‹ Mes souvenirs, 1806-1833Chapitre 14 sur 33 · M'ES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

M'ES SOUVENIRS

sans quelque scrupule que mon aïeule avait formé cette seconde union : scrupule de mère, à l'endroit d'un fils unique^ dont elle craignait d'inquiéter, non les intérêts, car il n'avait rien à attendre après'^elle, mais Tamitié filiale; scrupule de veuve aussi, de dame noble qui pensait déchoir. Mais l'attachement profond qu'elle avait inspiré triompha de tout. Cet attachement fut partagé.

Il survécut en elle à celui qui en était le très-digne objet. J'en ai vu encore un témoignage vivant et touchant. M. Lenoir laissait un parent pfoche, de qui je ne sais rien, si ce n'est qu'il s'appelait Moron et qu'il me paraissait biçn drôle avec sa petite queue poudrée. Je le trouvais désagréable aussi quand il me câlinait de sa main sèche et ridée; fastidieux quand il contait de longues histoires, les plus insipides du monde. Ma grand'mère, qu'il n'amusait guère plus que moi, le laissait venir néanmoins très-régulièrement deux fois le jour. Deux fois le jour, iL lui baisait la main, en lui disant invariablement, selon qu'il était matin ou soir : t Avez-vous bien dormi cette nuit? » ou t je vous souhaite de bien dormir cette nuit, ma chère amie. >

Mont de Piété, améliora sensiblement le régime des hôpitaux et des prisons, et fit abullr la torture. Ayant donné sa démission en 1790, il se retira en Suisse, puis à Vienne, et ne rentra en France qu'en 1802.

Quoique vive et prompte à Tennui, mon aïeule souffrait les assiduités du cousin Moron avec une grâce parfaite, et cela, j'en suis convaincue, par égard pour sa parenté avec M. Lenoir. Il lui échappait bien, par ci par là, quand Moron s'appesantissait trop dans ses récits, d'agiter son éventail d'une façon sèche en faisant une moue indescriptible; mais, Moron ne voyant rien, elle avaijt le temps de se remettre, de songer à son mari, de ramener la patience à sa main et à sa lèvre.

Je devinais plutôt que je n'observais toutes ces choses, avec mon précoce instinct de femme, quand un jour, n'y pouvant plus tenir, emportée par son naturel qu'exaspérait la contrainte, mon aïeule laissa échapper son secret. Elle en était venue, je ne sais trop comment, car elle n'avait pas la manie moderne de s'analyser sans fin et de se plaindre du sort, elle s'était oubliée à me dire les contrariétés, les disgrâces de sa vie. Elle les comptait; elle les rangeait dans leur ordre d'importance; elle observait une sorte de crescendo, allant du moindre au pire. Enfin, au suraigu, d'un accent inimitable et d'un geste tragi-comique, elle s'écria, en laissant retomber sur ses genoux son immense éventail, découragée : c Et puis... Moron m'ennuie / »

Mais je reviens à ma première communion et aux circonstances dans lesquelles elle se préparait. J'ai dit.

que ma grand'mère avait gardé Fesprit du xviii' siècle. Ce n'était pas toutefois sans quelques légères altérations. Les temps avaient changé, et, avec eux, le maintien des gens comme il faut. La Restauration, les princes, la duchesse d'Angouléme surtout, imposaient à la noblesse un langage beaucoup moins libre que celui que se permettaient ses ancêtres. On allait à la messe le dimanche ; — à la messe basse, à Paris, où l'on était moins en vue; à la grand'messe, pendant la saison d'été, pour donner, disait-on, le bon exemple au village, et pour faire plaisir au curé; — à confesse une fois l'an, selon le commandement de l'Église, pour les Pâques ; rien de plus, rien de moins. A ce propos, j'entendis un jour ma grand'mère demander à mon frère — c'était aux environs de la semaine sainte — s'il n'irait pas faire une visite au bon Dieu. Ce mot rend exactement l'idée de politesse que l'on attachait alors au culte. A son lit de mort, ma grand'mère ne voyait pas les choses d'un autre œil. Impatientée dés lenteurs du prêtre qui lui administrait l'extrême onction : t Je ne savais pas que ce fût si long, » lui dit-elle sans aucune émotion, et comme si elle eût été à sa toilette. — On 'conçoit que, sous ses auspices, la préparation à la première communion fut quelque chose comme les apprêts d'une présentation à la cour, une bienséance des gens comme il faut. La preuve c'est que ma grand'mère entra en colère lors-

que, à l'archevêché, on éleva des doutes sur la validité de mon baptême protestant, et que cette bonne catholique aima mieux risquer de perdre mon âme que de me laisser rebaptiser, comme on Ten pressait. € On nous prendrait pour des Juifs, » répétait-elle invariablement à l'abbé Rougeot ou aux vicaires qui venaient, envoyés par Monseigneur. Elle s'y opiniâtra si bien qu'il fallut céder, et que, dans l'incertitude où je serai toujours, de Vintention ^ du pasteur luthérien à qui je dois le baptême, je ne saurais avoir non plus nulle assurance en mon droit au salut, selon l'orthodoxie catholique.

L'abbé Rougeot ^ait un bon vieux prêtre, modeste, tranquille, indulgent, peu lettré, peu théologien, point du tout casuiste. Il me fit consciencieusement apprendre par cœur mon catéchisme, sans provoquer de ma part une réflexion, sans m'inciter à penser quoi que ce fût à propos des dogmes ou de la doctrine. Tout ce que je puis me rappeler de son enseignement, c'est qu'un jour, prétendant apparemment me faire comprendre ce que c'était que la pudeur : € La pudeur, ma chère enfant, me dit-il en baissant la voix, c'est un miroir que le moindre souffle ternit. » Tout le reste était de cette force. Il n'y a pas lieu,

1. On sait que, pour admettre la yalidité du baptême protestant, le clergé catholique suppose que Yiniention du pasteur a été de rester uni à la foi de la grande ÉgUse.uDiverselle.

d'après cela, de s'étonner si la première communion n'avança guère ma vie spirituelle. Elle me trouva et me laissa dans la plus entière ignorance des choses de Dieu. Je n'appris à connaître, dans cette prétendue instruction religiçuse qui m'était donnée, ni les rapports de la foi avec la raison, ni ceux de la loi avec la conscience, nrle juste discernement du devoir et du droit dans les relations humaines. A mon intelligence avide de connaître, à mon cœur avide d'aimer, on donna pour tout aliment quelques sèches formules et les plus pitoyables banalités. Cette union intime, réelle et parfaite, cette union de la chair et du sang avec l'Homme-Dieu, cette Eucharistie que l'Église cathôlique appelle si justement son dogme générateur, bien que j'y aie porté ma robe d'innocence et toute la candeur de mes pensées, tient à peine une place dans mon souvenir; et si je me la rappelle ici, c'est comme un acte purement extérieur, et le plus insignifiant de toute ma vie morale.

