns peine que le soulèvement des paysans vendéens ne pourrait pas tenir contre vingt-cinq mille hommes de troupes régulières, commandées par les généraux Lamarque et Travot, soutenues par la garde nationale des villes. Il les exhorta à se rendre auprès de leurs compagnons d'armes, en qualité de pacificateurs, pour leur exposer la vérité des choses, et les détourner d'un combat trop inégal, qui n'avait aucune chance de succès.
Les trois amis persuadés acceptèrent la mission qui
leur était offerte. Ils se rendirent auprès des chefs
roadéens. Ils y furent écoutés diversement. MM. de
Sapinaud, de Suzannet, d'Andigné, d'Autichamp, pré-
iérent V cille à la proposition d'une suspension
d'annes ; mais le général en chef de Texpédition, Louis de Larochejacquelein . et son frère Auguste- crièrent à la trahison. L*esprit de défiance et de jalousie qui soufflait dans le camp des Vendéens hâta la dispersion des paysans ; malheureusement des prises d'armes partielles et inutiles firent encore verser un sang généreux.
Lorsque tout fut dit de cette prodigieuse aventure des Gent'jours^ quand Y usurpateur fut sur son rocher, quand l'occupation étrangère eut pris fin, quand le souverain légitime^ ramené pai* les alliés, voulut commencer de régner selon la charte, les Vendéens, avec tous les royalistes bien pensants — c'est ainsi que se qualifièrent entre eux les adversaires déclarés de toutes nouveautés libérales — entrèrent en grand déplaisir. Tout en professant très-haut le dévouement aux Bourbons, ils frondèrent, d'une lèvre railleuse, l'esprit de modération que voulait faire prévaloir dans ses conseils un prince philosophe. Le comte d'Artois, Monsieur ^ prince d'esprit frivole, entré dans une dévotion étroite, entêté dans ses vues courtes, encouragea ces malcontents. Lé pavillon Marsan, où résidait Monsieur, entouré de ses confidents, MM. de Vitrolles, de Bruges, fat une sorte de gouvernement occulte, un perpétuel va et vient de plaintes, de murmures. Les favoris de l'héritier du Trône parlèrent le langage amer et arrogant qu'on savait ne pas lui déplaire. On îuWi^ ^Vvx^
royaliste que le roi, ultra-royaliste, aussi séditieux de paroles que Ton avait été fidèle de Tépée.
Tout près de Monsieur, dont elle avait épousé le fils aîné, la fille de Louis XVI, Madame, duchesse d'Angouléme, que Ton plaignait tout haut de son union avec un prince incapable d'héritiers, et de plus entaché de libéralisme, laissait voir que ces excès de zèle n'étaient pas pour lui déplaire; le duc de Berry, d'un esprit brusque, lançait des incartades contre tout ce qui n'allait pas à sa guise dans le régime nouveau. Quant au duc de Bourbon, il parlait peu, mais naturellement dans le sens de ses fidèles serviteurs de l'année de Condé. De la sorte, une opposition cavalière, qui confondait dans ses mépris les parlements et les carrefours, la bourgeoisie et le populaire, la révolution et la charte, partant du pavillon Marsan où elle saluait son chef, et du faubourg Saint-Germain où, dans quelques salons, des femmes d'esprit l'aiguillonnaient aux témérités, se répandait de château en château,de gentilhommière en gentilhommière, par toute la France.
Mon père, bien que sans ambitions et sans illusions politiques, appartenait d'honneur et d'humeur à ce parti. Le Mortier devint un rendez-vous d'ultras, de Vendéens, mécontents et murmurants.