Éducation allemande et française. » Le maître à danser, M. Abraham. — La maltresse d^armes, Mademoiselle Donn adieu. — Le cours de Tabbé Gaultier ; Fanny Sébastiani, Henriette Meudelssobn. — Mort de la duchesse de Praslin. — Le professeur Vogel. — La musique allemande.

L'instruction religieuse, ou prétendue telle, qui m'était donnée pour me préparer à la première communion, n'avait pas interrompu l'instruction profane. Outre mon éducation germanique, qui se continuait par la musique et par l'enseignement assez étendu d'un professeur allemand, je recevais l'éducation toute française du maître à danser — autrefois t maître de grâces », — de la maltresse d'armes, et je suivais les cours de l'abbé Gaultier, fort à la mode alors dans le faubourg Saint-Germain.

Le maître à danser, M. Abraham, apportait dans son

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professorat une gravité extrême. Pénétré de Timportance de son art et des augustes souvenirs de la cour de France avant la Révolution, fier d'avoir enseigné les grâces françaises à cette belle Marie-Antoinette, dont il citait complaisamment quelques gaucheries autrichiennes en ses premières leçons; plus fier encore de conserver, seul en France, à l'heure présente, la grande tradition nationale du menuet, avec l'interprétation vraie et les flexions graduées de la révérence, M. Abraham se rendait à lui-môme de profonds respects. Il n'arrivait chez ses nobles élèves qu'en voiture et en habit de gala. Il entrait et sortait, s'asseyait et se levait, parlait, grondait, toussait et se mouchait, toujours en cérémonie. Les doigts qu'il posait sur l'archet de son petit violon de podie étaient couverts de brillants énormes, dont chacun lui venait, à son dire, d'une reine ou d'une princesse royale. Depuis sa perruque à frimas^ jusqu'à la boucle dorée de ses escarpins, depuis son jabot en fine dentelle jusqu'à ses bas de soie noirs strictement tirés sur ses faux mollets^ tout en lui se tendait vers la majesté. M. Abraham portait le poids des ans d'un pied léger, d'un jarret souple, qui s'enlevait et retombait en cadence. Ses pasy lorsqu'il les exécutait devant les parents — jamais pour l'élève seule il ne prenait cette peine — étaient d'une précision achevée et d'une aisance juvénile. Sa respiration même n'avait point d'âge et semblait obéir.

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comme tout le reste de sa personne, à la suprême bienséance dont il s'était constitué le représentant. Quand M. Abraham ressentait la moindre fatigue et craignait de laisser voir en lui la condition mortelle, il se faisait suppléer par une nièce, niadame Coindet, tout imprégnée, elle aussi, d'une solennité risible et qui m'inspirait, quand elle tirait avec lenteur, de dessous sa robe, son affreux petit crin-crin de poche, une irrésistible tentation de moquerie. La leçon de danse en elle-même, d'ailleurs, m'était insupportable. Mon naturel se révoltait contre ces grâces apprises, et le premier mensonge doût je dois m'accuser, — je feignis de m'être foulé le pied — me fut suggéré par le désir d'échapper aux démonstrations de beau maintien et de belles manières que me faisaient, pochette en ms^in, le majestueux Abraham ou sa majestueuse nièce.

Quant à la leçon d'armes, que l'on peut s'étonner de rencontrer dans l'éducation d'une jeune demoiselle, c'était une autre préparation à ce bon maintien dont la noblesse de cour se préoccupait encore, à cette époque, au-dessus de tout. C'était un supplément à la leçon de danse, qui se donnait, dans les éducations trèssoignées, aux jeunes filles délicates de corps dont on voulait développer la force physique. Une femme, mademoiselle Donnadieu, la nièce, du moins elle le disait^ du fameux général de ce nom si cher aux ultras^

enseignait cet art viril ; de petits fleurets très-légers en proportionnaient Texercice au sexe et à Tâge. Je n'y avais pas la répugnance que m'inspira de prime-abord' le maître à danser ^. Il y avait là comme un simulacre de combat, je ne sais quel air martial qui ne me déplaisait point. Je ne crois pas* que Tusage de la leçon d'armes se soit maintenu. Je serais tentée de le re« gretter. Bien que Tart de Tescrime n'ait point d'application pratique dans la vie d'une femme, telle que nous la comprenons, l'exercice en est particulièrement favorable au développement de la vigueur et de l'élasticité musculaires, beaucoup trop négligées dans nos éducations féminines, où le système nerveux, seul exercé, prend une prépondérance exclusive, aussi nuisible à la santé du corps qu'à la paix de l'âme.

Les cours de l'abbé Gaultier, que je suivis régulièrement pendant plusieurs hivers, formaient la partie la plus animée et la plus attrayante de mon éducation. Ce riant petit abbé, longtemps émigré en Angleterre, en avait rapporté la méthode de Lamcaster, qu'il avait

1. Encore une ressemblance avec Alfieri qui éprouyait, lui aussi, dans son enfance, une insurmontable aversion pour la danse et pour le mattre h danser, a Fer nature già lo abborriva, dit- il en parlant de la danse, e vi si aggiungeva, per più contrarietà, il maestro francese, che cou una cert*aria civilmente scor-' tese, e la caricatura perpétua de' suoi moti e discorsi, mi quadruplicava Taborrimento innato, cb*era in me per codest* arte burattinesca. « (i42/leH-Vi/a, cap. 6.)

accommodée à sa façon, pour l'appliquer dans son pays à la jeunesse noble des deux sexes. Un plein succès couronnait ses efforts, et les cours de Tabbé Gaultiei étaient fréquentés par les enfants des premières familles du faubourg Saint-Germain '. Parmi les innovations dont une longue expérience lui avait montré Tavantage, je me rappelle Tinstitution des jeunes professeurs, dont la vivacité et l'enjouement donnaient à renseignement un entrain que rien ne saurait suppléer dans Téducation de Tenfance. Ces très-jeunes gens — quelques-uns n'avaient guère plus de quinze ans — formés à la douce image du bon abbé, et dont plusieurs sont encore aujourd'hui en très-bonne renommée pédagogique ', nous plaisaient et nous animaient au travail. Par des considérations tirées également de l'expérience, et avec un succès non moindre, l'abbé Gaultier ne séparait pas, dans ses classes, les jeunes filles des jeunes garçons. Il pensait apparemment — ce que l'on pense à peu près partout,^hormis en France, — que l'attrait qu'exercent l'un sur l'autre les enfants des deux sexes, loin d'introduire le désordre, favorise la politesse, le désir de se distinguer, t le

1. Je me rappeUe entre aatres : les demoUeUes de CriUon, de BoncheroUes, de Béthune, etc.

2. Je citerai entre autres : MM. Colard, Ducros, Bréval, Der moyencourt; M. de Blignières, dont le fils devait se faire- un jour disciple de M. Auguste Comte, et s*est consacré tout entier, après la mort du maître, à la propagation des doctrines posiliviste^. .