L'un d'entre eux, le plus ancien des camarades de mon père à Tanaëe de Coudé, le prince Louis de la
Trémoïlle, y passait d'ordinaire toute rarrière-saison.
if Chasseur paresseux^ , indolent joueur de whist, dormeur inéveillable, amateur de longs repas et de plaisirs commodes, volontiers loin de sa femme dont Tes^ prit vif et piquant fatiguait son flegme/ il était attiré chez nous par les petits bois giboyeux, par la partie de whist établie en permanence au salon dans les jours de pluie, par les talents d'Adelheid, et peut-être aussi par le mien qu'il mettait à contribution chaque soir après dîner en me demandant de lui jouer sur le piano ce qu'il appelait un joli petit air qui l'empêchait de s'endormir avant l'heure de s'aller coucher. MM. d'Andigné, de la Béraudière, d'Autichamp, de Bourmont,
— c CQ pauvre Bourmont »', disait-on depuis Waterloo,
— de Salaberry, de Maccarthy, de Labourdonnaye, etc., venaient au Mortier incessamment.
Les récits les plus circonstanciés des moindres combats de la Vendée, la recherche des causes de ses désastres, les comparaisons entre les chefs d'autrefois, Lescure, Bonchamp, d'Elbée, Larochejacquelein, Charette,* et les chefs d'aujourd'hui, faisaient, entre mon père et ses amis le fond de l'entretien. On y mêlait des critiques acerbes de Louis XVIII. Chose bizarre! on n'épargnait pas môme le comte d'Artois, qu'un mot cruel de Charette avait à jamais flétri. La table du
salon était encombrée de caricatures, de chansons sur le duc d*Angoulême, sur les députés, sur les fonctionnaires selon la charte, qui se trouvaient là, pêle-mêle, avec le Drapeau blanc^ le Conservateur^ la Quotidienne.
On peut croire que je n'arrangeais pas trop toutes ces choses dans ma petite cervelle, ne comprenant guère les mérites ou les démérites du gouvernement parlementaire.
J'écoutais de tout mon cœur et de toutes mes oreilles les récits de la guerre vendéenne. J'en connaissais tous les épisodes: les Aubiers, Chollet, Aizenay, le champ des Mattes, etc. Je me passionnais pour ces nobles chevaliers, pour ces paysans héroïques, fidèles jusqu'à la mort à leur Dieu et à leur roi.
Quand la veuve de Suzannet, tué au dernier combat, à Rocheservière, vint chez nous avec ses deux enfants, Louis et Félicie ^ , je me pris d'enthousiasme pour ces deux petits martyrs de la bonne cause ; et tout en les plaignant, je les trouvais enviables.
Cependant, mes chères études dans la chambre de mon père avaient repris kur cours. Ces leçons à la fenêtre ouverte sur les jardins, leçons sans pédantisme, sans réprimandes, abrégées dès que se trahissait dans mon attitude la moindre fatigue, avaient pour moi un grand charme. Le désir passionné de
1. FéUcie de Suzannet, très-Jolie et très-aimable personne, mariée plus tard àù comte d*AuUchamp.
plaire à mon père et d'obtenir de lui — c'était la récompense suprême — « de le suivre à la chasse ou à la pêche, me donnait au travail une vive ardeur, exempte de ces surexcitations de Tamour-propre qui, dans les rivalités des pensions et des lycées, mêlent si tristement la jalousie à l'ambition d'exceller.
Mais, avant de passer outre, il faut que je dise ce qu'étaient ces chasses et ces pêches où je prenais un plaisir si grand.
Les chasses de mon père étaient de deux sortes : la chasse aux chiens courants ou aux chiens bassets, les traques au renard et à la bécasse en nombreuse compagnie; la chasse au chien d'arrêt, où mon père allait le plus souvent seul, ou bien, quand il le pouvait tirer du lit assez matin, avec son flegmatique ami la Tré moïUe. Les chiens courants, bien que la meute fût de belle race et bien soignée — mon père faisait venir ses chiens du Poitou et avait pour premier garde un vieux soldat de l'empire du nom de Ghessous — ne me plaisaient pas; je' les trouvais trop semblables entre eux, trop voraces. La compagnie bruyante et mal accommodée des chasseurs campagnards en casquette de loutre, guêtres de peau, gros souliers ferrés, portant la carnassière à mailles en ficelle, qui ye naient chez nous déjeuner de soupe à l'oignon, ne me plaisait^pas davantage. J'avais bien un certain plaisir d'orgueil à voir mon père, dans sa belle veste en drap
vert — il venait de faire tailler, par dépit, une veste de chasse dans son uniforme vendéen, qu'il ne voulait pas, disait-il, traîner aux antichambres, — quand il prenait la tête au départ, dépasser de sa noble stature tous les chasseurs et, comme d'un naturel commandement, .sans parler se faire suivre. Mais combien je préférais les apprêts tranquilles de nos chasses au chien d'arrêt I quelle joie partagée, quelle intimité véritable entre moi et mes deux favoris : Mylord et Figaro y si différents d'allures et d'humeur, mais en cela si pareils qu'à l'envi l'un et l'autre ils voulaient me plaire! il me semble d'ici les voir en quête dans le champ, le braque Figaro au poil ras, blanc, tacheté de brun, de pure race française^ et le fauve épagneul Mylordy dont le nom dit l'origine ! Les voilà qui se ' déploient le nez au vent, et qui battent les sillons, l'un hâtif et brillant, à la française, l'autre calme, à la britannique. Dix minutes ont suffi à Figaro pour arpenter l'enclos dans tous les sens. Tout à coup, il tombe en arrêt, l'œil fixe, la narine ouverte, la queue en panache. Mon père, sans presser le pas, s'avance à portée de Figaro ; il fait un signe ; le chien a compris. Immobile jusque-là, il avance, la perdrix prend son vol, le coup part; l'oiseau atteint du plomb va tomber dans une haie. C'est à l'épagneul alors d'entrer en scène et de montref ses talents. D'un flair prompt et certain, au plus fourré des épines, Mylord a décou*
vert la perdrix. Il la prend,, il la tient dans ses belles dents blanches, avec une délicatesse incroyable. D*un geste, mon père me désigné à son regard. Mylord vient vers moi. Il dépose doucement sa proie ensan glantée dans ma petite main, grande ouverte ; mon père le flatte. Et tous quatre nous reprenons le chemin de la maison, où nos quatre appétits, aiguisés par l'air du matin, vont trouver leur compte au déjeuner copieux d'Adelheid.
Ce petit drame à quatre personnages se répétait fréquemment dans la saison d'automne. Dans la saison d'été, par les chaleurs, nion père allait beaucoup à la pêche; et, comme on s'y fatiguait bien moins, il m'y menait toujours avec lui.
Tantôt dans les étangs de l'ancien château de Boisle-Roy, qu'habitait un de nos fermiers, on promenait la senne lente et sûre ; tantôt on jetait aux profondeurs limpides de notre pièce d'eau le brusque épervier; tantôt enfin, et c'était là ma pèche de prédilection, nous nous en allions par les prairies, nous suivions sous le couvert des aulnes, dans l'ombre et la fraîcheur, les sinuosités du ruisseau. Il s'agissait de rapporter à la maison un buisson d'écrevisses.
Mon père, sur son épaule d'hercule, portait les filets; un petit paysan éduqué par Marianne, et qu'on appelait mon page^ parce qu'il me servait à table, avait la charge du panier qui renfermait les appâts. Moi, tout
aise et tout espérance, je balançais dans Tair la cor- .beille vide que la fortune de la pêche allait, à son gré, remplir.
En suivant le cours de Teau, mon père, aidé de mon page^ y plaçait de loin en loin, entre les grosses ra cines des aulnes, auprès des trous pierreux, ses péchet tes. C'étaient de petites assiettes rondes, en mailles serrées, emmanchées d'une longue perche. Au milieu de l'assiette était attaché un morceau de viande crue, tentation irrésistible pour la gourmande écrevisse : l'effet ne tardait guère. D'abord une^ puis detix, elles y venaient toutes. Dès qu'il les voyait enhardies et bien attaquées au festin, mon père, qui avait la main sur la perche, d'un mouveriient prompt, tirait à lui la péchette^ avec les écrevisses consternées. La même opération se répétait de proche en proche, tout le long du ruisseau^. Quelquefois mon père m'en chargeait. Mais hélas t timide comme je l'étais, malhabile de mes mains, j'imprimais à la perche un mouvement faux, les écrevisses retombaient au courant de l'onde claire. Mon père riait très-fort; et moi, confuse, j'admirais de plus en plus l'adresse et la grâce qu'il mettait à toute chose.