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vouloir et le parfaire^ » aurait-on dit jadis dans notre vieille et bonne langue française; qu'il tempère heureusement les qualités extrêmes et fait naître une émulation bienveillante qui s'obtient moins aisément dans les relations' plus rudes des garçons entre eux, ou dans les rivalités plus malicieuses des jeunes filles entre elles '. Assurément, rien n*était plus aimable que nos douces rivalités scolaires de la rue de Grenelle, Pour ma part, j'attendais le samedi — c'était le jour • où l'on s'y rassemblait — avec impatience. Lorsque j'apercevais les statues de la fontaine monumentale vis-à-vis laquelle logeait le bon abbé, quand je montais le rôide escalier qui conduisait à ses nid^-à-rats, dont le bois de sapin et la serge verte faisaient tout l'ameublement et toute la tenture, mon cœur battait, laTOUgeur me montait aux joues, avec l'ardeur du bien* dire et l'espoir du triomphe. Ce triomphe^ que j'obtenais presque toujours, ou que je partageais avec un jeune garçon de même âge que moi, blond et pâle, modeste et réservé comme je l'étais moi-même. Charles de Croix, n'était ni éclatant ni retentissant. Il con* sistait en une petite carte imprimée sur laquelle on

1. Le même effet des écoles mixtes a été obserré >aax États- Unis d'Amérique. —Voirie Rapport de M. le professeur Hippeau, envoyé cette année par le gouvernement aux États-Unis pour y étudier les conditions de Tinstruction publique. {?(ote écrite

en 18G9.) *

lisait ces mots : Présidence^ Vice-Présidence^ que notre cher abbé tirait d'un portefeuille en satin vert brodé de roses, et qu'il nous remettait de sa main, à la fin des classes, en présence des parents, avec quelques paroles flatteuses. Au bout du mois, Télève le mieux pourvu de ces cartes voyait son nom inscrit sur un tableau d'honneur fort enjolivé d'arabesques; au bout de Tannée scolaire, on recevait quelques volumes cartonnés des Œuvres complètes de Vahhé Gaultier : c'était là tout. Ce tout n'était rien en réalité. Mais il s'attachait à ce rien une telle signification morale, nous souhaitions si ardemment le contentement du bon abbé, la préférence de nos jeunes maîtres, la considération des parents et notre mutuelle estime, que je né saurais me rappeler dans toute ma vie ni distinctions ni honneurs qui m'aient jamais causé une impression comparable à la vue de ce portefeuille en satin vert, quand il s'ouvrait pour moi et que, de sa voix chevrotante, le vieil abbé appelait Marie de Flavigny avec Charles de Croix à la récompense partagée de leur assiduité au travail. Ce qu'on nous enseignait rue de Grenelle était une très-bonne préparation aux études futures. Filles et garçons apprenaient le latin, mais par là méthode animée de l'abbé Gaultier, comme une langue vivante. Nous apprenions aussi, cela va de soi, la grammaire française, l'histoire sacrée et l'histoire profane, la géographie, les premiers éléments de la mathëma*

tique ; tout cela par demandes et réponses, vives, claires, précises, sans la moindre introduction du doute, comme on peut croire, et, pour Thistoire sacrée, avec une adjonction de rimes qui avaient pour but, je suppose, d'en rehausser l'enseignement, tout en le gravant mieux dans la mémoire.

Le premier homme Adam, du paradis exclus ;

Puis Caïn tue Abel, dont Seth eut les vertus.

On voit que la méthode était bonne, puisque je me rappelle encore aujourd'hui ces vers, dont la beauté* assurément n*a rien de remarquable. Il y a là fort à réfléchir sur la puissance de la rime, et de quoi infatuer messieurs les versificateurs, déjà trop enclins au dédain de la prose, comme chacun sait.

Je ne négligerai pas, en quittant les cours de Tabbé Gaultier, de rappeler le souvenir d'une charmante compagne que j'y avais, et dont le nom est devenu, à trente ans de là, tragiquement célèbre.^

Fanny Sébastiani, fille du général de ce nom, plus tard duchesse de Praslin, suivait comme moi, et dans la même classe,' l'enseignement de la rue de Grenelle. Elle y venait avec sa gouvernante, Henriette Mendelssohn, la nièce du philosophe. Celle-ci, dans sa petite taille contrefaite, avec ses yeux étincelants, m'inspirait à la fois beaucoup de curiosité et beaucoup de respect. C'était, je l'ai appris plus tard, une de ces femmes de forte race juive et de grande culture aile-

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mande, d'esprit hardiment rationaliste et d'âme chaleureuse, dont Rachel Levin — celle qui fut plus tard madame de Varnhagen, — était vers cette époque le type brillant ^.

L'élève de mademoiselle Mendelssohn était extrémement belle. Encouragée par sa gouvernante, à qui plaisaient sans doute mqn air germanique et la facilité avec laquelle je parlais l'allemand, Fanny s'asseyait toujours auprès de moi et semblait, bien qu'elle fût mon aînée, rechercher mon amitié comme une protection. Moi, j'étais attirée par la douceur de ses grands yeux noirs, par ses manières craintives et caressantes, par ce je ne sais quoi de fatal, peut-être, qui déjà reposait sur son front et qui agissait sur mon imagination mystérieusement *.

1. M. de Varnhagen, dans ses DenkioUrdigheUen , parle d'Henriette Mendelssohn avec une vive sympathie. U décrit d*une manière trës-agréable les heures qu*il passait à Paris daiis soq eercle intime, où se rencontraient des personnes telles que madame de Staôl, Benjamin Constant, Humboldt, Spontini, etc. Il parle du pensionnat, qu'elle dirigeait avant d'entrer dans la maison Sébastiani. Entre les jeunes élèves qui s'y distinguaient, il cite « la vive Félicie de Fauveau, la plus charmante image de la grâce et de r élégance française ; Rosa Polocha, une rose pfhlonaise de la plus ravissante beauté; Lolo (?) Fould, d'un car ractère à la fois plein de bonté et de fermeté, etc.