Au retour,ropération magique d'Adelheid,qui transformait sur ses fourneaux la sombre carapace de l'ècrevisse en manteau d'écarlate, terminait, à mon plus grand contentement, les plaisirs de la journée.
. Puisque j'ai parlé de mon page, — il se nommait Paul, — je dirai quel il était : un vaurien, un franc vaurien, mais joli à croquer, et d'instinct entré dans le rôle qu'indiquait son appellation. Tout en se tenant droit derrière ma chaise, tout en me versant à boire et en me changeant d'assiettes, il s'oubliait à rêver et soupirait, comme d'amour, pour la petite châtelaine. Un jour, il avait dit, parlant de ma peau fine : Mademoiselle Marie est blanche comme du sucre; on juge si ce mot fit rire. Ma mère riait moins quand, d'ébahissèment, notre page amoureux laissait choir, en me regardant, verre; assiette ou carafe. Mais cela n'était pas pour me déplaire, et je ne décourageais mon page, il faut bien le dire, ni par la moquerie ni par le dédain.
J'ai dit mes amitiés avec le chien d'arrêt. C'était entre nous de la bonne camaraderie, qui se fondait sur notre commune passion pour la chasse et pour mon père; mais ce n'était rien de plus. Un incident extraordinaire me donna bientôt, dans la race canine que j'affectionnais, une prédilection plus tendre, une amie romanesque comme je l'étais moi-même sans le savoir , une amie comme il me la fallait, exclusive, toute à moi seule.
Pendant l'année que nous avions passée à Francfort, la belle chienne d'arrêt de mon père, DianCy effrayée ou indignée de l'occupation du Mortier par les officiers
prussiens, s*était allée cacher au fond du bois pour y mettre bas sa portée. Elle avait pâti; ses petits étaient morts l'un après l'autre, à l'exception d'une chienne, lorsqu'elle-même elle mourut. Comment l'orpheline abandonnée parvint à se nourrir, je ne le devine pas; toujours est-il qu'un jour, passant non loin du fourré où elle se cachait, je l'en vis sortir et s'avancer, toute tremblante, jusqu'à une assez petite distance de moi. Je mangeais mon goûter : une tartine de pain et de beurre. La chienne était affamée, cela se voyait \ ses yeux ardents, à son effrayante maigreur, quij en d'autres temps, m'eût fait penser à la louve de Dante* Elle n'osait pourtant venir jusqu'à moi pour prendre de ma main le morceau que je lui tendais. Je le lui jetai; elle fondit dessus et le dévora, en s'enfuyant dans le plus épais du bois. Le lendemain, j'y revins en cachette, car c'était le grand bois, interdit dans les jours de semaine et où je ne devais jamais aller seule; j'appelai à demi-voix : Diane! je lui donnais le nom de sa mère, pensant probablement lui être agréable. Je n'attendis pas longtemps : la sauvage gardait bon souvenir de moi et de ma beurrée; elle vint à ma voix; mais elle ne voulut pas plus que la veille prendre son repas de ma main; il me fallut encore le lui jeter, un peu moins loin cette fois; elle me fit la politesse de le manger en ma présence, ce qui me rendit très-fière. Chaque jour je fis sur son effarouchement une conquête.
Acceptant ce nom de Diane que je lui avais donné, elle y répondait par un mouvement de sa queue et par un regard d'intelligence. Elle me suivait quelques pas, de jour en jour un peu plus loin; un jour enfin, je la persuadai de venir jusqu'à la grille . Mais ce fut la limite de mon ascendant. Jimais je ne pus obtenir d'elle de franchir le seuil de la cour, et pour continuer de la voir chaque jour, ce dont je ne pouvais plus me passer, il me fallut mettre mes parents dans ma confidence. Diane n'était point belle. Elle n'avait aucun talent, n'ayant pas reçu d'éducation; elle était très-peu soignée, comme on peut croire, dans son habitation sylvaine. Mais elle m'aimait; elle m'aimait moi seule; elle n'appartenait qu'à moi. Ames yeux, cela lui tenait lieu de tout, et me la rendait chère au-dessus de tout.