2. Je crains que ceci ne paraisse bien germanique au lecteur français. Mais comment ne pas être attentive à ces sortes de prédispositions mystérieuses, lorsqu'on a été, comnie moi, presque incessamment poussé par le sort ou par un secret peAchant vers des élres dont la vie et la mort ont été tragiques? Gomment ne

Outre sa timidité qui j)araissait la faire beaucoup souffrir, Fanny Sébastiani avait une certaine lenteur d'intelligence dont s'impatientait fort la vive Mendelssohn, et qui lui rendait difficile de suivre dans les classes la parole rapide de nos jeunes maîtres. — Comme, tout au contraire, je la saisissais au vol, et que je finissais de prendre mes notes quand à peine ma pauvre voisine commençait d'écrire les siennes, il arriva le plus simplement du monde que je fis double

pas réfléchir et chercher les influences cachées, quand, dans le cercle des relations intimes, on compte, comme je le fais, un nombre effrayant d*actions violentas et inexpliquées, inexplicables selon Tordre apparent et rationnel des choses? Dans ce très* petit cercle, ma sœur Auguste, qui met fin à ses jours sans avoir laissé deviner à qui que ce fût son dégoût de la vie ; son fils Léon, qui meurt à Aihè nés d*une mort restée mystérieuse ; un précepteur de mes filles, Philippe Kaufmann, écrivain et poète distingué^ qui se brûle la cervelle^ en 1846, au bois de Boulogne; le comte Ladislas Teleky, Charles Didier, Prévost-Paradol, qui se donnent la mort sans avoir confié à personne leur désespoir ; le prince Félix Lichnowsky, massacré dans un tumulte révolutionnaire ; le comte de Sch'ônborn, atteint mortellement, dans une rencontre sans cause sérieuse; Tabbé Deguerry^ pris comme otage et fusillé par les hommes delà Commune dfi Paris en 1871; et d'autres encore : belles'jeunes filles, artistes célèbres ; et moimême, qui écris ces lignes, avertie par une prédiction, par des songes extraordinaires, d'une destinée que rien n'Annonçait et qui me semblerait encore aujourd'hui à moi-même tout à fait incompréhensible, si je n'y sentais pas ces influences mystérieuses dont j'ai parlé!

■ Aeh ! ,vir kennen uni w«nij|;, Denn •• waltet in un» ein Golt. •

dit le poète Bolderliru

besogne, employant volontiers à son profit le temps qui me restait disponible. Était-ce de ma part un bon office désintéressé? Je voudrais le croire, mais une circonstance me revient qui ne me permet guère l'illusion. Gomme on passait l'après-midi du samedi tout entière dans les classes de la rue de Grenelle, chaque élève y apportait son goûter : du pain, le plus souvent, une flûte de gruau, une brioche tout au plus ; les habitudes du faubourg Saint-Germain étaient à cette époque extrêmement modestes. Seule ou presque seule, la fille du général Sébastiani arrivait amplement pourvue d'un assortiment de pâtisseries qui, je dois l'avouer, excitaient au plus haut point ma convoitise. Dès l'enfance, et pendant tout le cours de mes années, j'ai été, tour à tour ou tout à la fois, singulièrement frugale et singulièrement friande, d'un appétit très-vif, mais très-vite rassasié, ne se laissant jamais emporter au delà du vrai besoin ; s'accommodant, selon l'occasion, de la plus rustique pitance, ou prenant son plaisir aux raffinements des tables diplomatiques. Les nougats et les babas de la fille du général, les libéralités qu'elle m'en faisait eurent donc, j'ai tout lieu de le craindre, leur part, leur grande part dans ma générosité intellectuelle. Quoi qu'il en soit, le plus agréable commerce s'établit ainsi entre nous. Les notes de plus en plus étendues que je prenais pour Fanny me valaient des gâteaux de plus en

plus savoureux. La gouvernante fermait les yeux, ou ^ourlait à ce libre échange, et tout allait à souhait. Par malheur ce ne fut que pour une saison. L'an suivant, EJanny ne reparut plus dans la rue de Grenelle. Je ne la rencontrai plus; je n'entendis plus prononcer son nom, et je l'avais oublié lorsque trente ans plus tard, en 1847, il retentit soudaine mon oreille avec un éclat sinistre. On se rappelle l'émotion publique causée par la mort tragique de la duchesse de Praslin . Elle me causa à moi-môme une impression très-forte et qui raviva tous mes souvenirs.

Qui m'eût dit, en 1817, dans cette enfantine relation de la rue de Grenelle, où nous mettions en commun des gâteaux, des devoirs de géographie, etc., qu'un jour viendrait où une autre relation, celle-là historique et grave, s'établirait entre nous à travers la tombe I Qui m'eût présagé, à moi la jeune fille royaliste, destinée à la vie du monde et de la cour, que j'écrirais l'histoire d'une révolution populaire, et que, en en retraçant les causes prochaines, il m'arriverait de raconter en ces termes la mort de ma douce et belle compagne !

« Une femme encore belle et de mœurs irréprochables, fille d'un maréchal de France, fut assassinée avec une atrocité sans exemple par son mari, le duc de Praslin, qui n'échappa que par le suicide à la juridiction de la cour des pairs. Cet événement mys-

térieux, longtemps inexpliqué, ce drame sanglant passionna le pays. Le nom de l'infortunée duchesse de Praslin courait de bouche en bouche et pénétrait jusque dans les campagnes les plus reculées. On s'abordait * sans se connaître, sur les routes et sur les places publiques, pour se demander des éclaircissements et pour se communiquer une indignation qui ne se pouvait con tenir. Le peuple, toujours si aisément ému par l'image d'une femme que sa faiblesse livre sans défense à la haine, se prit à maudire tout haut une société où se commettaient de tels forfaits. Il multiplia, il généralisa dans ses soupçons ce crime individuel. Cette tragédie domestique prit les proportions d'une calamité nationale. Elle suscita des pensées sinistres dans tous les cœurs ^ »

A côté du cours de l'abbé Gaultier, où j'apprenais, à la française, la création du monde et ses quatre parties — on ne nous parlait pas encore de la cinquième, adoptée plus tard, - — la suite des rois de Rome et des rois de France, l'authentique Romulus, Pharamond, Clovis, etc., mon professeur allemand, il se nommait Vo^el — oiseau -r- m'enseignait d'une manière toute différente les divers états du globe, la naissance et les progrès de la civilisation, les races, les migrations, les établissements des peuples ; il n'avait garde d'où-

1. Histoire de la Révolution de 1848, par Daniel Steru, 2' édit. t. I, p. 71.

blter les antiques forêts de la Germanie ; il me parlait du Nihelungen Lied; il le comparait à Ylliade. Par sa méthode un peu vague, mais bien plus vivante que l'exposition artificielle des méthodes françaises, le professeur Yogel accoutumait mon esprit à considérer les choses dans un ensemble que rien, dans nos disciplines universitaires, ne fait pressentir à Tenfance.

Je dois l)eaucoup à la méthode germanique du professeur Vogel. Elle avait ses inconvénients ; où n'y en a-t-il pas ? elle aurait pu me jeter, comme beaucoup d'esprits allemands, dans la nébulosité des espaces, et me faire perdre pied dans l'infini; mais contrôlée, ramenée incessamment, comme elle le fut toujours, par l'enseignement français, à Tordre et à la clarté ^ mon intelligence, il faut bien qu'il me soit permis de le dire, y acquit une étendue et des facultés synthétiques assez rares chez les esprits exclusivement dressés à la française.

Ce bon professeur Vogel, de qui je me souviens à cette heure avec gratitude et respect, me paraissait alors fort ennuyeux et passablement grotesque. Il s'habillait encore à l'ancienne mode : petite perruque

1. Un historien philosophe contemporain — Buckle — pjurle quelque part de la manière dont atéleya et se développa, sous le règoe du grand Frédéric, « VintelUel allemand tous Vaiguillon de l'esprit français, n U me semble qa*U s*est produit ciafiS mon éducation quelque chose d*analogue.