Ce besoin d'exclusion, ce besoin d'être aimée sans partage a dominé tous les sentiments de ma vie. .
Je n'ai jamais joui pleinement d'une affection, amour, amitié, mate.niti même, dès qu'il m'a fallu voir avec certitude que je ne la sentais pas, que je ne l'inspirais pas absolue. Le tout ou rien de Jean- Jacques a été l'erreur, l'inquiétude constante de moa âme et de ma vie. C'est ce besoin de possession exclusive, c'est cet idéal trompeur qui m'a entraînée hors du vrai. Végoïsme à deux a été ma vaine pour-* suite pendant les plus belles années de ma jeunesse ;
elle l'eût égarée, perdue peut-être à jamais, si, pour mon vrai bien, de vives douleurs ne m^eussent avertie, à temps encore, qu'un état aussi excessif n'était pas de la condition humaine, et que j'avais reçu, que tous, grands ou petits, nous avons reçu de Dieu des facultés dont Végoïsme à deux, si haut, si généreux, si divin parfois qu'il paraisse, ne saurait être l'objet ni la fin. *• ,
Et c'est pourquoi j'ai ténu à raconter l'histoire de ma chienne sauvage, de ma Diane fiëre et farouche.
L'année suivante, je ne la vis pas. On me dit qu'elle était morte en mon absence , pendant les grands froids de l'hiver. Mais il me resta des soupçons. Le vieux Chessous, en me disant cela, avait l'air de rire sous cape. Je me suis toujours imaginé depuis, en y pensant, que, par mesure de prudence, de crainte de la rage sans doute, il avait été chargé par mes parents de faire disparaître, avant notre retour, ma Diane bien-aimée.
Un autre intérêt, tant soi peu romanesque aussi, de ces mêmes années, une attente qui me causait de vives émotions, c'était la venue régulière, à la saison d'automne, d'un petit colporteur qui nous arrivait d'Auvergne avec son camarade. Celui-ci, tout barbouillé de suie, comme il convenait, jetant bas son bonnet et sa veste couleur ramonât^ sa raclette à la main, grimpait aux cheminées. L'autre portait sur
son dos le ballot de marchandises. Chaque année, ses épaules s'élargissant et ses muscles se fortifiant, il chargeait un ballot plus lourd. Chaque année ajassi, mon petit pécule croissant avec les libéralités plus grandes de mes parents — récompense pour des devoirs bien faits, largesses pour le jour de ma fête — me mettait à même de faire de plus nombreux achats; et ma relation avec le petit colporteur avait ainsi tout ensemble, c'est Tidéal d'ici-bas, quelque chose qui durait et quelque chose qui changeait.
Lorsque, après un an d'absence, les deux petits Auvergnats reparaissaient à la grille, quand nos chiens, défiants d'abord, puis hospitaliers dès qu'ils reconnaissaient la voix de mon ami, me l'annonçaient par de clairs aboiements, j'accourais tout émue; quand le ballot s'ouvrait, quand s'étalaient les belles marchandises, c'était une surprise, un ravissement. Je prenais sans compter, sans marchander, de la main de mon ami, les étoffes, les bijoux les plus précieux : une croix d'or pour Généreuse, des dentelles de cotoa pour Adelheid, un tablier en taffetas gorge de pigeon pour Marianne, des fichus d'indienne, des paniers d'osier, des couteaux, des ciseaux pour les enfants des métayers et des vignerons. •• Mes munificences n'avaient pas de fin, non plus que ma joie. Je ne puis me rappeler le nom de mon petit colporteur. L'ai-je jamais su? J'en doute. Qu'est-il devenu? Je
l'ignore. Lîra-t-il jamais ceci? C'est bien plus qu'invraisemblable. Je ne crois pas qu'il fût lettré. Et d'ailleurs, vit-il encore? Je ne le saurai pas. Mais s'il vit, il ne m'a pas oubliée, j'en suis certaine. Notre amitié fut parfaite* Jamais nous n'avons eu l'un par l'autre, l'un avec l'autre, que des contentements. Jamais nous n'avons échangé que des éclairs de joie. Jamais nous ne nous sommes causé de peine, jamais nous ne nous sommes fait un reproche. Nous n'avons pas rompu. Sans que notre volonté intervint, la distance du temps et des lieux s'est mise entre nous. Le souvenir qui me reste de mon petit colporteur est sans une ombre.
Est-il beaucoup d'amitiés de qui l'on pourrait rendre ce témoignage? Aussi, comme Chateaubriand, c je ne revois jamais sans une sorte d'attendrissement ces petits Auvergnats qui vont chercher fortune dans ce grand monde, avec une boite et quelques méchantes paires de ciseaux : pauvres enfants M t
i. Chateaubriand. — Voyage à CUrmont.
La première communion. — Mon aïeule paternelle. — Un pastel de Latour. — Moron m'ennuie. — Doutes sur la validité de mon baptême. — L*abbé Roageot.
Mais tout va se compliquer; j*ai onze ans. On s'accorde à dire autour de moi que le moment est venu de me préparer à faire ma première communion. Ma mère étant protestante, ma grand'mère se charge de ce soin. Elle m'emmène chez elle, à Paris, et me confie à la direction de son confesseur, Tabbé Rougeot.
Jusque-là, mes idées ou plutôt mes sentiments religieux n'avaient été ni suscités ni guidés. Le milieu où je vivais n'était point dévot. Mon père et ma grand'mère paternelle avaient les habitudes d'esprit d'une société où l'on ne traitait jamais de matières
religieuses. Ma mère ne pratiquait pas le culte luthérien, qu'elle devait plus tard abjurer. Mon frère, au lycée, n'entendait guère parler des choses de Dieu et ne m'en parlait guère ; depuis un an ou deux seulement, on me conduisait pendant Tété à la< messe du village, où Ton allait par pure bienséance, en se plaignant très-haut de sa longueur. Je ne comprenais pas trop ce qui s'y passait, mais pourtant je ne m'y ennuyais pas. La multiplicité des cérémonies, en face de notre banc un antique vitrail dont les saints personnages, vêtus de pourpre, d'azur et d'or, semblaient se mouvoir selon les jeux de l'ombre et de la lumière, occupaient mes yeux. Les enfants de chœur, qui me regardaient beaucoup et à qui je donnais des distractions, tout comme à mon page, l'encens, le pain bénit, etc. , mé dédommageaient des longueurs du prdne. L'arrivée et le départ de la douairière de Lonlay, dans son vieux carrosse à trois chevaux, avec son grand bonnet de dentelles à papillons, sa vaste robe à ramages largement étalée sur son ventjre d'hydropique, suivie de son laquais en livrée, qui portait derrière elle le coussin de son prie-dieu et son missel à charnières, n'étaient pas non plus sans intérêt. Je me sentais catholique d'ailleurs, catholique de cœur et d'honneur^ depuis le jour où la vieille dame de Bethmann avait dit : Je hais les catholiques. A dater de ce moment, être catholique, pour moi,
ce fut être ce qu'était mon père et ce que n'était pas ma grand'mère.
Ma profession de foi, si on me Tavait demandée, eût été contenue tout entière dans ces deux articles^ — Mon aïeule paternelle s'en fût contentée ; et ce qu'y ajouta l'abbé Rougeot n'était pas pour éclairer beaucoup, ni pour pénétrer mon âme, comme on va le voir.
Mais, avant d'en venir à ma première communion, il faut que je dise en peu de mots ce qu'était cette grand^mère, sous l'œil de laquelle j'allais approcher de Dieu.