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poudrée, à queue; culottes courtes, par toutes les saisons, de nankin en été, de serge en hiver ; bas chinés, souliers à boucles. Il s'en allait ainsiltrottinant par la boue des rues, son Homère ou son Virgile sous le bras, récitant à haute voix la leçon qu'il préparait pour le lendemaih ; se garant fort mal des éclaboussures, et ne prenant nul souci du rire des passants. Il n'était pas enjoué comme l'abbé Gaultier. Auprès' des cours riants de la rue de Grenelle, ma leçon solitaire était bien morne. Cependant j'apprenais volontiers, sans peine, et j'en étais venue à parler, à écrire, à penser, ou plutôt à imaginer en allemand, tout aussi bien qu'en français.

La musique allemande, sous la direction de ma mère, contribuait aussi et de plus en plus au développement de mon intelligence. Ma mère, je crois l'avoir déjà dit, était musicienne. Elle avait pris à Vienne des leçons du célèbre Paër , et chantait agréablement, en s'acoompagnant elle-même. Elle jouait sur un piano à queue, de Stein^ dont les touches noires et blanches étaient placées à l'inverse de la coutume t— les dièzes et les bémols en blanc, les notes naturelles en noir — et qui, à cause de cela, me plaisait singulièrement, les partitions de* la Zauberflote^ delà Cosa rara, de Cosi fan tutte^A'Idomeneo. J'avais des dispositions pour la musique : elle les cultiva de

bonne heure. Elle me donna d'aLord, puis elle me fil

donner, quand elle ne se crut plus assez forte, des leçons de piano, de solïége, et même d'harmonie, ce qui paraissait étrange aux dames françaises. On sait qu'en France les leçons de piano, considérées comme le complément de toute bonne éducation, n'ont aucunement pour but d'initier une jeune fille au grand art de la musique, mais seulement de faire d'elle iine machinale, une insipide exécutante, capable, en attendant le mariage, de divertir pendant une heure l'ennui des soirées de famille, de jouer en mesure, ou à peu près, une contredanse pour faire danser les voisines, à la campagne,' d'accompagner au besoin quelque virtuose de sa force, exercée celle-là, aux arpèges de la harpe, ou bien à la romance.

Ma mère, par cela seul qu'elle était Allemande, avait de la musique une autre idée. Elle voulut que j'apprisse la basse chiffrée, le contrepoint, etc. Quand le célèbre Hummel vint à Paris, elle me fit prendre de ses leçons ^ Hummel m'encouragea beaucoup dans mes études. Il me conseillait de m'essayer à la composition. Je n'y réussis point trop mal ; je trouvais aisément la mélodie ; d'instinct, j'allais à ces modulations enharmoniques par lesquelles se caractérise la musique la

1. Hummel était maître de chapelle du grand-duc de Saxe- Weimar. Il est question de lui, et avec de grandes louanges, dans les Correspondances et les Entretiens de Goethe.

plus moderne ^ Plus tard, il m'est arrivé de regretter la négligence, puis T-Abandon complet que j'ai fait de mes facultés musicales. Le penchant que j'ai toujours eu à concentrer mes désirs et mes efforts, à ne vouloir, à ne pratiquer qu'une seule chose, m'a fait ici, je le crois du moins, un tort véritable. Selon toute apparence, si je n'avais été un écrivain bon ou mauvais, j'aurais pu devenir un compositeur. En tout cas, fallait-il me ménager ce moyen d'expression, puisqu'il m'était naturel, et ne pas retrancher aussi complétetement que je l'ai fait, de ma vie intellectuelle, une faculté créatrice que je tenais, comme parle Rene\ t de Dieu ou de ma mère. »

1. Je me rappeUe avoir composé plusieurs morceaux qui Quêtaient pas sans charme : quelques valses très-allemandes ; le chant de la Loreley par Heine ; lé chant de l'esclave dans la Lucrèce de Ponsard, etc.. Je ne sais ce que tout cela est devenu.

Les lectures en cachette. — Mes compagnes : Kslher et Àdrienne.

— Un secret d'amour. — Mon frère. — Mes jardins idéalistes et ses jardins réalistes. ~M. Fiévée. —M. Théodore Leclcrcq.

— La comédie. — La mort.

Ma première communion faite, on me ramena au Mortier (1818). On m'avait déclaré, en sortant de YègVise des Petits-Pères^ où j'avais reçu le sacrement Je Teucharistie, que désormais je n étais plus une enfant. Je me le tenais pour dit, sans trop entendre ce que cela pouvait bien signifier; et, de fait, ma vie commença de prendre plus d'intensité. La sève de la jeunesse montait; avec elle, des curiosités infinies.

Il y avait dans un petit boudoir proche du salon, où l'on se tenait de préférence en automne mais qu'on me laissait, à moi seule, l'été, pour y écrire mes devoirs, une armoire ou placard, fermée d'un grillage en

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fil de fer que doublait une soie verte fanée-. Cette armoire renfermait, sur des. tablettes, un -assez grand nombre de livres en petits formats très-variés, fort joliment reliés, mais dont aucun n'avait été choisi en vue d'une bibliothèque de demoiselle. Jamais on ne m'avait défendu de lire ces livres, mais quelque chose me disait qu'ils devaij3nt m'être interdits. La première fois que je tournai la clef du placard, étant seule, dans la simple intention de regarder les titres des volumes, je fus prise de peur, et aussitôt, me figurant entendre ouvrir la porte du boudoir, je refermai précipitamment l'armoire et je me rassis à ma table, avec l'air d'écrire. Cette dissimulation fut toute d'instinct, et l'on m'aurait, à coup sûr, fort embarrassée, si l'on m'en eût demandé la cause, car je ne désobéissais à pep» sonne; et quel mal pouvait-il y avoir d'ouvrir, pour regarder des titres de livres, une armoire dont la clef restait à la serrure?

Le jour suivant je fus plus hardie; sur le rayon le mieux à portée de ma main, je pris un volume, le plus petit, le plus joli; je l'ouvris. IL avait une gravure en tète; c'était le Diable amoureux de Cazotte; c'aurait pu être pire. Un nouveau bruit me fit fuir, comme le rat- de La Fontaine, avant que de goûter au mets friand. Mais j'y revins; et bientôt, dans cet exercice répété de l'armoire à la table et de la table à l'ârmoire, toujours l'oreille au guet, j'acquis une fi-