Sophie Elisabeth Huguenin, fille de François Huguenin, bourgeois de Neuchâtel, et d'Elisabeth Gûldimann, bourgeoise de Soleure, avait épousé mon grand-père, le vicomte Gratien de Flavigny, vers l'année 1768. C'était un mariage d'inclination, où de côté ni d'autre la fortune n'avait eu grande part.
Sophie Hug^ènin avait dû plaire beaucoup dans sa jeunesse. On a d'elle des portraits qui lui donnent tous les caractères de la beauté noble : un front haut, de. grands yeux, un nez droit, des sourcils bien dessinés, avec cet air d'enjouement et de grâce aisée qui semble particulier aux femmes de son temps. Cette grâce et cette beauté étaient un don maternel. Un pastel de Latour que je possède, et qui représente ma bisaïeule en habits de fête, me jette un charme toutes
les fois que je lève vers lui les yeux. Figurez-vous une tête petite^ bien plantée sur un cou modelé comme dans l'ivoire, un ovale arrondi, des joues pleines et délicates , un front harmonieux où s'ondule une chevelure d'un brun clair, crépelée et bouclée, qui retombe en longs repentirs sur le plus beau sein du monde. Figurez-vous un petit nez tiës-bien fait, des narines riantes, des lèvres roses, entr'ouvertes, où flotte le sourire , de grands yeux veloutés, un regard d'une expression indéfinissable : regard de sirène, moins la perfidie ; regard de Psyché, moins la candeur. Placez, en guise d'étoile, une fleur au-dessus du front ; faites courir un cordon de perles fines autour du corsage;. jetez-y, sans nous en ôter la vue, une ample draperie bleuâtre qui achève la suavité de Tensemble, et vous aurez, éclose sous le pinceau de Latour, l'image d'une des plus ravissantes femmes du siècle passé.
D'après la comparaison des portraits, Sophie Huguenin ne devait pas avoir été beaucoup moins jolie que sa mère; certainement elle la surpassait en esprit. — Je ne crois pas qu'il soit facile d'en avoir plus, ni d'une qualité meilleure. Très-âgée déjà, mon aïeule gardait encore le don de repartie. Elle lançait le trait rapide. Avec tous, elle prenait ses franchises où bon lui semblait, mais sans offenser personne, ayant le tact exquis du grand monde. Elle ne haïs-
PREMIÈRES ANNEES ri80()-i827). 93
sait pas le mot cru, le plaçait vivement et bien. Jamais avec elle la conversation ne s'alourdissait ni ne s'empêtrait aux banalités. Ce n'est pas qu'elle.fût instruite, loin de là. Elle savait fort peu de choses ^ n'avait aucun souci ni de la nature ni des arts, mais elle avait sur la vie des ouvertures naturelles avec des manières de voir tout à fait spontanées et originales. Peu tendre, il est vrai, point du tout dévote, mais toujours bonne, indulgente et avenante ; gouailleuse, jamais caustique ; fine, mais sans malignité, enjouée, alors môme qu'elle fut aux prises avec les infirmités et la mort, ma grand'mère Sophie était la plus aimable femme qui se puisse concevoir. Pas le moindre atome romanesque dans toute sa personne.
Par deux fois, à de longs intervalles, elle fut aimée par deux hommes très-distingués qui l'épousèrent. Aussi gardait-elle du mariage le plus excellent souvenir. Son second mari fut monsieur Lenoir, conseiller d'État, lieutenant général de la police du royaume, caractère élevé, désintéressé, généreux, qui laissa de lui, dans des temps et dans des fonctions difficiles, une mémoire grandement honorée *. Ce n'était pas
i. Dans ce peu, Torthographe n'était pas comprise. Ma grand'mère écrivait cond'haitef par exemple ; ce qui me causait; à moi, élève distinguée des cours de Tabbé Gaultier, un étonnement extrême.
2. M. Lenoir, né à Paris en 1732, mort en 1807. « Le plus grand ami de Thumanité », écrivait Brissot, le girondin. Il fonda le