nesse de l'ouïe, une prestesse des jambes extraordinaires. Un jour, fatiguée de me tenir debout près de Varmoire, je m'assis avec mon volume à la table où j'étais censée travailler. C'était bien plus commode et plus sûr. Au moindre mouvement de chaise que j'entendais au salon, je fourrais le volume dans le tiroir de mon pupitre, sous mes cahiers d'analyses; et, trempant ma plume dans l'encre, j'achevais tant bien que mal la phrase commencée sur le premier empire des Assyriens ou sur les habitants de la Nouvelle-Zélande. Personne ne se doutait de rien; et de la sorte, je lus pendant toute une saison une infinité de romans : Madame Gottin, madame de Genlis, madame Riccoboni, Anne Radcliffe, qui mirent en désarroi ma pauvre petite cervelle. Un jour, j'eus la mortification extrême de trouver la clef de l'armoire ôtée. On ne l'y remit plus. S'était-on aperçu de quelque chose? C'est assez probable, mais j'ai .dit qu'on ne me grondait jamais. Ma mère ou ma grand' mère s'étaient dit d'ailleurs peut-être qu'elles étaient, en ceci, les plus répréhensibles ; bref, tout le monde se tut. Je fus fort attrapée. Mais, privée de mes lectures, je n'^n gardais que mieux dans ma ^némoire les noms, les images, les aventures romanesques que j'y avais^ entassées depuis ■six inois. Je continuai, à part moi, de vivre dans la compagnie de belles princesses, dans des bosquets enchantés où l'on soupirait d^amour*, îeTieTfe\i\^M^^<^

ravisseurs, blancs palefrois, bergers fidèles. Je savais désormais que le parfait bonheur, c'était de voir à ses pieds un beau chevalier, qui jurait d'aimer toute la vie. Bientôt ce beau chevalier m'apparut dans la personne du jeune fils d'un hobereau de notre voisinage, qui comptait un ou deux ans d.e plus que moi, et qui dès Tabord charma mes yeux. Il avait nom Louis. Il était blond, blanc et rose; il montait un petit cheval breton à crinière flottante ; il suivait la chasse, armé gentiment d'un petit fusil fait à sa taille. Un jour, il me rapporta une pet*drix blanche qu'il avait tuée; il me l'offrit galamment, d'un air fier et soumis. On le fit asseoir à table à mes côtés ; on célébra son adresse ; on but à sa santé. Il ne me dit rien, ni moi à lui; mais dans ce silence il sentit sans doute un encouragement, car, le lendemain, me voyant chercher un gant que je croyais avoir perdu à la promenade, iL me dit qu'il l'avait trouvé dans le bois des Belles-Ruries et qu'il ne me le rendrait jamais. Il mentait comme tous les galants, car le gant se retrouva dans le jardin ; mais n'importe, c'était là, je l'avais bien vu dans mes romans, une déclaration d'amour. Je raccueillis d'un cœur et d'une imagination prévenus. Je ne saurais me rappeler ce que je répondis. Peu de chose apparemment, mais, dans mon for intérieur, je me jurai à moi-même de n'être point ingrate envers un si bel amour, de ne m'en pas laisser distraire, de ne consen-

tir jamais enfin, quelque chose qui pût arriver, à donner ma main ou mon cœur à d'autres qu'à moii doux ami. Ses parents, je l'avais entendu dire, n'avaient que peu ou point de fortune. Ce serait l'obV tacle; il en fallait un, sans cela point de roman. Je me dis que nos amours allaient être contrariées; je me préparai à la hitte, et j'en fus toute réjouie. Mais cette joie d'avenir qui occupait toute ma pensée, je ne la communiquai à personne. J'y eus quelque vertu, car à cette époque je voyais très-familièrement deux aima^ blés petites compagnes, pour qui je n'avais eu jusquelà aucun secret. Esther le Tissier, Adrienne de Bizemont étaient^ peu près de mon âge, et leur éducation ressemblait beaucoup, sauf \e germanisme, à celle qui m'était donnée. Elles habitaientavec leurs parents deux châteaux voisins du Mortier : la Bellangerie et Jallanges. On se réunissait règlement le dimanche da^s l'un ou l'autre des trois châteaux, pour y passer ensemble toute la journée.

Durant les intervalles de nos jeux, dans nos babils, j'avais déjà parlé à mes compagnes de l'amour et de ce que j'en avais appris dans les livres ; mais je ne leur fis point confidence de ce que je m'imaginais en avoir éprouvé dans la réalité. Quand mon petit ami se trouvait avec ses parents aux réunions du dimanche, je voyais qu'il n'avait d'yeux que pour moi. Nous nous entendions sans nous parler. I'a\i\:îi.v% Cimw\.^

m MES SOUVENIRS.

en livrant mon secret, d'en faire évanouir le charme.

Je me sentais ainsi d'ailleurs sur mes compagnes

une supériorité qui chatouillait mon orgueil, je më

sentais jeune ûlle lorsqu'elles n'étaient encore que des enfants, et je cachais jalousement à tous les yeux Tobjet qui captivait mon cœur. Je le cachais surtout, j'aurais voulu du moins le cacher aux regards et aux railleries de mon frère. Élève du lycée de Metz, puis de l'école de droit, il venait au Mortier passer les vacances. Nous étions alors beaucoup ensemble. Je le regardais comme un être très au-dessus de moi, nonseulement par ses six années d'avance dans la vie, mais aussi par son grand savoir, par ses^oyages \ par ses lauriers universitaires auprès desquels je ne me sentais qu'ignorance et obscurité. Maurice me plaisait, je l'aimais , j'attendais son arrivée eh Touraine avec beaucoup dMmpatience; mais il m'intimidait aussi ; son esprit moqueur de collégien mettait bien mal à l'aise mes rêveries romanesques. Avec beaucoup de complaisance il s'associait à mes jeux ; mais, en les dirigeant, il en altérait le caractère. Je me rappelle entre autres que, mes imitations de jardins sur une t^ble, dans une chambre, lui paraissant jeux de petite

1. Mon père Tavait envoyé seul à dix-sept ans en Angleterre, pour y apprendre Tanglaîs: ce qui avait été fort critiqué par ses amis comme une nouveauté, dans Téducation de la noblesse f rançaise, d'où ne pouvait rien sortir de bon. — Appendice H.

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fille, il me persuada de faire un jardin véritable en ^ plein air et en pleine terre. Au lieu de ces frêles tiges de plantes et d'arbrisseaux que je faisais tenir debout, par artifice, dans un enduit de deux pouces d'épaisseur , Maurice planta, résolument, dans un carré de jardin qu'on nolis abandonnait pour y faire nps volontés, de vrais arbustes, avec leurs racines : des fraisiers, des framboisiers, des groseilliers, dont nous mangions les fruits. Au lieu de mes lacs figurés par un fragment de miroir, au lieu de mes cygnes en verre soufflé, mon frère se mit à creuser avec sa bêche un vrai canal; il le maçonna si bien que l'eau s'y tenait pendant plusieurs heures et qu'un canard tout en vie, qu'il allait prendre de force sur la mare de la bassecour, y pouvait barboter. Au lieu de mes personnages de Nuremberg, figurant les promeneurs dans mes petits sentiers saupoudrés avec le sable d'or de mon écritoire, nous-mêmes, nous allions et venions gravement dans des allées de deux pieds de large. C'étaitassurément fort beau ; mais, je ne sais pourquoi, ces jardins réels n'avaient pas pour moi l'attrait de mes jardins fictifs, et j'en fus bientôt lassée. N'était-ce pas précisément parce qu'il y avait là trop de réalité, parce que l'art s'y confondait trop avec la nature, parce que l'imagination n'avait plus assez de part dans notre plaisir, et que, au lieu d'une libre invention, nous n'avions plus sous les yeux qu'uue te^\<^^\3ii\\wv

amoindrie des objets qui nous entouraient? Tout le secret de Tart n'était-il pas là ? Mon frère et moi, ne représentions-nous pas, sans nous en douter, l'interminable différend des Réalistes et dès idéalistes?

Indépendamment des réunions dli dimanche, à la Bellangerie^ aux Belles-Runes y à JallangeSy mes parents fréquentaient aussi un voisinage nouveau qui me paraissait agréable. Le célèbre M. Fiévée * et son inséparable ami, Théodore Leclercq, venaient d'acheter, près de nous, la petite terre de Villeseptier , et tous deux ils faisaient beaucoup de frais pour nous y attirer. Tous deux, ils avaient beaucoup d'esprit, avec une renommée d'écrivains qui leur assignait un rang à part, à la fois supérieur et inférieur, dans la compagnie d'ancien régime, assez peu lettrée, qui les accueillait

1. M. Fiévée, né à Paris en 1767, mort en 1839, ancien préfet d^ la Nièvre, correspondant de Napoléon !«»•, de Louis XVIII, adversaire ^déclaré de la Révolution et du gouvernement parlementaire. 'Il écrivit pendant plusieurs années dans le Journal des Débats et publia de 1814 à 1820 une correspondance politique et administrative. Son roman La dot de SuzeUe, publié en 1798, avait eu un très-grand succès; ses œuvresont été publiées par J. Janin en 1842 11 conseillait, entre autres, rétablissement de curés-magistrats ; il appelait la clergé la vraie milice des rois. Il était, dit M. Duvergier de Hauranne, le conseiller privé de Topinlon dont M. de Maistre était le prophète et M. de Bonald le philosophe. {Histoire parlementaire,)

M. Théodore Leclercq, né & Paris en 1777, mort en 1853, publia en 1823 un premier recueil de Proverbes dramatiques qui fut extrêmement goûté dans le» Balon&.

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en Touraine très-gracieusement, mais sous la condition tacite, néanmoins, d'être par eux amusée.

En ce qui me concernait, ils réussissaient on ne peut mieux, ayant pour moi, mille prévenances.

La renommée littéraire et politique de M. Fiévée m'imposait; il avait un fort beau visage avec des manières graves et affables, auxquelles j'étais très-sensible. Enfin il causait avec moi comme avec une grande personne, et je lui en savais un gré extrême. Quant à M. Leclercq, affreusement grêlé de petite-vérole, quasi borgne et de manières sautillantes qui ne me plaisaient pas du tout, il était néanmoins le trèsbien venu de moi et de mes compagnes, lorsque, ii la demande générale, il consentait à nous faire lecture de quelqu'un de ses Proverbes. Les dimanches me semblaient plus attrayants quand nous en passions une partie à écouter ces petites comédies où il raillait avec galté les travers et les ridicules du siècle. Ces lectures étaient très-goûtées ; leur succès, qui faisait du bruit,, suggéra à M. Leclercq la pensée d'un succès plus grand. Il engagea ma mère à faire représenter chez elle, dans son salon de Paris, ces proverbes, dont la lecture ne donnait, disait-il, qu'une impression languissante. Mon frère, qui avait alors dix-neuf ans, favorisait un projet qui lui ouvrait les plus riantes perspectives ; la chose fut convenue, et l'hiver suivant on monta chez nous un petit théâtre*

Théodore Leclercq, passionné pour son plaisir et poui sa gloire, en fut ensemble le directeur, le décorateur, le machiniste, le costumier, l'acteur principal. Mon frère le secondait de son mieux. Une ravissante femme, alliée à ma grand'mëre Lenoir, la comtesse de Nanteuil \ dont la vie à quelque temps de là allait prendre un tour si romanesque, et que je devais retrouver en Touraine, dans de singulières conjonctures, prit les rôles d'amoureuses. Un capitaine de vaisseau, ami de mes parents', le comte d'Oysonville, accepta l'emploi ies pères nobles. Pour compléter la troupe, M. Leclercq proposa sa sœur, très-jolie femme, désireuse de paraître dans un cercle aristocratique où, sans l'occa-

sionde la comédie, elle n'eût pas eu d'accès naturel. Madame *** était la femme d'un notaire. Mariée jeune ' à un homme riche, mais avare et d'humeur morose, elle se distrayait autant qu'elle le pouvait de l'ennui du foyer par le bal, le théâtre, la toilette et le bel esprit. On ne lui trouvait pas chez nous le ton de la plus haute compagnie, mais elle était empressée, spirituelle, avenante et bonne. Elle amusait ma grand'mère qui la protégeait contre les pruderies des femmes comme il faut. Mon frère s'était pris dans ses lacs, le sien s'était fait indispensable, et Ton ne pou-, vait plus se permettre de le désobliger.

I. Elle était fille de la première femme de M. Lenoir dont on ro/t au Louvre le portrait peint par Gliatdln.

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Madame*** fut donc de la comédie d'abord, puis de la compagnie, puis de la familiarité àe mes parents; et sa fille, qu'elle menait partout avec elle, s'improvisa mon amie intime, avant que ni ma mère ni moi nous eussions songé à la rechercher ou à l'éviter. Les Proverbes joués pendant toute la saison d'hiver, dans l'appartement que nous occupions alors rue des Trois- Frères , vis-à-vis des jardins de l'hôtel du général Moreau, et qui amenaient chez nous beaucoup de monde, mirent autour de moi une atmosphère de coquetterie qui n'était pas la meilleure du monde pour une jeune fiire. On commençait à me dire beaucoup trop que j'étais jolie ; on me le disait autrement qu'à une enfant. Cependant, au lieu de me dissiper dans mes amusements mondains, je rêvais de solitude. Je faisais de longs voyages au pays des chimères. Je me voyais, en esprit, sous un ciel bleu, au bord d'une mer bleue, écoutantmon jeune ami, qui me jurait rétemel amour, unissant à jamais ûia destinée à là sienne dans les graves et doux liens du mariage. . .

Tout à coup, je fus précipitée de mes rêves, foudroyée par une terrible réalité : mon' père, brusquement atteint d'une fièvre cérébrale, fut enlevé en trois jours. Pour la première fois, sur la face inanimée de l'être que j'aimais le plus au monde, je vis les pâleurs de la mort et l'immobilité rigide du dernier sommeil ! Jusque-là, je ne connaissais la mort que dé nom*

J'avais lu, j'avais entendu dire qu'on mourait, mais je n'avais jamais vu mourir personne. La mort, c'était pour moi un mot abstrait qui ne se traduisait à mes yeuK par aucune image. Je n'avais même jamais vu de malade, mon père et ma mère étant tous deux d'une santé parfaite. Gomment dire, comment dépeindre la secousse, l'étonnement sinistre qui de la plus entière sécurité me jeta soudain en présence de ce Roi des épouvantemènts dont les plus grands courages et les plus hautes sagesses ne sauraient soutenir^ sans un effort, l'aspect horrible?

C'était dans la première semaine d'octobre 1819; nous étions au Mortier. Je revenais d'une promenade dans le grand bois, et je rentrais à la maison bruyamment, causant et riant avec ma Généreuse, quand Marianne, qui m'attendait sur le perron, me dit de. faire silence, que mon père était malade et couché. Elle avait, ^n me parlant, l'air trèssérieux. Me taisant aussitôt, je cours à la porte de mon père, j'y reste un moment, n'osant ni frapper ni parler. Le cœur me battait. Enfin je prends courage, j'entfe avec précaution ; je jette un regard craintif sur le lit, qui se trouvait tout près de la porte. Mon père était assoupi. Il ouvrit les. yeux, me vit, me fit signe d'approcher, me demanda d'où je venais; je le lui dis. c Je suis bien aise que tu t'amuse8, reprit-il d'une voix étrange, en me regardant

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avec une certaine fixité qui me fit peur; moi, je souffre. » Et il se retourna vers le fond de l'alcôve et ne parla plus. Je restai muette aussi, retenant mon haleine, immobile près de ce lit qui me paraissait lugubre. Je ne sais si ce moment se prolongea. Il fut pour moi d'une solennité que je n'oublierai jamais. Je venais d'entendre les dernières paroles que mon père devrait m'adresser en ce monde. Je ne le savais pas, et pourtant cette voix si chère m'avait fait mal. Encore aujourd'hui, elle murmure, à demi éteinte, à mon oreille, comme un reproche. Le lendemain il y eut beaucoup d'allées et de venues chez nous. Les voisins arrivaient. On ne me laissa point entrer dans la chambre de mon père. Le médecin de Tours, le D' Gourreau, était venu. Il avait parlé très-bas avec le médecin du village; tout cela me serrait le cœur. . . Vingt-quatre heures s'écoulèrent. Le troisième jour, 8 octobre, comme j'entrais le matin dans la chambre de ma mère, pour lui souhaiter le bonjour à son réveil : € Prie Dieu pour ton père, me dit-elle, d'un Ion grave. Dieu seul peut le sauver à cette heure. » — Je demeurai sans voix et sans pensée. Pendant que ma mère se levait et donnait quelques ordres, je me glis saî, saûs qu'on me vit, jusqu'à la chambre de mon père. Les médecins l'avaient quittée. La garde était dans la chambre voisine ; je m'approchai du lit. Dieu I quel spectacle 1 Mon père était entré en agonie. Ses

yeux étaient clos. Son visage était livide. De sa bouche béante sortait ce souffle rauque qu'on appelle le râle, et qui emporte avec lui le suprême secret des mourants. Je ne sais ni combien de temps je restai là, ni comment j'en sortis. Une demi-heure après, mon père avait cessé de vivre.

mort 1 hprrible mort I que de fois, depuis ce jour fatal je t'ai revue I que de fois, implacable et muette à meç côtés, et sous quels aspects divers, toujours affreux! lente ou prompte, violente ou perfide, appelée par la lassitude ou repoussée par l'énergique instinct de la vie ; toujours inattendue pour le cœur, toi qu'on sait pourtant inévitable, a«tique mort I Jsimsiis, au berceau du npuveau-né, au chevet du vieillard chargé d'ans, dans le regard stoïque de l'homme fort, dans l'inquiet sourire de la jeune mère, je n'ai surpris à ta puissance inexorable un signe, une lueur, une compassion, une promesse. Jamais je ne sens ton approche sans que tout en moi frémisse, sans que. mon âme éperdue entre en angoisse et s'écrie vers Dieu : où donc est ta bonté?

On nous emmena, ma mère et moi, à la Bel lange- , rie. Pendant les premiers jours qui suivirent notre triste départ du Mortier, je résistai encore intérieurement à l'affreuge certitude qui ni'ôtai t mon père à jamais. Je me persuadais que tout ce que j'avais vu, , entendu, c'était un effroyable cauchemar, que mon

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père avait disparu pour un temps, mais qu'il vivait mystérieusement qi^lque part et qu'il allait revenir. Puis, accablée par un tel effort de résistance à la trop certaine vérité, ma pensée s'était affaissée. Je demeurais morne, inerte, presque insensible... L'espérance de retrouver mou père dans une autre vie ne s'offrait pas à moi. Elle ne m'était pas naturelle apparemment, car, plus tard,.au temps de ma plu§ vive ferveur et de ma plus grande foi catholique, jamais elle n'agit sur ma douleur, jamais elle n'en détourna le cours. Mon instinct germanique répugnait à se figurer la personne 'humaine renaissant ailleurs sous les mêmes formes et dans les mêmes conditions qu'ici-bas. Je n'ai jamais pu me représenter nos affections terrestres se perpétuant dans une vie . future, en dehors de tous les modes de notre existence présente; nos joies exemptes de douleurs, nos tendresses sans déchirements, notre activité sans défaillance, toute notre manière d'être enfin, de sentir, de penser et d'agir, transportée dans une autre sphère que le globe où nous sommes nés 1 La réponse de Guillaume de Humboldt à une amie qui le pressait de s'expliquer .sur cette inquiétude d'une autre vie, qui jamais ne nous quitte et jamais ne s'apaise en nous, est la seule que je pourrais et voudrais faire à moi et aux autres, dans toute la sincérité de ma conscience et de ma raison : t Je crois à une durée dans l'avenir, je regarde un

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revoir comme possible... Mais je ne voudrais pas m'en faire une représentation humaiof, et il m'est impossible de m'en faire une autre ^ »

La première pensée consolatrice que je sentis surgir en moi, après l'accablement du désespoir, le premier battement de mon cœur, la première pulsation de la vie ranimée ce fut, à l'arrivée de mon frère, dans la longue étreinte où nous confondîmes nos larmes. Jusque-là j'avais aimé beaucoup mon frère. / A partir de ce moment, je me soumis à lui de toute mon âme. Il m'apparut comme un père plus jeune, comme un guide, comme un appui dans le monde que je ne connaissais pas. Il prit à mes yeux un caractère d'autorité bienfaisante sous laquelle je m'inclinai d'un élan naturel à mes instincts hiérarchiques. Je fis vœu, à part moi, dans ce moment cruel et doux où il me serrait tout en larmes sur sa poitrine, de re^ porter sur ce frère aîné toute la piété filiale, tout lo respect et tout l'amour que j'avais eus pour mon père. Il ne sut rien de ce vœu, il ne devina pas ce don en^ tier que je lui faisais de mon cœur, de ma volonté, de ma vie, que je n'ai pu retirer qu'en de cruels déchirements, tant il était vrai et profond, malgré mon

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